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Les Juifs du Monténégro

Mardi 6 octobre 2015 par Armand Schmidt
Publié dans Regards n°827

Podgorica, capitale du Monténégro (Crne Gore), ville sans grand charme, mais dotée d’un superbe pont construit en l’an 2000. Dans sa périphérie, un quartier de villas. Rien ne distingue celle-ci des autres, si ce n’est le drapeau israélien flottant à l’extérieur. Ce n’est pourtant pas l’Ambassade d’Israël, mais le siège de la plus jeune et vraisemblablement plus petite communauté juive organisée en Europe.

Yasha Alfandri (à droite) saluant le Premier ministre monténégrin Igor Liksic, 30/5/2012

C'est en 2011, sous l’impulsion d’un homme, Yasha Alfandri, qu’une communauté structurée, sous la forme d’une ONG, voit le jour. La tâche n’est guère facile, et parmi les difficultés rencontrées, la moindre n’est pas de (re)construire une structure juive avec des gens qui ignorent tout du judaïsme, n’étant juifs que sur un plan « biologique ». Pourtant, des Juifs vivent déjà dans la région depuis des siècles…

Vers 1515, après leur expulsion d’Espagne, après Venise, des Juifs qui avaient choisi l’Empire ottoman comme destination s’établirent sur la Côte Adriatique, dans la région située entre Dubrovnik (Croatie) et Kotor (Monténégro). On dénombrait deux synagogues et un cimetière à Ulcinj -où serait enterré Sabbataï Zvi- pour environ 1.000 Juifs. La région étant volcanique, à la fin du 18e siècle, un tremblement de terre détruisit les deux synagogues qui s’effondrèrent dans la mer. Les Juifs y virent un signe de malédiction et émigrèrent, la plupart vers la Turquie, d’autres à Kotor, ville fortifiée sur la baie du même nom. Un document atteste le don de l’évêque qui cède une parcelle du cimetière à la communauté juive. Le dernier Juif y sera enterré en 1904.

Le 6 avril 1941 marque le début de la Seconde Guerre mondiale dans les Balkans. Le territoire est divisé en plusieurs régions avec des statuts distincts : la côte, y compris l’actuel Monténégro, est cédée aux Italiens, la Croatie et la Bosnie sont des Etats indépendants avec un régime fasciste pronazi. La Serbie et le Nord sont sous contrôle direct des Allemands. Le territoire de l’ex-Yougoslavie compte alors environ 80.000 Juifs, plus de 90% seront exterminés. Parmi les familles juives aisées au Nord, certaines envoyèrent leurs enfants se cacher dans la région côtière au Sud. Des familles chrétiennes donnèrent refuge à quelque 1.000 enfants ; après la chute de Mussolini, un quart sera raflé et déporté par les Allemands, les autres survivront à la guerre. Assez curieusement, rares sont les Monténégrins ayant caché des enfants qui en parlent, estimant qu’« ils n’ont fait que leur devoir ». Jusqu’à présent, seule une famille a accepté de recevoir la médaille de « Juste » de Yad Vashem. A la fin de la guerre, ces enfants, devenus adultes, repartent vers le Nord pour y retrouver leur famille, mais ne trouvant personne, ils retournent au Monténégro ; ce sont leurs enfants et petits-enfants qui sont à l’origine de la communauté actuelle.

« Ceci n’est pas notre guerre »

Après la Fédération de Yougoslavie, dirigée d’une main de fer par Tito -à qui l’on doit « Je n’ai rien contre les Juifs, mais je suis opposé à l’impérialisme sioniste ! »- dans les années 90, les Balkans sont plongés dans une guerre qui verra l’éclatement du pays. A propos de ce conflit, on entend souvent la réflexion « Ceci n’est pas notre guerre ». Certes, il n’y a pas eu de combattants juifs, mais des prises de position politiques très proches des pouvoirs en place. Tant Milosevic en Serbie que Tudjman en Croatie n’ont épargné les efforts pour s’attirer les bonnes grâces des leaders communautaires. Et lors de la sécession du Monténégro de la Fédération avec la Serbie, suite au référendum de 2006, les leaders juifs à Belgrade n’ont guère apprécié les velléités des Monténégrins d’établir leur propre communauté, allant jusqu’au boycott, non officiel, mais de facto, par une rupture des communications, jusqu’au refus d’envoyer des matzot à Pessah.

Quelques mois après avoir vu le jour, la petite communauté reçoit la visite du grand rabbin (ashkénaze) d’Israël, Yona Metzger. Lors de sa rencontre avec le président du Monténégro, il demande à  ce que la religion juive soit reconnue comme 4e religion officielle, à côté des chrétiens orthodoxes et catholiques et des musulmans. Culot (ou « houtzpa ») monstre de sa part, sachant que la communauté ne compte qu’une centaine de membres (sur environ 350 Juifs dans le pays). Mais l’année suivante, un contrat accordant à la communauté l’exclusivité dans tous les domaines concernant la vie juive est signé. Reste à trouver des membres !

En quatre ans, un véritable travail d’enquête a été entrepris pour retrouver et contacter les Juifs. Si l’on reconnait les hommes juifs d’après leur patronyme, ce sera plus difficile pour les femmes, et l’on devra compter sur le bouche-à-oreille. A partir d’un nom, d’une adresse, on se renseigne sur place, parfois ce seront les enfants qui fournissent un indice en évoquant l’utilisation par leurs parents de mots qu’ils ne comprenaient pas puisqu’ils étaient en... yiddish ! Parmi les Juifs contactés, certains refuseront toutefois d’adhérer à la communauté, traumatisme du passé ou peur que la tragédie ne se reproduise ?

En matière d’éducation, la communauté s’est fixé une double mission : assumer pleinement son statut de Juif, être fier de son passé, et parler de la Shoah. Vu le niveau de connais­sances du judaïsme, il faut partir de zéro : ainsi lors du premier Seder organisé en 2012, certains participants ont naïvement demandé où était le pain ! Aujourd’hui, le niveau est monté d’un cran, même si certains compromis avec l’orthodoxie religieuse restent obligatoires : en l’absence de viande casher, on mange de la viande... halal, et si le soir du Seder, on utilise la magnifique Haggada de Sarajevo, la lecture se fait néanmoins exclusivement en langue serbe.

Un avenir incertain

Communauté jeune et ouverte, toutes les occasions sont saisies pour se manifester à l’extérieur : fêtes juives, journée de l’Holocauste, situation au Proche-Orient, la publication d’une revue trimestrielle en serbo-croate Almanah, cours d’hébreu ouverts à tous, organisation annuelle d’un forum pour les journalistes juifs des Balkans... En 2013, la municipalité de Podgorica a fait le don d’un terrain de 3.000 m2 pour y construire une synagogue, mais à ce jour, rien n’a été fait, vu l’absence de moyens financiers. Suite à un incident, sur lequel Yasha Alfandri préfèrera ne pas s’étendre, ni le Joint, ni le mouvement Chabad n’ont été sollicités et ne participent pas au financement.

Alors que l’antisémitisme était absent du Monténégro, aurait-il, à l’instar d’autres pays d’Europe, fait une apparition sous la forme d’antisionisme ? « Certes, on ne peut nier le phénomène, mais son ampleur est restreinte », affirme Yasha Alfandri. « Ainsi, lors de l’été “chaud” à Gaza, une seule manifestation de soutien a eu lieu, avec moins d’un millier de participants, alors que la population musulmane représente près du quart des Monténégrins. De même, la présence d’un drapeau israélien à l’extérieur du bâtiment communautaire n’a jamais suscité la moindre réaction d’hostilité ».

Rien n’est encore gagné et avec un nombre de membres aussi restreint, il est difficile de faire un pari sur l’avenir. Il leur faut lutter en permanence pour ne pas disparaître. Où trouver de nouveaux membres ? Principalement auprès d’étrangers qui s’établissent définitivement au Monténégro, et -condition obligatoire- prennent la nationalité du pays. Actuellement, ce sont les Israéliens et les Russes, qui sont les plus nombreux à rejoindre la communauté. L’autre réservoir potentiel, ce sont les élèves non juifs qui suivent les cours d’hébreu, bien qu’en l’absence de rabbin « certifié », leur conversion doit se faire en Israël, avec le risque qu’ils ne reviennent pas. Par ailleurs, rien n’est fait non plus pour encourager leur conversion. « Nous avons déjà assez de problèmes avec nos Juifs pour ne pas en ajouter d’autres avec les non-Juifs », estime Alfandri.

Plus d’infos www.jevzajcg.me

Bio express

Rabbin, sans en avoir le titre (il n’est d’ailleurs pas pratiquant), président-fondateur, trésorier, responsable de la communication, porte-parole auprès des autorités officielles, et bien d’autres fonctions, Yasha Alfandri est le symbole de la plus jeune et plus petite communauté juive en Europe.

Son parcours est assez remarquable, puisqu’il est né à Subotica (Serbie), dans une famille juive. Sa mère a été déportée à Auschwitz, sa grand-mère et sa tante ont été cachées, mais toutes les trois survécurent. En 1968, alors âgé de 22 ans, il émigre en Israël, y fait son service militaire, et vu ses connaissances linguistiques, est recruté par les services secrets israéliens. En 1992, il rentre dans son pays natal et s’établit au Monténégro, où avec une ténacité et une volonté jamais démentie, il sera à la base de la future communauté juive du Monténégro, dont -à défaut d’autres candidats- il assume la présidence. « Quand je me promène dans les rues en Europe, je me demande “combien ont tué des Juifs ?” ; quand je me promène dans les rues du Monténégro, “combien ont sauvé des Juifs ?” », nous affirme-t-il.

 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Monténégro - 27/12/2016 - 23:08

    Je viens de vous connaître par une amie! Je suis athée et néanmoins toujours attirée par le judaïsme.

  • Par Truskolaski Muriel - 23/06/2017 - 22:56

    I am interested by the Jewish community if Montenegro fir this summer.
    Jew of France .from Poland

  • Par Bulatovic - 9/07/2017 - 23:03

    Je suis d.origine monténégrine. Mon père âgé de 78 ans vient de me dire que son père était russe, juif, avait fui à l'âge de 17 ans et était venu s'installer au Monténégro avec sa mère. Seuls survivants. Ce secret sur leurs origines a toujours été gardé. Je vais donc faire des recherches car il est fort probable que notre nom ne soit pas celui d'origine... merci pour votre article qui m'a fait découvrir la communauté juive au Monténégro.

  • Par Bar - 12/07/2017 - 23:09

    Mon nom est Bar, " fils de " en hebreu, y a t'il un rapport avec la ville de Bar au Montenegro? Merci, O.