Portrait du mois
Patricia Houyoux : Le théâtre, pour faire réfléchir
Rubrique: Judaïsme & Culture

Entre son rôle d’actrice dans Moi, je crois pas de Jean-Claude Grumberg, et celui de metteur en scène de la pièce de Soazig Aaron Le non de Klara, bientôt au Théâtre des Martyrs à Bruxelles, Patricia Houyoux nous a confié ses passions, ses interrogations, son sentiment face à une société en proie au repli. L’ingénue s’est transformée en une femme maître de ses choix et fière de ses engagements.

al’époque, elle a quitté l’école pour entrer au Conservatoire. Elle avait déjà les idées bien claires en suivant les cours de théâtre et de déclamation chez Claude Etienne. Surtout que Patricia Houyoux -ce fut sa chance, affirme-t-elle- était une « ingénue ». « Un emploi assez rare, qui demande une innocence dans une voix et un corps qui s’accordentA 17 ans, j’en paraissais 14, j’ai ainsi pu assurer pas mal de rôles et travailler comme comédienne à côté de mes études ».

Très gâtée par le métier, c’est à travers le théâtre que la jeune actrice acquerra sa formation culturelle, puisant la connaissance dans chacun de ses rôles. Elle retient celui de Nora, dans Une Maison de Poupée de Henrik Ibsen, alors qu’elle a 26 ans. « La première pièce féministe, qui s’interroge sur la condition de la femme et m’a forgé mon opinion », soutient-elle. « Quand on travaille Genet, on lit Genet, quand on travaille Kafka, on lit Kafka, j’ai toujours eu cette gourmandise, et c’est ce qui m’a nourri ».

Du rôle d’actrice, Patricia Houyoux passe à la direction d’acteurs, puis à la mise en scène, celle qui « demande d’être visionnaire, d’adopter un point de vue sur une æuvre et de rendre ce point de vue lisible au public ». A la fin des années 90, elle relève ce défi avec la pièce de Balzac, Mémoires de deux jeunes mariés, au Théâtre Jean Vilar.

Mais l’artiste belge refuse de ne faire que du divertissement et souhaite trouver un sens à ses œuvres, un contenu plus lourd qui traduirait ses propres réflexions. En 2010, elle retravaille ainsi l’adaptation française du livre de Soazig Aaron Le non de Klara, qui raconte l’histoire de deux jeunes femmes juives réfugiées en France avant la guerre, dont une va être envoyée à Auschwitz alors qu’elle vient de donner naissance à une petite fille. C’est Angélika qui va élever l’enfant de Klara pendant ses mois de détention. Le roman d’Aaron, comme la pièce, est le journal d’Angélika qui, jour après jour, écoute le récit insoutenable de Klara à son retour d’Auschwitz, avec toute l’énergie qu’elle va mettre pour ramener son amie à la vie et le regard bouleversant de Klara sur le nazisme, le génocide et l’exécution en masse.

Un spectacle d’utilité publique

« Comment reprendre pied dans l’existence, comment reprendre contact avec les êtres humains alors qu’on a perdu foi en l’humanité, y compris la sienne ? Et surtout, comment est-ce possible ? », interroge Patricia Houyoux, comme se sont interrogées après guerre -et peut-être encore aujourd’hui-, celles et ceux qui ont entendu les témoignages des rescapés. « La société actuelle nous bombarde d’images », relève la metteur en scène. « Mais l’émotion que ces images suscitent ne nous donne pas toujours accès à la raison et au jugement. Le théâtre, en parlant, en suggérant plus qu’il ne montre, permet cette réflexion ». Elle poursuit : « Notre époque voit les derniers témoins disparaitre et je suis effrayée par ce que j’entends autour de moi. Face à la crise économique et sociale, comme avant la guerre de 40, on cherche un coupable et on stigmatise l’une ou l’autre communauté. C’est le signe que notre société est prête à stigmatiser. Il y a heureusement des voix qui s’élèvent, mais il y en a beaucoup qui ne s’élèvent pas. Le non de Klara est un spectacle d’utilité publique, à l’attention de ceux qui savent et de ceux qui ne savent pas encore ».

Résolument athée, avec ce besoin de croire en l’Humanité, Patricia Houyoux jouait avec Eric de Staercke aux Riches Claires, à Bruxelles, début février dans la pièce Moi, je crois pas, de Jean-Claude Grumberg. Douze séquences mettant en scène les questionnements « primaires » d’un couple de petits bourgeois qui tentent de lutter contre les idées reçues : le 11 septembre, Dieu, Hitler ou le lobby juif, tout y passe, agrémenté de mauvaise foi et de joutes verbales désopilantes. Un rôle qui s’inscrit tout en cohérence dans le parcours de Patricia Houyoux. « J’ai des choses à dire et des questions à poser », insiste-t-elle. « La mission du théâtre n’est pas de donner des réponses, mais de poser des questions, et si elle réussit, on peut espérer que la petite graine qu’on a semée mène à une réflexion plus poussée ».

Depuis quelques années, celle qui est également professeur d’art dramatique au Conservatoire de Bruxelles a choisi de mettre bénévolement ses compétences au service des détenues de la prison de Berkendael auxquelles elle propose des ateliers de théâtre. « Pour leur refaire prendre contact avec l’imaginaire et leur donner un moyen de s’évader », explique Patricia Houyoux. Une femme généreuse et engagée que la Journée internationale des femmes de ce 8 mars aurait toutes les raisons de mettre à l’honneur.        

Théâtre

« Le non de Klara »

de Soazig Aaron

Mise en scène : Patricia Houyoux

Du 19 avril au 26 mai 2012 au Théâtre des Martyrs

Infos et réservation : 02/223.32.08 ou www.theatredesmartyrs.be

Mardi 6 mars 2012
Géraldine Kamps

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