Allemagne

Une initiative citoyenne de mémoire de la Shoah

Mardi 5 novembre 2019 par Nicolas Zomersztajn

Douze élèves de terminale d’un lycée de Nuremberg ont choisi de travailler pendant deux ans sur l’histoire d’une maison dont les propriétaires juifs ont été spoliés par les nazis. De cette initiative est né un autre projet mémoriel : poser des plaquettes aux noms des Juifs disparus sur les boites aux lettres de leurs domiciles avant leur fuite ou leur déportation. Ces deux projets ont été présentés les 3 et 4novembre derniers à Bruxelles.

 

Lors d’un séjour à Nuremberg effectué en 2017 à Nuremberg, la ville natale de son père, Alain Jesuran (Juif de Bruxelles) a retrouvé la maison familiale encore intacte. Il possède les documents attestant que ses grands-parents vivaient dans cette maison de Gostenhof (quartier de Nuremberg).

Le propriétaire actuel de la maison, Jean-François Drozak, a réservé à Alain Jesuran et sa famille un accueil chaleureux et s’est montré immédiatement à l’écoute de cette famille juive sur les traces de ses racines. Très vite, Alain Jesuran et Jean-François Drozak souhaitent donner une suite à ce retour aux sources. « Comme cette maison a été spoliée, nous avons été confrontés à la question de savoir ce que nous allons faire », explique Alain Jesuran. « Le droit détermine ce qui est légal et nous savons tous que le droit est versatile. Quant à savoir ce qui est légitime, cela nous ramène à la question de savoir ce qui est juste. Devons-nous récupérer cette maison et mettre ainsi une famille dehors ? Question difficile et délicate. C’est alors que le propriétaire actuel de la maison, Jean-François Drozak, m’a fait remarquer que l’éthique est l’essentiel. Et sur l’éthique, nous pouvons nous entendre en allant plus loin qu’un tas de briques pour construire un projet commun tourné vers l’avenir ».

De cette belle rencontre est né un projet soutenu par la ville de Nuremberg avec Albrecht Dürer Gymnasium. Douze élèves de terminale de ce lycée ont choisi de travailler pendant deux ans sur l’histoire d’une maison dont les propriétaires ont été spoliés par les nazis. Ce travail de recherche des élèves de classe terminale Albrecht Dürer Gymnasium de Nuremberg a été réalisé avec le soutien du Dr Schmidt, directeur du prestigieux Centre de documentation sur le nazisme de Nuremberg (Dokumentationszentrum Reichsparteitagsgelände).

« Il s’agissait d’abord de leur restituer leur histoire », insiste Tina Braune, enseignante de l’Albrecht Dürer Gymnasium ayant accompagné ses élèves dans ce projet mémoriel. « Pour ce faire, mes élèves ont d’abord recueilli le témoignage de la famille Jesuran pour ensuite se rendre aux archives de la ville et insérer cette mémoire familiale dans une histoire des Juifs de Nuremberg. Comme un puzzle qu’ils ont dû assembler, mes élèves ont reconstitué l’histoire des Jesuran pour ensuite mieux saisir ce que les Juifs de Nuremberg ont vécu durant le 3e Reich ».

Grâce aux recherches menées par les élèves de ce lycée allemand, Alain Jesuran a pu découvrir les conditions dans lesquelles ses grands-parents ont quitté Nuremberg pour la Belgique. « Mon père et sa famille ont quitté l’Allemagne en 1933 », souligne Alain Jesuran. « Mais grâce au travail de recherche entrepris par les élèves du lycée Albrecht Dürer de Nuremberg, nous avons appris que mes grands-parents avaient déjà vendu la maison en 1932 à un locataire inscrit au parti nazi. Ce locataire nazi n’a cessé de les persécuter pour qu’ils vendent la maison à un prix inférieur au prix du marché. Acculé, mon grand-père a vendu peu avant qu’il décide de quitter l’Allemagne ».

« Il était important que ce soit la quatrième génération qui fasse ce travail de mémoire », estime Jean-François Drozak. « Comme les survivants de cette période sont en train de disparaître les uns après les autres, il est plus qu’indispensable que ce travail de mémoire soit repensé et décliné différemment. C’est la raison pour laquelle nous avons décidé d’impliquer directement des adolescents dans ce projet en les chargeant d’effectuer eux-mêmes les recherches sur la famille Jesuran et ensuite de concevoir le mode de transmission de ces recherches ». Ces élèves ont donc été amenés à s’interroger sur la forme à donner à toutes les informations qu’ils ont pu recueillir. C’est ainsi qu’est née l’idée d’en faire une bande dessinée. « Ils ne voulaient pas que cela soit seulement une brochure que personne ne lit ensuite », se souvient Jean-François Drozak. « C’est alors que l’idée d’en faire une bande dessinée est apparue, d’autant plus que la famille Jesuran vit à Bruxelles, capitale mondiale de la bande dessinée ».

Jean-François Drozak souhaitait également prolonger ce projet dans une initiative mémorielle plus globale afin d’honorer la mémoire des quelque 10.000 Juifs de Nuremberg emportés par la Shoah. Il a réfléchi à ce qu'il pourrait faire. Poser des pavés de mémoire ? « Alain Jesuran n’en voulait pas », dit Drozak. Ce dernier en a parlé avec des riverains de Gostenhof. Et ensemble, ils ont eu une idée alternative. « Pourquoi ne pas se souvenir des déportés avec leurs noms sur des boîtes aux lettres ? Nous avons donc imaginé ces plaquettes que chacun peut poser sur sa boite. C’est une manière de susciter la discussion et la réflexion. La personne dont le nom figure sur cette plaquette habitait dans une maison, mais si elle avait survécu, elle aurait pu encore y habiter ».

Grâce au livre commémoratif des victimes de la Shoah à Nuremberg, il est possible de retrouver les noms des quelque 10.000 victimes déportés juifs. La ville soutient officiellement l'initiative. Et depuis lors, environ 500 personnes se sont déjà inscrites pour apposer des plaquettes sur leurs boîtes aux lettres.

Après avoir été reçus par le Bourgmestre de Bruxelles et le président du Parlement bruxellois, les élèves de l’Albrecht Dürer Gymnasium ont rencontré Henri Kichka, un des derniers survivants de la Shoah encore en vie.


 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Berger Christiane - 6/11/2019 - 4:44

    Initiative originale, sauf que les boîtes aux lettres sont éphémères, moins visibles et se dégradent vite, contrairement aux pavés.
    Ch.B.

  • Par CHARLOT Léon - 6/11/2019 - 9:08

    Je trouve cette démarche exceptionnelle ! car elle implique un travail de fond avec un résultat concret dans plusieurs domaines :
    - le constat matériel historique de la terrible réalité de la Shoah et ce les Juifs ont subi AVANT les camps d'extermination.
    - la prise de conscience presque matérielle de l'histoire individuelle de chaque drame vécu en particulier par chaque famille juive.
    - le respect et la Mémoire.
    C'est un travail de fond unique qui m'émeut; il est profondément éducatif et pragmatique : les jeunes constatent ainsi l'histoire, la vérité !

  • Par Alain Jesuran - 9/11/2019 - 15:07

    D'accord avec les arguments de Christiane Berger quant aux pavés de la mémoire. Je ne me suis pas fait de "religion" à ce sujet. Tous les médias ont ici leur opportunité.
    Merci à Léon Charlot pour ses propose.