Réflexion
Israël, victime de sa sociologie
Rubrique: Israël
"Je place ma confiance en la nouvelle génération"

On perd rarement son temps à lire Ouri Avneri*. Ainsi, dans cet article** dont nous publions des extraits, le militant de la paix développe-t-il une intéressante analyse de la société israélienne.

 (...) Cette histoire pourrait s’appliquer à tous les pays d’immigration, des États-Unis à l’Australie. Chaque nouvelle vague d’immigrants est accueillie par le mépris, voire l’hostilité ouverte de ceux qui sont arrivés avant eux. Quand j’étais enfant, au début des années 1930, j’ai souvent entendu des gens crier à mes parents, « Retournez chez Hitler ! ».

Pourtant, la conception alors dominante, était celle du « melting pot ». Tous les immigrants seraient mélangés dans le même creuset et, débarrassés de leurs traits « étrangers », en émergeraient formant une nouvelle nation unifiée, sans aucune trace de leur origine.

Ce mythe est mort il y a quelques décennies. Israël est désormais une sorte de fédération de plusieurs grands blocs démographiques et culturels : les anciens ashkénazes (Juifs d’origine européenne), les Juifs d’Orient (Séfarades »).

Les religieux (en partie ashkénazes, en partie orientaux), les « Russes », les immigrés de tous les pays de l’ex- Union soviétique, et enfin, les citoyens palestiniens arabes, qui ne viennent de nulle part.

C’est, bien sûr, une présentation schématique. Aucun bloc n’est complètement homogène. Certains blocs se chevauchent - il y a quelques mariages mixtes - mais dans l’ensemble, l’image est précise.

La scène politique reflète presque exactement ces divisions. Le parti Travailliste était, à son apogée, le principal instrument de la puissance ashkénaze. Ses restes, avec Kadima et le Meretz, le sont encore.

Israël Beitenou d’Avigdor Lieberman se compose principalement de Russes. Il  y a trois ou quatre partis religieux. Et trois partis en exclusivité ou en majorité arabes. Le Likoud, bien que quasis tous ses dirigeants soient ashkénazes,. représente la majeure partie des Orientaux.

(...)  En dehors de la rupture entre les Juifs et les Arabes, le problème principal est le ressentiment des Orientaux, des Russes, et des religieux contre ce qu’ils appellent « l’élite ashkénaze ».

Une « élite gauchiste » ?

Les Orientaux  croient - non sans raison - qu’ils ont été humiliés et discriminés dès leur premier jour dans le pays, et le sont encore, bien qu’un assez grand nombre d’entre eux aient atteint des positions économiques et politiques élevées. (…) .

Le Likoud est arrivé au pouvoir en 1977 et, avec de courtes interruptions, il a conservé le pouvoir depuis lors. Pourtant, la plupart des membres du Likoud ont toujours le sentiment que les Ashkénazes gouvernent Israël, les reléguant loin en arrière.

Et tous les autres blocs détestent se sentent « l’élite » des Ashkénazes et tout ce qui s’y relie à leurs yeux : la Cour suprême, les médias, les organisations de défense des droits de l’homme… et le camp de la paix.

Tous sont qualifiés de « gauchistes », un mot assez curieusement identifié avec « l’élite ». Comment la « paix » a-t-elle été associée à des Ashkénazes dominants et dominateurs ? C’est l’une des grandes tragédies de notre pays. (…)

C’est bien sûr un phénomène mondial. Dans les pays multinationaux, la classe la plus opprimée de la nation dominante est aussi l’ennemie la plus radicale des minorités. L’appartenance à la nation supérieure est souvent la seule source de fierté qu’il leur reste.

Avec, pour résultat fréquent, un racisme et une xénophobie virulentes. C’est l’une des raisons pour lesquelles les Orientaux ont été attirés par le Likoud, pour qui le rejet de la paix et la haine des Arabes sont des vertus suprêmes.

Le cas des « Russes » est différent. Ils ont grandi dans une société qui méprise la démocratie. Qui plus est, les Russes « blancs » haïssaient les peuples « sombres » , Arméniens, Géorgiens, Tatars, Ouzbeks.

Lorsque les Juifs russes sont venus se joindre à nous, ils ont apporté avec eux un nationalisme virulent, un désintérêt total de la démocratie, et une haine automatique des Arabes.(…) Pour les adeptes de Lieberman, « paix » est un mot sale, tout comme « démocratie ».

Pour les religieux de toutes les nuances , cela n’est non plus pas un problème. Depuis l’enfance, on leur a appris  que les Juifs sont le peuple élu, que le Tout-Puissant nous a personnellement promis ce pays, que les goyim - y compris les Arabes - sont des êtres humains inférieurs.

On peut dire, à juste titre, que je généralise.. Il y a en effet beaucoup d’Orientaux, de Russes ou de religieux qui sont des gens convenables, libéraux, épris de paix. Mais ce sont des minorités dans leurs communautés.

La majeure partie des trois blocs - Oriental, Russe et Religieux - sont unis dans leur opposition à la paix et, au mieux, indifférents à la démocratie. Ensemble, ils forment cette coalition de droite, opposée à la paix, qui gouverne Israël aujourd’hui. (…)  

Alors, quel espoir existe-t-il ? Comment les forces de paix pourraient-elles l’emporter ? Je place ma confiance en la nouvelle génération. L’énorme mouvement de protestation de  l’été dernier rassemblé des centaines de milliers de personnes, Ashkénazes et Orientaux.

Notre première tâche est de briser les barrières entre les blocs, de transformer la réalité, de créer une nouvelle société israélienne. Certes, c’est un travail difficile. Mais je crois qu’il peut être accompli.


*Ouri Avneri : journaliste, député, cofondateur de « Gush Shalom (« Le bloc de la paix »), partisan de la solution « deux peuples, deux Etats ».   
**Pour lire l’intégralité de l’article : http://contreinfo.info/article.php3?id_article=3186

Vendredi 27 janvier 2012
Ouri Avneri

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