JCall en Israël/Palestine

Voyage dans les futurs « deux Etats »

Mardi 4 juillet 2017 par Guy Haarscher
Publié dans Regards n°865 (1005)

Dans le cadre de cette année de commémorations liées au 50e anniversaire de la guerre des Six Jours, mais aussi aux 50 ans de l’occupation, une délégation de JCall (European Jewish Call for Reason) composée de Belges, de Français, d’Italiens et de Suisses, s’est rendue du 2 au 12 juin 2017 en Israël et dans les Territoires palestiniens. Guy Haarscher nous dresse son bilan du voyage.

Visite de la ville nouvelle palestinienne de Rawabi, au nord de Ramallah

Ce fut un voyage intense. Durant les dix premiers jours de juin, JCall nous a menés à Sderot (en face de Gaza), qui a reçu de nombreux tirs de missiles, et où nous avons rencontré des spécialistes du trauma qu’engendre une telle situation « à la frontière ». Puis, nous sommes allés dans le Néguev à la rencontre des Bédouins, dont l’intégration à la société moderne pose d’immenses problèmes. Après cela, nous avons voyagé au sud et à l’est de Jérusalem, puis en Cisjordanie, jusqu’au comble du comble : la toute petite minorité de familles vivant à Hébron dans un centre déserté, vidé de Palestiniens, forteresse assiégée, à deux pas du Caveau des Patriarches où vont prier, mais séparément, Juifs et musulmans (ces derniers par un tout petit chemin grillagé, les premiers par la grande entrée, spectaculaire).

Nous étions tous, au départ, en faveur de la solution à deux Etats. Ce voyage nous a renforcés dans la conviction qu’il n’y a pas d’autre possibilité. Outre nos visites de terrain avec des guides expérimentés et engagés dans la défense de la paix, nous avons participé chaque soir à des débats avec des conférenciers, dont notamment Elie Barnavi, ancien ambassadeur d’Israël en France, et Michel Maayan Eine, général retraité du Mossad, membre des « Commandants pour la sécurité d’Israël ». Nous avons aussi rencontré à Ramallah des représentants de l’Autorité palestinienne (AP), ainsi qu’à la Knesset des députés de différentes tendances.

Le statu quo, inacceptable

De ce tsunami de visites, de rencontres et de défis intellectuels, je suis ressorti plus persuadé que jamais de la nécessité d’une solution à deux Etats. Voici pourquoi.

Le statu quo est, nous le savons, tout à fait inacceptable, contradictoire avec la perspective d’un Etat juif et démocratique, qui est le seul idéal « sioniste » que peuvent raisonnablement défendre des Juifs laïques, mais aussi religieux (une de nos guides, religieuse orthodoxe de gauche, nous en a convaincus). Aujourd’hui, l’Etat d’Israël gouverne ses citoyens de façon démocratique, ce qui constitue un véritable exploit dans le contexte du Moyen-Orient et pour un pays souvent en guerre, dont l’existence même est parfois dénoncée. Mais, en même temps, une grande partie de la population sur le territoire occupé actuellement par Israël n’est pas gouvernée démocratiquement : elle est sous administration militaire. Le statu quo impliquerait la continuation indéfinie de la situation : un Etat juif, mais non démocratique pour une partie substantielle de sa population. Si les Arabes en venaient à devenir majoritaires, ce que -avec toutes les précautions requises- semblent annoncer les projections démographiques, soit les Juifs deviendraient minoritaires au sein de cet Etat et, dans le contexte mental et géopolitique que nous connaissons et connaîtrions encore durant de longues années, se verraient à nouveau menacés dans leur existence même ; soit ils établiraient un véritable régime d’apartheid, avec des citoyens et des sous-citoyens. Cette alternative dans le statu quo nous paraissait inévitable avant le voyage. Ce dernier nous a confirmés dans notre conviction, d’autant plus qu’un tel mixte de démocratie libérale et d’administration militaire ne peut créer (même si un certain nombre d’habitants de Tel-Aviv semblent -et on les comprend- vouloir le croire) des compartiments étanches. Les citoyens israéliens qui font leur service militaire dans les territoires ne peuvent pas ne pas être affectés par ce qu’ils sont obligés de faire quotidiennement : régner par la force sur une population hostile et dominée.

Diminuer les exigences

J’entends bien les contre-arguments : les Palestiniens glorifient leurs terroristes, et l’AP subventionne même les familles de ces « martyrs » ; l’enseignement, les livres de classe et la culture générale baignent dans l’antisémitisme et la démonisation des Juifs, le Hamas ôte à l’AP, l’interlocuteur désigné, une partie de sa représentativité, etc. Tout cela est certes largement vrai, et nous serions heureux si l’AP faisait notamment des progrès vers la libération de la conscience autocritique de ses citoyens. Mais si l’on considère toutes ces objections comme des préalables, jamais la solution de compromis ne verra le jour.

Le philosophe Thomas Hobbes proposait une philosophie politique, non pas pour des héros idéalisés, mais pour l’homme ordinaire : en diminuant les exigences, peut-être pourrait-il élaborer une politique plus à hauteur d’homme et valable pour tous, même si elle serait moins grandiose que l’Etat idéal de Platon. Il faut à mon avis envisager de la même manière la solution à deux Etats.

Aujourd’hui, des intellectuels de bonne volonté proposent une solution différente (à mon avis trop « idéale ») : « Deux Etats, une patrie ». Pour eux, les implantations en Cisjordanie et les nouveaux quartiers juifs à Jérusalem-Est (neufs et pimpants) sont trop entremêlés avec les villages palestiniens (délaissés et souvent privés d’eau et d’électricité) pour permettre une séparation claire et nette. Au lieu d’un divorce, ils proposent une sorte de mariage. Il y aurait deux Etats, les frontières entre les deux étant celles de l’armistice de 1949 (les frontières de 1967, la « Ligne verte »). Les deux Etats formeraient une sorte de confédération. Dans la version la plus simple (et la plus radicale) du projet, chacun jouirait de la liberté de s’établir où il le veut dans les deux Etats, mais ne deviendrait pas citoyen pour autant, ce qui permettrait de préserver la majorité juive dans l’Etat d’Israël. Dans cette perspective, les colonies resteraient en place, du moins pour ceux qui le désirent. Et, encore une fois selon le schéma le plus simple, les réfugiés palestiniens, même ceux de 1948, pourraient revenir s’établir en Israël (sans droit de citoyenneté), en tenant compte de certaines restrictions que tout Etat souverain a le droit d’établir en la matière. Jérusalem serait cogérée par les deux membres de la confédération.

L’UE au Proche-Orient, trop tôt

Au fond, il s’agit là d’une sorte de transposition de l’UE au Proche-Orient. Mais chacun sait que les conditions, et en particulier l’« infrastructure » mentale, ne sont pas réunies. Si les colons qui, pour la plupart, sont loin d’être des « libéraux » (c’est un euphémisme), étaient menacés, si leurs titres de propriété étaient contestés (ce qui ne manquera pas d’arriver), si des foules excitées se préparaient à accomplir un pogrom, comme cela s’est passé durant l’époque du Mandat britannique, les autorités palestiniennes réagiraient-elles mieux que les Anglais et protégeraient-elles ces individus dont beaucoup sont (ne nous voilons pas la face) des illuminés racistes ? Il le faudrait évidemment, mais ce n’est pas garanti, et pour tout dire pas probable : alors l’armée israélienne, de l’autre côté de la Ligne verte, ne resterait pas longtemps l’arme au pied. Et ce serait à nouveau le désordre et la violence.

Le défaut d’une telle théorie consiste en ceci qu’elle demande trop à l’Etat palestinien qui va naître : à savoir qu’il soit d’entrée de jeu fonctionnel et impartial - un Etat de droit en pleine possession de ses prérogatives et de ses devoirs. Or nous savons très bien que, quand une majorité et une minorité ont une histoire de vive hostilité mutuelle et de préjugés négatifs enracinés, la minorité ne se sentira jamais en sécurité si son destin dépend du bon vouloir de la majorité (en l’occurrence palestinienne).

Certes, l’idéal serait une solution à l’européenne, mais elle est pour après-demain, pour les générations futures, après des années de coopération et d’effacement progressif des haines. Dans l’immédiat, il faut seulement que l’Etat palestinien soit démilitarisé, n’entretienne pas le terrorisme sur son territoire, ait intérêt à des relations pacifiques avec son voisin, ancien dominant (ce qui ne va pas de soi, on le comprend), et que petit à petit des relations de coopération se nouent. Il faut, comme c’était prévu lors de l’initiative de Genève (1993), échanger des territoires de façon à ce qu’à peu près 80% des colons restent en Israël, et évacuer ceux qui empêchent la viabilité et la continuité territoriale du futur Etat palestinien.

Un divorce de raison

Shaul Arieli a présenté de façon remarquable les détails de cette solution dans son exposé à la conférence que JCall a organisée le 19 juin 2017 au Parlement européen, avec également Ami Ayalon, ancien directeur du Shin Beth, lui aussi courageusement engagé dans la pédagogie des deux Etats et appelant les Juifs européens à se mobiliser résolument pour cette solution. Et les Palestiniens doivent pour leur part renoncer au « droit au retour ».

Souvent, le divorce constitue la seule solution raisonnable, jetant les bases, pour les générations futures, de relations apaisées. Si Emmanuel Macron nous a appris quelque chose, c’est que continuer à raisonner “in the box”, selon les schémas de la vieille politique (« il n’y a pas d’interlocuteur » versus « on ne peut faire confiance aux sionistes », etc.), ne mène strictement à rien. Et le statu quo n’est pas une option. Un peu d’espoir et de détermination, et le déblocage sera possible, sinon garanti. 


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Nahum - 20/07/2017 - 9:12

    Et si j call se mêlait de ses affaires
    La problématique du conflit israélienne palestinien appartient aux seuls palestiniens et israéliens et certainement pas aux donneurs de leçons de J Call.

  • Par willywolsztajn - 20/07/2017 - 11:18

    Comme vous pouvez le constater, Palestiniens et Israéliens réussissent brillamment depuis cinquante ans à résoudre entre eux le conflit qui les oppose. A chaque crise, comme par exemple la guerre de Gaza de 2014, des foules anti israéliennes déferlent sur les capitales d'Europe. Sous le label Boycott-Désinvestissments-Sanctions (BDS), une campagne haineuse attaque en permanence la légitimité d'Israël. Sous prétexte d'antisionisme, elle mobilise les poncifs de l'antisémitisme. Tout ceci concerne les Juifs de diaspora. Libre à vous de vous en laver les mains.
    Bien cordialement,
    Willy Wolsztajn, ex secrétaire général JCall Belgique

  • Par kalisz r. - 26/07/2017 - 7:45

    Bonjour,
    Position théorique de raison mais je ne vois pas ce que ce voyage bien intentionné change , ou vient confirmer, ces pré requis (?).
    Il n'y a pas divorce puisqu'il n'y a jamais eu de mariage (?)
    Et que penser aujourd'hui de la dimension religieuse catastrophique qui hystérise la mosquée du dit Mont du Temple. Le conflit politique se transforme en mobilisation musulmane qui n'a pas grand chose à voir avec la question palestinienne.

  • Par Yoram - 1/08/2017 - 19:04

    Un peu trop simple, Nahum ! Je me fiche de J-Call comme de colin tampon mais vous oubliez que, par son approbation du plan de partage, la Belgique garde sa part de responsabilité dans la création du problème israélien.

    Pour reprendre votre idée d'appartenance, disons que la Palestine appartenait et appartient aux Palestiniens, toutes populations confondues, et pas du tout à la Belgique qui a pourtant fait comme si.