Les deux génies en plein délire. Avec, comme toujours, la version originale dans la partie "En savoir plus", à droite de l'article.
- Je suis venu à Tibériade pour me reposer les nerfs et je n’ai pas encore rencontré la moindre connaissance. Personne à qui adresser la parole. Si ça continue comme ça, je vais me pétrifier sur place. Mon Dieu, qu’est-ce que je vais faire ? Ah, il me semble apercevoir une tête connue.
- Vous aussi ici ?
- Non, peut-être ?
- En cure ?
- Oui.
- Atropisme ?
- Non.
- Les nerfs ?
- Oui.
- Tout comme moi !
- Oui.
- Non, peut-être ? Vous savez, je suis très content de vous rencontrer, très content ! Au moins j’ai quelqu’un avec qui échanger quelques mots.
- C’est comme moi.
- Oui
- Non, peut-être !
- A part pour me rincer la gorge, je n’ai pas encore ouvert la bouche aujourd’hui.
- C’est bien, je suis très content de vous avoir rencontré. Asseyez-vous.
- Ah, je suis content, car, avec vous au moins, je pourrai me reposer les nerfs.
- Et à part les nerfs, tout est en ordre ?
- Mon cher Monsieur, avez-vous déjà rencontré un Juif qui n’ait qu’une seule maladie ? Moi, je tiens toute une comptabilité : mon cœur est un peu trop large, ma bile est trop étroite, mon estomac est trop long. Je ne parviens pas à m’en sortir. De ce côté, ça me pique, de l’autre, ça me tire, ici, ça me mord.
- Tout ça n’est rien, le principal c’est que vous soyez en bonne santé !
- Vous êtes un petit blagueur, vous. Mais, je suis tout de même très content de vous avoir rencontré.
- Moi, par contre, j’ai un problème à l’estomac.
- Dites-moi de quoi vous souffrez. Il ne faut jamais demander conseil au docteur, mais au patient. Allez, montrez-moi votre langue. Oh oh ! Elle ne me plaît pas beaucoup, cette langue.
- Je ne peux rien y faire, je n’en ai pas d’autre.
- Ah, que je suis content de vous avoir rencontré. Allez, racontez-moi encore une petite blague.
- Je n’ai pas de blague, mais je peux vous poser une devinette. Vous voulez ?
- Oui.
- Ca se trouve sur le toit, ça a deux pieds et ça fait cocorico. C’est quoi ?
- Un coq ?
- Non, ce n’est pas un coq.
- Attendez, dites-le moi encore une fois. C’est sur un toit, ça a deux pieds et ça fait cocorico et ce n’est pas un coq ? Je ne connais pas cet oiseau!
- Eh bien, ce n’est pas un oiseau, c’est un fou !
- Ah, là vous m’avez bien eu ! Mais pour ne pas être en reste, j’ai aussi une devinette.
- Dites.
- Votre devinette a deux pieds et ma devinette en a quatre. Ca a quatre pieds et ça fait « meuh ». C’est quoi ?
- Mais, une vache, quelle question !
- OK. Ca a quatre pieds et ça fait « mêêêh ».
- Une chèvre.
- OK. Ca a quatre pieds et ça ne fait rien ?
- Attendez, attendez, ça a quatre pieds et ça ne fait rien ? Qu’est-ce que ça peut être ?
- Eh bien, deux chargés de mission d’Israël en Amérique.
- Vous êtes aussi un blagueur, vous !
- On s’est bien fait avoir, non.
- On est quitte alors.
- C’est bien pour ça qu’on est venu ici, pour se tenir compagnie.
- Se raconter des histoires.
- Oublier nos soucis.
- Ne penser à rien.
- Ne pas lire de journaux.
- Pas de politique.
- Dieu nous préserve.
- Ne pas se faire de peine.
- Ici, de la peine?
- Ne pas s’énerver.
- Moi, je vais me laisser énerver ici ! Est-ce que je sais ?
- Oui, mon cher Monsieur, j’avais aussi décidé de ne pas m’énerver, mais depuis hier, je me promène sans tête.
- Que s'est-il passé ?
- Quoi, vous n’avez pas entendu ce qui est arrivé à Friedman ?
- Friedman ?
- Vous le connaissez, tout de même, Friedman.
- Quel Friedman ?
- Yankel Friedman.
- Yankel Friedman, non, je ne le connais pas.
- Mais oui, vous le connaissez, Yankel Friedman, celui qui a un petit œil.
- Yankel Friedman, avec un petit œil ? Jamais entendu.
- Si moi je vous dis que vous le connaissez, vous pouvez me faire confiance. Je connais mieux vos connaissances que vous-même ! Allez, essayez de vous souvenir, Yankel.
- Attendez…
- Friedman…
- Avec un petit œil ? Ah oui, je vois, un aux cheveux noirs.
- Non, un rouquin !
- Un rouquin ?
- Mais oui, Yankel le rouquin, avec le petit œil.
- Je ne le connais pas, mais ça n’a pas d’importance que je le connaisse ou pas, ce qui compte c’est l’histoire. Moi c’est l’histoire qui m’intéresse. Allez, racontez-moi l’histoire.
- Ah non, vous voulez à nouveau blaguer, Monsieur, euh, j’oublie votre nom.
- Katz, je m’appelle Katz.
- A moi vous allez dire comment vous vous appelez, M. Katz ! Vous allez me raconter que vous ne connaissez pas Yankel Friedman alors que je sais qu’il est votre meilleur ami. Vous étiez même associés, non ? Bon, je vais vous le dire. Yankel Friedman habite à Tel-Aviv, avenue Lilienblum numéro 27, au deuxième étage.
- Avenue Lilienblum, numéro 27, Yankel Friedman ? Pas la moindre idée.
- Eh, Monsieur Matou !
- Pas Matou ! C’est Katz !
- Ca n’a pas d’importance, Katz, Matou… un animal. Ecoutez, M. Katz, si vous voulez me raconter que vous ne connaissez pas Friedman, c’est qu’il y a quelque chose de louche. Ca ne sent pas bon ici.
- Moi, je ne vous comprends pas, qu’est-ce qu’il y a ici de louche et qu’est-ce qui ne sent pas bon ? Si je ne le connais pas, je ne peux tout de même pas dire que je le connais.
- Mais si, vous le connaissez, pourquoi dites-vous que vous ne le connaissez pas ?
- Moi, je sais que je ne le connais pas et il me dit que je le connais !
- Parce que je sais que vous le connaissez ! Bon, vous allez me dire que vous avez oublié, alors je vais vous donner un nom et vous verrez. Regardez-moi bien dans les yeux.
- Alors ? Dites-moi ?
- Shoshana !
- Attendez, attendez.
- Shoshana !
- Attendez, peut-être pensez-vous Deborah ?
- C’est qui cette Deborah ?
- Ca y est, il m’a eu ! Il a tellement insisté, que maintenant c’est moi qui lui raconte une histoire !
- Monsieur Chien.
- Pas chien !
- Chat.
- Mais c’est quoi ça chien, chat ! Katz, c’est Katz !
- Bon, Katz, quelle importance ! M. Katz, ce n’est pas Deborah, mais Shoshana. Vous n’allez pas me raconter d’histoires. Shoshana, celle avec le petit nez.
- Quel nez ? Shoshana avec le petit nez ? Mais regarde-moi à qui il me présente ? Une avec un petit nez, un autre avec un petit œil !
- Shoshana, celle qui a eu une pension à Tibériade. Vous avez été à Tibériade cet été ?
- Bon, j’y ai été.
- Vous avez habité la pension de Shoshana ?
- Bon, disons.
- Et qui habitait la porte à côté, qui ?
- Oui, qui ?
- Yankel le rouquin !
- Yankel le rouquin ?
- Oui, Friedman avec le petit œil. Bon, je vous ai eu, vous en avez la preuve.
- Ecoutez-moi, écoutez ce que je vais vous dire. Votre histoire m’intéresse, mais je n’ai pas été à Tibériade, je n’ai pas habité chez une Shoshana, et je n’avais pas Yankel Friedman avec un œil ou sans un œil comme voisin. Je veux entendre l’histoire. Si vous voulez, d’accord, sinon fichez-moi la paix.
- Mais pour qui vous prenez-vous, pourquoi vous moquez-vous de moi ? Est-ce que je ne vous ai pas vu au moins dix fois à une partie de cartes, au dancing, au théâtre ? Il y a deux, trois mois !
- Avec qui ?
- Avec Yankel Friedman.
- Eh bien, tuez-moi si vous voulez, je ne sais pas !
- Mais je vous le dis, Yankel le rouquin.
- Je n’en sais pas plus.
- Monsieur Oiseau !
- Mais qu’est-ce que vous avez avec tous ces noms d’animaux ! Katz, Katz est mon nom.
- Bon, disons Katz, M. Katz, que pensez-vous ? Que je suis fou ?
- Qu’est-ce que j’en sais ?
- Comment qu’est-ce que j’en sais ! Mais en parlant comme ça, vous pouvez faire sortir quelqu’un de ses gonds. A cause de vous je vais certainement devenir fou !
- Bon, bon, calmez-vous.
- Vous voyez ! Maintenant, vous me croyez ?
- Que vous êtes fou, certainement !
- Et que vous connaissez Friedman ?
- Non.
- Ma parole, si vous continuez comme ça, je vais vous flanquer une telle raclée que vous le sentirez passer.
- Une raclée, mais à qui voulez-vous flanquer une raclée ici ? Je suis aussi énervé, moi ! J’ai aussi des nerfs, moi! Me flanquer une raclée, il ne me manquait plus que ça ! Je suis venu ici pour me calmer les nerfs et il me torture avec un Yankel Friedman. Si j’attrapais ce rouquin, je le déchirerais en petits morceaux !
-Mais alors, vous le connaissez !
- Qui ?
- Mais alors, vous le connaissez !
- Mais non, je ne le connais pas !
- Vous venez de dire que c’est un rouquin.
- Qui a dit ça, quand j’ai dit ça ? Mais, que voulez-vous de ma vie ? Vous voyez tout de même que je ne joue pas de comédie, j’essaye de me rappeler. Friedman, Friedman, Friedman ? Non, je ne le connais pas !
- Mais oui, vous le connaissez !
- Ecoutez, je ne veux pas m’énerver, je ne peux pas, le médecin m’a interdit de m’énerver, j’ai un cœur faible. Mais que je vive ensemble avec votre femme et vos enfants que je ne le connais pas.
- Si on en est à jurer, moi aussi je sais jurer. Que moi et toute votre famille crevons ici sur place, que nous fassions une affaire en association et que vos enfants laissent un héritage à mes enfants.
-Vous allez cesser de vous en prendre à la fortune de mes enfants !
-Ne venez pas me raconter que vous ne connaissez pas Friedman !
- Mais que veut-il de ma vie ? Regardez ce que j’ai fait ici ! Où ai-je trouvé l’idée de venir me reposer les nerfs à Tibériade ? Quelle peste ! Quel malheur…
- Parlez, parlez seulement ! Moi qui avait la nostalgie d’un mot en yiddish !
- Quel malheur !
- Ecoutez le parler ! J’aurais mieux fait de devenir muet, on aurait dû m’enlever la parole avant d’avoir commencé à parler de ses connaissances !
- Quelles connaissances ?
- Yankel Friedman.
- Qui est sa connaissance ?
- Vous à lui et lui à vous.
- Vous allez encore me rendre fou ! Le docteur m’a prié de ne pas m’énerver. Qu’est-ce que vous aurez si j’attrape une apoplexie ?
- Vous allez peut-être attraper une apoplexie, mais moi je vais étouffer.
- Oy, mon cœur !
- Vous avez un cœur, mais moi j’ai des pierres. J’ai des pierres à la bile. Dans quelques instants, je vais faire une attaque !
- Bon, bon, calmez-vous.
- Oy, je sens que ça va commencer.
- Mais calmez-vous. C’est vous qui avez commencé, je ne suis pas responsable !
- Alors, excusez-vous.
- Que voulez-vous ? Que je mente ? Bon, je vais mentir ! Vous voulez que je jure ? Je vais jurer : je ne le connais pas !
- Oy, je vais me faire quelque chose ! Oh, Maître de l’Univers aidez-moi. Je ne veux pas pêcher avec mes paroles. Maître de l’Univers. Il ne sait pas ce qu’il fait, il ne sait pas s’il doit en faire un commerçant ou un assassin !
-Qui est un assassin ?
-Vous êtes un assassin !
-Que voulez-vous de moi ?
- Il veut m’égorger sans un couteau.
- Je ne le connais pas !
- Que veut-il de ma vie ?
- Oh mon cœur !
- Pourquoi me dites-vous ça ?
- Oy mon cœur ! Je sens ma bile qui gonfle.
- Oy, il me tue ! Il veut se marier avec ma femme ! Rien d’autre.
- Je vous dit que je ne le connais pas !
- Il veut venir à mon enterrement.
- Apportez-moi un arbre que je me pende. Apportez-moi de l’eau que je me noie ! Je ne le connais pas !
- Vous assistez ici à mes dernières minutes, je vous en prie, dites-le moi. Pourquoi avez-vous peur de dire que vous le connaissez.
- Mais je ne le connais pas ! Oy, mon cœur !
- Regardez-le jouer la comédie ! Bon, vous ne le connaissez pas. Vous ne savez pas qui est Friedman ? Bon, bon, vous ne savez pas qui est Friedman !
- Je ne le connais pas !
- Et Roitman, vous ne le connaissez pas non plus ?
- Qui c’est ce Roitman, maintenant?
- Chaskel Roitman, celui qui a une oreille tordue !
- Quelle oreille ?
- Et sa femme a une lèvre fendue.
- Que me voulez-vous avec des lèvres fendues maintenant ? Des petits yeux, des petits nez, mais que me voulez-vous ?
- Roitman ! Le beau-frère de Yankel Friedman.
- A l’assassin ! Si je ne connais pas Yankel Friedman, comment pourrais-je connaître son beau-frère ?
- Quoi, vous voulez me faire croire que vous ne connaissez pas Roitman non plus !
- Je ne le connais pas !
- Ca, c’est un comble !
- Je ne connais pas !
- Je vais faire un scandale, je ne me gênerai devant rien, je vais faire quelque chose de terrible ici. Je vais rassembler toute la ville. Au secours !
- Arrêtez.
- A l’assassin.
- Allons arrangeons-nous.
- Au voleur.
- Faisons la paix !
- Bon, disons que je connais Friedman, car pour ce Roitman, je n’ai plus la force.
Traduction d’Arthur Langerman.
Pour les sketches précédents : http://www.cclj.be/article/1/3365






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