Histoire pour grandir
Bavarde comme une carpe
Rubrique: Judaïsme & Culture

C’est l’histoire d’une carpe comme il n’en existe plus. Grosse et charnue. La carpe idéale pour faire un bon gefilte fish*. Elle nageait insouciante dans un étang et entretenait d’excellentes relations avec les autres carpes qu’elle amusait beaucoup, car c’était une carpe bavarde.

Or, il arriva un jour où elle entendit une voiture s’approcher de l’étang. La carpe ondoyait dans la vase lorsque tout à coup, elle se sentit happée, emprisonnée dans un filet, puis jetée dans une bassine remplie d’eau. Elle ne comprit pas tout de suite ce qui lui était arrivé. Elle vit un homme se pencher sur elle et il lui suffit d’un seul regard pour être fixée sur son sort : bientôt, elle serait réduite à l’état de boulettes garnies de rondelles de carottes. A cette seule idée, ses écailles se hérissèrent.

L’individu embarqua la bassine dans sa voiture et reprit la route. Il était particulièrement de bonne humeur. Quelle excellente pêche ! Une carpe pour dix personnes au moins. Et tout en roulant, il se mit à chanter à tue-tête un air entraînant, en yiddish, qui se terminait par : « Gefilte fish ! Gefilte fish ! Gefilte fish ! »

Après un moment, la carpe exaspérée sortit la tête de l’eau et cria : « Nom d’un asticot, tu me cours sur le haricot ! »

L’individu, pris d’effroi, faillit valser dans le décor et par miracle, s’arrêta à temps au bord du fossé. « Gevalt** ! », hurla-t-il. Il était maintenant blanc comme un talith*** et se retourna vers la carpe. Elle n’avait plus une seconde à perdre si elle ne voulait pas terminer au fond d’une casserole.

L’homme bredouilla quelque chose, puis alluma le moteur et fonça sur la route, les mains crispées sur le volant. Puis, il ralentit. Ils étaient arrivés sur une plage et il décida d’y abandonner la bassine, avant de s’enfuir comme un voleur (qu’il était).

Le vent soufflait fort et la carpe entendit le bruit de la mer se rapprocher. C’était marée haute. Au bout d’une heure, la bassine fut soulevée et emportée par le courant, puis, peu à peu, elle dériva en pleine mer. La carpe n’eut plus que le ciel comme seul horizon. Elle connut alors un désespoir sans nom. Qu’allait-il lui arriver ? Allait-elle mourir dans cette mer salée et hostile, elle, la carpe d’eau douce ? N’allait-elle plus jamais revoir son bel étang et ses amies ? N’allait-elle plus les amuser avec ses blagues ? Allait-elle rester pour toujours dans cette misérable bassine ?

Elle se mit alors à pleurer des larmes d’eau douce, ce qui adoucit un peu l’eau dans laquelle elle baignait. Et finalement, après quelques jours, elle s’échoua sur une plage. Au-dessus d’elle, une femme se pencha et, avec un flegme tout ce qu’il y a de plus british, s’exclama : « Oh, My God ! »

Comme c’était une femme bienveillante, elle emmena la carpe dans un étang et la lança dans la vase où elle rejoignit ses semblables. Elle apprit l’anglais et leur raconta des blagues belges. C’était une carpe non seulement charnue, bavarde, mais aussi joyeuse et heureuse de vivre. Elle vécut d’ailleurs encore de nombreuses années.

* Gefilte fish : carpe farcie ** Gevalt : malheur ! *** Talith : châle de prière blanc

« Gefilte fish » interprétée par Henri Gerro, chanteur yiddish (1920) 

Mardi 6 mars 2012
Michèle Baczynsky

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Si cette belle carpe etait muette comme une carpe, elle aurait finie sur une belle assiette et le plaisir des uns aurait fait le malheur de celle la. Comme quoi etre atypique peut vous sauver la vie.