Humour yiddish (10)
Dzigan et Schumacher : Einstein, Weinstein
Rubrique: Judaïsme & Culture

Où l’on vérifie que, dans les années 60 aussi, les affaires du monde auraient été bien meilleures si on les avait confiées à un Juif compétent… et pédagogue. Et, comme toujours, la version audio se trouve en haut à droite  du texte.

-Bonjour !

-Bonjour !

- Il y a des nouvelles ?

- Pas aujourd’hui, demain.

- Demain ?

- Oui, demain !

- Bonjour.

- Oui, bonjour, bonjour!

- Mais pourquoi es-tu tellement énervé ?

- Oui, je suis énervé, je suis énervé ! Quand on lit un journal et qu’on voit ce qui se passe dans le monde, comment pourrait-on ne pas être énervé !

- Et qui donc te demande de lire des journaux ?

- Mais il faut tout de même regarder ce qu’il y a dans le journal. Je suis un être humain, pas un animal !

- C’est ce que tu penses!

- Il doit faire des blagues ! Toujours des blagues ! Si tu lisais le journal comme moi et que tu voyais ce qui se passe dans le monde, tu n’aurais pas la tête à faire tes bêtes blagues. Voilà, je ne sais plus où j’en suis, tu m’as tout embrouillé avec tes questions. C’est bon, je lirai plus tard ! Assieds- toi.

- Mais je suis assis.

- On va parler affaires. Est- ce que tu as vu Yossel ?

- Quel Yossel ?

- Il ne sait même plus qui est Yossel maintenant ! Yosel, Yossel, celui qui a eu beaucoup de peine. Celui qui a eu à faire avec la police à cause des devises étrangères ?

- Ah, ce Yossel, mais il est en prison.

- Sa femme m’a dit qu’il est parti visiter son beau-frère.

- Mais oui, le beau-frère est aussi là-bas.

- Ah! Pour cette histoire, les devises ?

- Non, avec lui il y a eu un petit malentendu : le gouvernement a par hasard imprimé les mêmes billets de banque que lui.

- Ah, pour cette histoire! Allez, prends aussi un journal et lis. Cesse de me déranger, lis, lis, lis ! Est- ce que tu t’intéresses parfois à la politique ?

- Oui.

- Et tu comprends au moins de quoi il s’agit ?

- Non.

- C’est normal, c’est parce que tu ne lis pas de journaux. Je parie que tu ne connais même pas la différence entre démocratie et dictature.

- Comment ?

- Tu sais ce qu’est une dictature ?

- Quoi, moi je ne saurais pas ce qu’est une dictature ! Ca fait plus de vingt ans que je suis marié.

 - Mais moi je te demande la différence qu’il y a entre dictature et démocratie. Ca, tu le sais ?

- Non.

- Alors, je vais t’expliquer : la dictature fait que dans tel pays, le gouvernement décide de ce qu’il veut et le peuple ne peut pas s’en mêler. La démocratie fait que dans un autre pays, le peuple peut bien s’en mêler et le gouvernement fait tout de même ce qu’il veut.

- Eh bien oui !

- Tu comprends maintenant?

- Non.

- Non, toujours non !  Regarde-le m’observer avec des yeux de vache. Non, non, non ! Une personne doit connaître la politique ! La plus grande punition que subissent ceux qui ne s’intéressent pas à la politique c’est d'être menés par le bout de nez par ceux qui s’intéressent bien à la politique !

- Mais oui.

- Tu comprends ?

- Non.

-Non et non, non et non ! Regarde ce qui se passe ! Si tu lisais le journal tu saurais comment on traite les Juifs dans le monde. Quand je lis cela, mon sang se met à bouillir ! Si on me laissait seulement me mêler de la politique mondiale, la situation serait toute autre.

- Mais qui ne te laisse pas faire, qui ?

- La langue : je ne parle pas anglais. Si on veut être un politicien aujourd’hui, il faut connaître l’anglais. Ah, si je connaissais l’anglais  comme je connais le yiddish, si je pouvais m’exprimer en anglais sans bafouiller, sans hésiter, je pourrais dire tout ce que j’ai sur le cœur.

- Que ferais-tu alors ?

- Eh bien, j’irais en Amérique, j’irais chez le secrétaire des Nations Unies et je lui dirais en anglais : Monsieur le secrétaire, il faut que vous sachiez que pouah ! Pouah ! Pouah !

- Pour ça tu as besoin de parler anglais ?

- Ou bien, si on me laissait un peu m’occuper de la politique juive.

- Que voudrais-tu devenir ?

- Je voudrais être un ministre en Israël et habiter en Amérique.

- Et moi j’aurais aimé devenir ministre des Finances.

- Oh, tu me fais rire ! Regarde-moi qui voudrait devenir ministre, et des finances encore !

Tu aurais voulu être ministre, avec la tête que tu as !

- Eh bien oui.

- Tu as vraiment la tête d’un ministre, toi ! Si toi tu pouvais devenir ministre, alors imagine ce qu’aurait  pu devenir, euh, disons, heu, qui je pourrais prendre, heu, disons le professeur Einstein ?

- Qui ?

- Il ne sait même pas de qui il s’agit ! Tu ne sais pas qui est Einstein, Monsieur le ministre ? Je ne blague pas, tu ne sais pas qui est Einstein ? Tu as tout de même une tête, Einstein !  Mais cesse de me regarder avec ces yeux de vache. Einstein, Einstein, celui qui vient de partir en Amérique.

- Pourquoi, il avait chipoté dans la caisse ?

- Quoi ?

- Oui quoi ! Il n’en est pas à sa première tentative, lui.

- Qui, lui ?

- Eh bien, Weinstein.

- Mais de quel Weinstein tu parles ?

- De Weinstein, il ne sait pas, celui qui a un magasin de confection.

- Espèce d’idiot, moi je parle d’Einstein, un professeur, un mathématicien.

- Et qu’est-ce qu’il a fait celui-là ?

- Ce qu’il a fait ? Ce qu’il a fait ! Tu ne sais pas ce que fait un mathématicien ? Il calcule, il additionne.

-  C’est tout de même ce que je dis, il a additionné et les comptes n’ont pas été justes.

- Mais les comptes étaient justes !

- S’ils étaient justes, pourquoi  a-t-il dû s’enfuir en Amérique ?

- Il n’a pas dû, qui a dit qu’il a dû ? On l’a invité.

- Oui, au commissariat de police.

- Qu’est-ce que tu racontes ? Le professeur Einstein au commissariat de police ? Pourquoi tu insultes une personne que tu ne connais même pas. Tu fais de la médisance ! Comment, la professeur Einstein au commissariat de police ? On l’a invité à l’université, dans une université américaine.  C’est lui qui a découvert une nouvelle théorie. Tu connais sa théorie ?

- Une  belle, une jeune ? Il a toujours eu de la chance avec les femmes, lui.

- Qui ?

- Eh bien Weinstein.

- Mais quel Weinstein ? Le professeur Einstein a découvert une théorie. Une théorie, ce n’est pas une femme! Ce n’est pas une fille ! Tu sais ce que c’est une théorie ? Bon, je vais t’expliquer. Une théorie c’est… Tu ne sais vraiment pas ce que c’est une théorie ? Une théorie c’est… comment vais-je te l’expliquer… tu ne comprends toujours pas ?

- Non, tu ne me l’as pas encore expliqué.

- Une théorie est un livre. Le professeur Einstein a écrit un livre, et avec ce livre, il a révolutionné toute la science. Avant tout était comme ça, le professeur Einstein est arrivé, il l’a retourné et c’est devenu comme ça.

- C’est tout de même ce que je dis, qu’il était un manipulateur.

- Quel manipulateur ? Je parle de science ! C’est pour la science qu’il a écrit toute sa théorie.

- Eh bien oui.

- Tu as compris maintenant ?

- Non.

- Alors, assieds-toi et mon Dieu et concentre-toi, je vais t’expliquer la subtilité de toute sa théorie. Le professeur Einstein a dit comme ça : dans le monde, il y a deux choses, d’abord le temps. Tu sais ce que c’est le temps ? Comment est-ce que je peux t’expliquer ça. J’ai le temps, le temps… Je n’ai pas le temps.

- Dis-moi pourquoi tu te dépêches, alors.

- Bon, maintenant j’ai bien le temps, ça va comme ça ?

- Alors assied-toi un peu.

- Bon, je vais m’assoir. Je vais m’assoir aussi longtemps qu’il faut, que tu puisses comprendre avec ta tête bouchée, que tu puisses comprendre tout sa théorie ! Le professeur Einstein a dit que dans le monde il y a le temps et tout aussi bien qu’il y a le temps, il y a autre chose, le lieu. Le temps et le lieu ! Et ces deux choses, dit-il, sont des notions relatives. Tu comprends ce que ça veut dire “relatives” ?

- Eh bien, continue. Donc ?

- Montre-moi une personne au monde, qui aujourd’hui ne sait pas ce que veut dire “relatives” ? Je vais te donner un exemple et tu comprendras. Relatives, c’est comme ça. Par exemple… non, cet exemple n’est pas bon. Attends, attends, voilà, je l’ai. Par exemple, si tu as sept cheveux sur la tête, c’est très peu. Où tu regardes ? Regarde ta tête, regarde l’exemple !

-Un exemple éculé !

-Si tu as sept cheveux sur la tête, c’est très peu, mais si tu as sept cheveux dans le lait, c’est beaucoup !

- Mais il ne vend tout de même pas de lait, lui.

- Qui ?

- Eh bien, Weinstein.

- EINSTEIN ! J’essaie de te faire comprendre la subtilité de sa théorie. Voilà un second exemple : il dit par exemple que si tu t’assieds tout nu, avec le corps nu sur un poêle brûlant...

- J’y cours ! Je n’ai rien de mieux à faire que ça !

- Mais, je ne te donne qu’un  exemple.

- Assieds-toi-toi- même tout nu sur un poêle brûlant. Alors ce sera moi qui te donnerai un exemple.

- Mais, qu’est-ce que ça peut te faire de t’asseoir tout nu sur le poêle pendant une minute ?

- Et tu crois que même une seconde je le ferais ?

- Mais, je ne te donne qu’un exemple, je vais me prendre la vie, pour que tu comprennes. Ce n’est qu’un exemple ! Si tu t’assieds tout nu sur le poêle pendant une minute, une petite minute, il te semblera que cette minute dure éternellement.

- Oui, éternellement.

- Pour tout le monde, cette minute durera éternellement et ce n’est pas étonnant car tu es assis tout nu sur un poêle brûlant. Et au contraire, dit- il, quand il tient sur ses genoux une jeune fille…

- Et ça ne dérange pas sa femme ?

- Quelle femme ?

- Celle de Weinstein.

- Quel Weinstein ?

- Mais il la tient toujours sur ses genoux.

- Qui, mais qui ?

- Eh bien, sa caissière, il a une caissière blonde. Chaque fois que je viens au magasin, il la tient sur ses genoux.

- Mais qui donc?

- Weinstein.

- EINSTEIN ! EINSTEIN !

- Quoi, lui aussi ?

- Oy !! Viens ici, je vais te donner un autre exemple. Je vais me prendre la vie aujourd’hui à cause de toi! Allez, lève-toi. Où es-tu maintenant ?

- Ici.

- Et où suis-je, moi ?

- Aussi ici.

- D’accord, tu es ici et moi je suis ici. Tu vois que lorsque tu réfléchis, tu sais de quoi tu parles. Tu commences à comprendre toute la théorie. Maintenant, fais deux pas, allez. Un pas.

- Un pas.

- Et encore un pas.

- Encore un pas.

- Bon, reste, ne bouge pas. Où es-tu maintenant ?

- Ici.

- Et où suis-je ? Où ?

- Là-bas.

- Tu vois, tu es ici et moi je suis déjà là-bas. Einstein ! Voilà toute la subtilité de sa théorie.

- Eh bien oui.

- Tu comprends enfin ?

- Non.

- Je te demande où es-tu ?

- Ici.

- Et où suis-je ?

- Aussi ici.

- Et où sont tous les gens qu’on voit  autour de nous ?

- Tous les gens sont aussi ici.

- Ca, c’est toi qui le dis, et moi aussi je le dis. Et aussi tous ceux qui ont des yeux diront qu’on est ici. Mais voici qu’arrive une personne qui dit autrement. Voici qu’arrive le professeur Weinstein.

- Ha ha !

- Tu vois, tu m’as déjà rendu fou ! Voici qu’arrive le professeur Einstein et dit qu’on est ici, mais relativement. Qu’en vérité tu n’es pas ici et moi je ne suis pas ici et que personne n’est ici.

- Et moi ?

- Tu n’es pas là !

- Mais tu as tout de même dit que j’étais bien ici.

- Mais non ! Tu es ici relativement. Mais en vérité tu n’es pas ici et personne n’est ici. Tu n’es pas ici ! Tu n’es pas ici !

- Bon d’accord, je ne suis pas ici.

- Mais, est-ce si difficile à comprendre ? Ca veut dire la relativité !

- Aha, je te le demande !

- Dieu soit loué, tu comprends enfin ?

- Non, pas encore.

- Oh, mon Dieu, je vais te donner encore un exemple et si tu ne comprends pas cette fois, je vais te tuer et je vais me tuer.

- Tiens, voici mille francs. Prends mille francs.

- Mais c’est seulement cinquante francs que tu me donnes.

- Quand il s’agit d’argent il comprend vite! Tiens cinquante francs, c’est peu ? Voilà, je t’ai donné cinquante francs. Ta femme arrive et te dit de lui donner les cinquante… non, pas comme ça. Ton fils arrive et te dit de lui donner les cinquante francs et il donnera à ta femme quarante… Mais, tu m’as tout à fait embrouillé. Je ne sais même plus ce que je dis ! Bientôt je vais te donner un cours pour rien et je vais me briser le cœur et perdre la tête et tout et tout. Allez, rends-moi l’argent, je n’ai plus la force, je rentre à la maison.

- Comment, je dois te rendre l’argent ! Comment est-ce que je pourrais ? Je ne suis tout de même pas ici.

- Rends-moi l’argent, je te dis, car tu es bien ici !

- Mais, tu viens de me dire que je ne suis pas là.

- Mais, ce n’est pas moi qui l’ai dit, c’est Einstein.

- Eh bien, demande alors à Einstein que lui il te rende ton argent !

-Oy je me sens mal, oy, oy !

Jeudi 6 décembre 2012
Traduction: Arthur Langerman

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