Polémique

La violence et la haine de soi

Mardi 8 mai 2018 par Comité de soutien à Pierre Mertens

Suite à la publication dans L’Echo d’une tribune dans laquelle l'écrivain Pierre Mertens exprimait ses regrets quant à l’attribution du titre de docteur honoris causa à Ken Loach, il a été virulemment attaqué par Victor Ginsburgh dans une tribune publiée dans Le Vif intitulée « Ken Loach : Ils n'ont pas osé, mais ceci n'est qu'un début ». Un collectif réagit à cette tribune haineuse et insultante.

Que se passe-t-il dans ce pays dans lequel la culture du compromis est un héritage séculaire et où le bon sens populaire, comme l’humour, font office de biens communs ? Que se passe-t-il pour qu’une telle violence verbale se déchaîne dès qu’il s’agit de révisionnisme, de négationnisme, d’antisémitisme ? Il y a dix ans, Pierre Mertens se voyait traduit en justice par Bart De Wever, alors président de la N-VA et pas encore bourgmestre d’Anvers, pour avoir écrit qu’il était un "leader résolument négationniste tenant par la barbichette un pays tout entier". Il s'en était pris à l'époque au dirigeant de la N-VA parce qu'il avait notamment critiqué Patrick Janssens, le bourgmestre d'Anvers, auteur d'excuses officielles à la communauté juive. Pour la première fois, un dirigeant politique avait admis, en octobre 2007, la complicité active des autorités de cette métropole dans quatre rafles qui avaient entraîné la déportation de 65 % des juifs de la ville. De Wever affirmait ne s'en être pris qu'au caractère "tardif" des excuses de M. Janssens. En fait, il avait parlé d'un acte politique "gratuit", souligné sa volonté de rechercher la "nuance historique", dit vouloir tenir compte de "la controverse" qui divise les historiens de l'Holocauste.

M. De Wever, s'estimant calomnié, avait réclamé un procès. L’écrivain s’était retrouvé bien seul, avant que nous ne composions un comité de soutien[1]. Cette fois, Pierre Mertens n’est plus seul dans le viseur,  le professeur Brotchi étant lui aussi la cible d’une même charge. Publiée dans Le Vif de ce week-end[2], elle vient cette fois, non de la droite nationaliste, mais d’un mouvement situé à l’autre extrême de l’échiquier politique.

Voilà pourquoi, ce même comité reprend le flambeau pour mettre en lumière la maladie rampante qui nous empoisonne, sans que la toxicité de sa double nature ne soit réellement perçue par l’ensemble de nos concitoyens. Car non, l’affaire Ken Loach, à l’instar de ce fléau qu’est l’antisémitisme, ne concerne pas que les Juifs. Elle est le signe, comme le démontrait brillamment dans le même hebdomadaire[3] l’avocat Grégoire Jakhian, d’un inquiétant symptôme : l’impossibilité d’en débattre, contradictoirement, sans exclusive et sans exclusion quand il s’agit de cette mémoire et de ses failles historiques.La nuance historique invoquée à l’époque par M. De Wever est de même nature que celle de Ken Loach et de ses thuriféraires : elle revient à jeter le doute, à minimiser le malheur du monde, à renvoyer les victimes à leur faute originelle, celle d’être ce qu’ils sont.

Le pamphlet auquel nous faisons référence ne vaut que comme révélateur ; concentré de haine de l’autre, de haine de soi, il doit nous donner à réfléchir sur l’origine et la visée de cette violence.  

Ce qui est à l’œuvre est bien cette « selbsthass » endossée par l’auteur qui base la légitimité de ses attaques envers MM. Mertens et Brotchi sur leur origine commune – ils sont juifs tous les trois ; pourquoi doit-il préciser que sa mère, vivant en Belgique, a dû fuir au « Congo belge » pour échapper aux nazis ? Ses références aux « colons israéliens » et à l’apartheid en disent certainement quelque chose ; comme un déplacement de la faute sur lequel il faudra revenir.  

Tous trois sont également enseignants émérites de l’ULB, d’où cette virulence contre Mertens et Brotchi qui ont osé critiquer leur Alma Mater « dans les mains de laquelle ils ont mangé pendant de longues années ». Ah les pique-assiettes que voilà, si peu reconnaissants d’avoir pu y travailler, bien que Juifs, et exercer alors un libre-examen qui leur est refusé aujourd’hui ! L’aveuglement des autorités académiques les insupporte ? C’est de nier les malheurs des Palestiniens qui leur est reproché, comme de donner un blanc-seing aux autorités israéliennes. L’auteur du pamphlet semble oublier un peu vite que Pierre Mertens, alors observateur judiciaire (en particulier au Proche-Orient) pour la Ligue belge des droits de l'homme, fut dans les années 1970 un des seuls à se rendre en Palestine pour rendre compte de la situation des réfugiés et qu’il a consacré des dizaines de pages à cette question ; entre autres dans ses romans « Les bons offices », en 1974, et « Perasma », en 2001. De même, il est bien pratique d’enfouir aux oubliettes le prix Scopus reçu en 2008 par Jacques Brotchi des mains de Madame Simone Veil - la plus haute distinction décernée par les Amis de l'Université Hébraïque de Jérusalem - attribué à une personnalité engagée dans des actions éducatives, culturelles et sociales pour la promotion du progrès et du savoir, "la science étant incontestablement, selon les mots même du Pr Brotchi, l'un des vecteurs de la paix" ; prix qui lui a valu les chaleureuses félicitations du Président de l’université palestinienne Beir Zeit, adressées par une cassette vidéo.

Alors nos deux professeurs de l’ULB : fauteurs de guerre ou acteurs de paix ? Périlleux exercice que de faire l’impasse sur leurs engagements personnels, passés sous silence afin de pouvoir privilégier l’oubli, cette matière première de la révision de l’histoire, qu’elle soit singulière ou collective.

In fine, ce sont bien eux les coupables, ces Juifs qui refusent de raser les murs, s’écrie sans scrupule celui qui se veut du bon côté du manche, celui des pauvres et des opprimés : « Et vous vous plaignez que le monde est devenu antisémite ? Mais regardez-vous, nom de dieu ! ». 

Entièrement d’accord avec cette dernière saillie ! Oui, nous tous qui assistons à ces passes d’armes, nous nous regardons, et regardons notre pays sombrer.

L’impossibilité de réaliser ce qui nous arrive est telle que beaucoup se détournent, quand d’autres s’invectivent pour masquer l’effroi qui nous prend. Après les dérapages politiques racistes, voici les procès d’une intelligentsia qui n’hésite plus à accuser « les Juifs » d’être la cause de l’antisémitisme, allant jusqu’à puiser aux sources les plus noires, associant judéité et compas maçonnique.   Complot, lâcheté, dénonciation de ses pairs : voilà à quoi nous assistons, et voilà pourquoi il nous faut réagir.

De fait, la lucidité de M. Janssens en 2007 n’était pas « gratuite ». Une décennie plus tard, cette lucidité a un coût que peu semblent disposés à payer. Elle reste pourtant plus que jamais nécessaire, à l’heure où M. De Wever se porte candidat au poste de Premier ministre. S’il tient par la barbichette un pays tout entier, il aura trouvé de biens zélés petits soldats en marche et en chemise rouge pour lui emboîter le pas sur le chemin hasardeux qu’ils veulent nous faire emprunter.

Non, les historiens, ne sont pas divisés sur l’Holocauste. Ce qui divise, c’est cette révision de l’histoire, ces accusations qui voudraient trancher dans Le Vif, mais qui, par un retournement autant sémantique qu’inconscient, renvoie son auteur à la haine de lui-même. Dans l’espoir de nous contaminer ? Nous résistons et nous résisterons.

Pour le Comité de soutien à Pierre Mertens,

Alfonso Artico, journaliste ; Élie Cogan, Professeur Émérite, Ancien Doyen, ULB ; Jean Dethier, Commissaire d'expositions au Centre Pompidou, Paris ; Docteur Charles Gérard, Médecin Chef de Clinique, ULB ; Yves Kengen, journaliste ; Sylvie Lausberg, historienne et psychanalyste ; Bernard Maingain, avocat ; Pietro Pizzuti, artiste, comédien ; Claire Rozen, administratrice du CCLJ ; Maurice Sosnowski, Professeur Ordinaire ULB ; Viviane Teitelbaum, députée ; Sam Touzani, comédien ; Agnès Triebel, Responsable, Monde associatif de la mémoire de la déportation dans les camps nazis ; Marc Villain, consultant ; Françoise Weil, psycho-sociologue, fille de résistant.

Contact presse : Yves Kengen, +32 475 45 15 17


 
 

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  • Par Rottenberg S - 8/05/2018 - 22:18

    Bien ! D'accord

  • Par Thierry - 9/05/2018 - 7:16

    Ce qui me frappe toujours dans les controverses politiques qui touchent à des problèmes historiques ( Ken Loach et ses élucubrations sur la "collaboration" entre sionistes et nazis pour justifier la création de l'Etat d'Israël ou les polémiques sur le rôle joué par Léopold II au Congo dans le "dossier des mains coupés" ou encore le débat sur le génocide arménien), c'est la quasi-absence dans l'espace médiatique des personnes qui sont les plus qualifiées pour se prononcer sur ces sujets, à savoir, les historiens ! Je pense que si il doit y avoir des débats contradictoires sérieux sur ces sujets délicats qui enflamment les esprits, ce sont les historiens qui doivent les mener et non des personnes qui sont peut-être très qualifiés dans leur domaine (ex. Ken Loach et les problèmes socio-économiques actuels abordés au cinéma) mais qui devraient avoir l'intelligence et l'humilité de " la mettre en sourdine " quant il s'agit de sujets qu'ils ne maîtrisent pas.

  • Par claudine Biefnot - 9/05/2018 - 9:20

    Comment peut on soutenir Pierre Martens, Existe t il une liste de signataires à laquelle on peut adhérer?
    Merci
    Claudine

  • Par Yoram - 9/05/2018 - 10:44

    Plutôt que de se rameuter en comité de soutien à ce pauvre homme, n'était-il pas préférable de s'arrêter d'abord à la niaiserie de la tribune de Mertens dans L'Echo ? Pourquoi soutenir un truc pareil ?

    Et où est la "virulence" de "l'attaque" de Victor Ginsburgh ? Sa question est au contraire parfaite qui reprend, en le raillant par un retour au réel, le titre de la tribune de Mertens : "Et si ce n'était qu'un début ?"

  • Par Yoram - 9/05/2018 - 10:47

    Pour ne prendre qu'un point de la tribune de Mertens :
    "On n’aurait appris que tout récemment – au sein des instances dirigeantes de l’Université libre de Bruxelles, sinon dans la Belgique entière, que de lourds soupçons pesaient, depuis un certain temps, sur les prises de position idéologiques du cinéaste Ken Loach à l’égard de l’État d’Israël, ou plutôt du peuple israélien dans son ensemble, et même de toute la diaspora solidaire."

    Formulée comme ça, la remarque de Mertens cible les feintes lenteurs de la direction de l'ULB. Ce que cette direction (et la Belgique entière) aurait mis du temps à découvrir à propos de Ken Loach est dès lors lors introduit comme une évidence partagée : nous sommes tenus de partager, de faire peser nous aussi ces "lourds soupçons" sur les prises de positions de Ken Loach "à l’égard de l’État d’Israël, ou plutôt du peuple israélien dans son ensemble, et même de toute la diaspora solidaire". Mais où réside le problème de ses positions ? Nous ne le saurons pas. Il fallait juste faire dans l'émoi. Mertens l'a fait. Son comité de soutien l'a suivi. On attend la suite, c'est-à-dire la continuation du même.

  • Par Schwan Francis - 10/05/2018 - 10:57

    Ces descendants de colabos sont à l'image de boas. Ils se terrent, vous frôlent, vous caressent voluptueusement et vous ingurgitent à votre insu.

  • Par Yoram - 11/05/2018 - 20:46

    Je ne sais sur quels "descendants de collabos" Schwan Francis s'offre de délirer. Mieux que des descendants, je lis ici pas mal de chroniques et d'interventions qui se font, aujourd'hui même, collabos des pratiques israéliennes. Passées, présentes, à venir...