Mémoire de la Shoah

Herschel Grynszpan est-il emblématique de la déportation des Juifs de Bruxelles?

Mercredi 6 septembre 2017 par Nicolas Zomersztajn

A l’occasion du 75e anniversaire de la rafle des Marolles, un square de ce quartier bruxellois a été officiellement nommé Square Herschel Grynszpan, ce Juif polonais de 17 ans ayant abattu un secrétaire de l’ambassade d’Allemagne à Paris le 29 octobre 1938. Une question se pose : Grynszpan est-il le symbole mémoriel le plus approprié pour évoquer la Shoah à Bruxelles ?

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    Il y a 75 ans, dans la nuit du 3 au 4 septembre 1942, 718 Juifs étrangers étaient raflés par les Allemands dans le quartier des Marolles à Bruxelles. C'est cet événement tragique que l'Association pour la Mémoire de la Shoah (AMS) entendait commémorer ce 3 septembre 2017 par une série d'activités commémoratives. Il a été notamment procédé à l'inauguration officielle, au coin des rues des Tanneurs, du Miroir et des Brigittines, du square Herschel Grynszpan en présence du bourgmestre de Bruxelles Philippe Close.

    La famille d’Herschel Grynszpan vivait au 37 de la rue des Tanneurs. Il y a lui-même vécu quelques mois en 1936 où il travailla dans une quincaillerie située aussi dans cette rue des Marolles. Il existe donc un lien entre Bruxelles et ce garçon. « D’une certaine manière, c’est rendre hommage au premier résistant armé qui a tenté un acte désespéré contre les nazis », reconnaît Laurence Schram, historienne spécialiste de la déportation des Juifs de Belgique et responsable du centre de documentation de Kazerne Dossin.

    Quand l’AMS a pensé faire de la rue des Tanneurs une rue complètement pavée de toutes les victimes du nazisme ayant vécu dans cette rue, elle a décidé d’accompagner le projet d’inauguration d’un square du nom d’Herschel Grynszpan.

    Une question se pose : ce garçon de 17 ans n’ayant pas été déporté à partir de Bruxelles doit-il incarner la mémoire de la déportation des Juifs de Bruxelles ? « Il est évident que ce sont les pavés de la mémoire qui symbolisent la déportation des Juifs de Bruxelles. L’idée sous-jacente est de ‘faire ramener ces gens à la maison’. C’est une belle formule qui m’impressionne toujours », rappelle Eric Picard, administrateur-délégué de l’AMS. « Herschel Grynszpan, quant à lui, incarne la résistance juive face au nazisme. Il abat von Rath à Paris en octobre 1938 lorsque ses parents sont déportés vers la Pologne. Il apprend cela et décide de poser un acte de révolte politique. Alors que tout le monde suit l’esprit d’apaisement de Munich et que l’idée de faire du Reich un espace Judenrein est déjà présente, ce jeune Juif de 17 ans décide de réagir face à la persécution qui s’abat sur sa famille ».

    Une argumentation qui laisse perplexes certains historiens spécialistes de la Shoah pour qui ce choix ne paraît pas le plus approprié. « Ne pensez-vous pas qu’on aurait pu trouver un autre symbole que ce jeune homme qui abattit à Paris le troisième secrétaire à l'ambassade d’Allemagne et qui donna, hélas, bien malgré lui prétexte à la Nuit de cristal ? », s’interroge Joël Kotek, historien spécialiste des génocides et professeur à l’ULB.

    Et d’ajouter : « Autant je puis comprendre le geste des résistants juifs armés qui, tandis qu’on assassinait le peuple juif, choisirent de résister aux nazis. Autant je puis justifier le geste d’un Soghomon Tehlirian qui, en juin 1921, faute de justice internationale, dut se résoudre à exécuter Talaat Pacha, l’architecte du génocide des Arméniens. Autant je m’interroge sur la finalité du geste de Gryszpan.  Evidemment, je comprends sa détresse morale (ses parents bloqués dans le no man’s land de la frontière germano-polonaise), mais simplement de là à le poser en exemple, il n’y a qu’un pas qui m’interroge. Quelle leçon mémorielle peut-on tirer de son geste ? Ne pouvait trouver quelque autre héros ou anti-héros ? Un résistant juif ou un déporté anonyme ? Y-a-t-il une rue Félix Nussbaum à Bruxelles ? »

    Bien qu’elle ne soit pas choquée par la décision de créer un square Grynszpan dans les Marolles, Laurence Schram estime toutefois qu’on aurait pu faire un autre choix mémoriel : « S’il fallait honorer la mémoire d’un résistant, J’aurais donné la priorité à un résistant juif bruxellois, je pense à Meyer Tabakman, Moszek Rakower, Hersz Dobrzinsky, Hans Mayer (l’écrivain et essayiste Jean Améry) ou tant d'autres... ».

    Toutefois, Laurence Schram demeure convaincue que l’attention n’est pas encore suffisamment accordée à ceux qui ne sont ni des héros ni des résistants, c’est-à-dire la majorité des Juifs qui ont été déportés, parce que nés juifs. « Peut-être se cantonne-t-on encore à une mémoire résistante », regrette Laurence Schram. « Quand inaugura-t-on une rue Suzanne Kaminski ? ».

    Ce dernier exemple est éloquent : née le 11mars 1943, Suzanne Kaminski n'a que 14 jours, le 25 mars 1943, lorsqu’elle est internée à la Caserne Dossin, où le matricule XX-215 lui est attribué. Elle sera déportée avec sa mère, Joséphine Schutz (27 ans), dans le 20e convoi le 19 avril 1943. La petite Suzanne sera assassinée le 22 avril 1943, jour de son arrivée à Auschwitz-Birkenau. Elle n'avait qu'un mois et 11 jours ! « Léopold III a été sollicité afin d’intervenir en leur faveur, mais son secrétariat s’est borné à accuser réception de la requête, ni la mère ni l’enfant n’étant belges. Aucune d’elles ne survécut. Une mère avec un si petit enfant n’avait aucune chance de passer la sélection », ajoute Laurence Schram.

    Suzanne Kaminski a donc toute sa place dans la mémoire de la Shoah. Elle permet même de mieux saisir le sens véritable du génocide. « Les nazis ne s’attaquent pas accessoirement aux enfants et aux nourrissons juifs. Leur extermination est fondamentale dans la logique génocidaire », insiste Laurence Schram. « Comme le but du génocide est d’anéantir un groupe humain, il s’agit donc de cibler prioritairement les femmes et les enfants. Et n’oublions pas que 4.245 (17%) des déportés juifs de Belgique sont des enfants de moins de 15 ans. Seuls 14 d’entre eux survivront ! ».

    Il est donc temps que les organisations de la mémoire se mobilisent pour honorer la mémoire de la petite Suzanne Kaminski dont la déportation et l’assassinat constituent la singularité du projet génocidaire nazi. 


     
     

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    http://www.respectzone.org/fr/
    • Par Jacky - 6/09/2017 - 18:17

      On pourrait débaptisera le boulevard Léopold II pour l'appeler Kaminska...

      Pourquoi Et comment a-t-on déporté les parents Grynzpan en Pologne ?


      Dans quelles circonstances Grynszpan est -il décédé?
      Toute cette famille de Juifs étrangers a quand même souffert -c'est un euphémisme - de l'antisémitisme et mérite d'être honorée. Le square nommé d'après le fils -rappellera aussi la Nuit de. Cristal

    • Par Roby HERSKOWICZ - 6/09/2017 - 22:51

      Il ne m'appartient pas d'entrer dans la polémique Grynszpan.
      Je préfère espérer qu'il s'agit là d'un premier projet dans une louable série, qui a pris de longues années à naître afin de faire tant soit peu le jour sur la mémoire juive de Bruxelles et plus particulièrement celle de la Shoah et des années qui lui ont précédées.

      Sur cet élan, pour lequel il y a tout à fait lieu de saluer l'accomplissement de l'AMS, d'autres sites de mémoire juive devraient suive--bien qu delà des pavés.
      Avant de tout a fait rejoindre les éminents Dr Schram et Dr Kotek, rappelons au passage et dans un autre contexte le site de l'ancien 'Pont de Juifs' (Rue de la Grande Ile) à Notre Dame aux Riches Claires, berceau de la présence juive au bord de la Senne, d'une part et celui des 'Escaliers des Juifs' au Cantersteen sous l'ancien palais du Coudenberg, d'autre part, qui mériteraient aussi, un remise en valeur, du moins mémorielle ainsi que les vitraux de la cathédrale St Michel et Gudule.

      Parmi les personnalités citées plus haut, je me permets d'ajouter celui de Moshe FLINKER, cet adolescent juif de la Haye en Hollande caché avec ses parents juste en face de la gare de Schaerbeek (1 Avenue Colonel Picard) depuis 1942 et dénoncé par l'infâme 'gros jacques' en Avril 1944. Son sort tragique rappelle en bien de dimensions celle autrement plus célèbre d'Anne Frank. Ceci à la différence intéressante que Moshe Flinker, jeune autodidacte et polyglotte accompli avec une vocation d'émigrer un jour en Terre d'Israel soit Palestine sous mandat britannique d'antan, a tenu son journal en Hébreu litéraire d'un niveau tel que nul autre que le prix Nobel israélien S.Y. Agnon lui-même s'est chargé ultérieurement de l'édition de ses manuscrits aux presses de la fondation Yad Vashem à Jéruselem. On remarquera que ce manuscrit était assorti d'exercises d'Arabe, toujours en perspective de son projet d'Aliyah malheureusement devenu caduc.

      P.S. La SNCB a eu soin dans l'enceinte du splendide nouveau musée des chemins de fers Train World, à la même gare de Schaerbeek, de dédier une salle à la déportation de Belgique par le rail. Un fourgon à bestiaux de l'époque y est présent avec un explicatif vidéo relatant la Shoah. Voilà encore un site avec un contenu de la Shoah à Bruxelles qui n'est pas connu de beaucoup et qui vaut absolument le détour--ne fut-ce que pour saluer cet initiative salutaire et symbolique de la SNCB--quoique semble-t-il étant elle-même encore bien loin du compte..

      https://www.facinghistory.org/resource-library/image/apartment-brussels-belgium-rented-moshe-flinker-and-his-family

      https://he.wikipedia.org/wiki/%D7%9E%D7%A9%D7%94_%D7%96%D7%90%D7%91_%D7%A4%D7%9C%D7%99%D7%A0%D7%A7%D7%A8

      http://www.yadvashem.org/odot_pdf/Microsoft%20Word%20-%202250.pdf

    • Par Philou Ceciora - 7/09/2017 - 8:58

      Bravo à l'AMS qui, avec une petite (mini) équipe de bénévoles animée d'une vitalité incroyable, effectue un travail de mémoire indispensable alors que les Associations de la Mémoire "historiques", auxquelles on doit un immense respect, semblent s'essouffler.
      Alors, était-ce un bon choix, ou plutôt le meilleur choix, celui d'honorer Herschel Grynszpan ? En fait on s'en fout et je constate que les seuls qui ont eu une initiative, c'est l'AMS.
      Soutenons toutes nos associations et leurs bénévoles qui œuvrent pour la mémoire et la transmission de notre histoire et de nos valeurs. Soutenons-les par une critique positive, mais surtout par une présence et une disponibilité.

    • Par ezekiel - 7/09/2017 - 14:12

      Monsieur Philou
      Vous avez raison de remercier l'AMS
      Ce ne sont pas les incompétents du CCOJB qui en auraient fait autant
      Ceci me permet de me demander une fois encore à quoi sert cette organisation qui n'en fait pas une
      Bien cordialement
      E.M.

    • Par claire - 8/09/2017 - 9:12

      Ezekiel

      Vous emmerdez le monde à force de faire de critiquer tout le temps les représentants communautaires

      Que feriez vous sans leur présence et leur dévouement ? Oseriez vous vous promenez avec votre kippa (nous nous sommes déjà croisés près de notre synagogue) dans nos rues ?
      Permettez moi d'en douter.

      Claire

    • Par Philippe Laub - 8/09/2017 - 11:34

      Pendant la deuxième guerre mondiale, les nazis, les collaborateurs et beaucoup qui n'étaient ni l'un ni l'autre, ont essayé de faire croire que les juifs n'étaient pas des leurs, ils n'avaient donc pas de patries et étaient des étrangers où qu'ils soient. Après la guerre on leur a reproché, aux juifs, de s'être fait mener à l'abattoir sans réaction. Il fallait savoir avant les autres, deviner ce que les nazis seraient capables de faire. Alors quand quelqu'un pose un acte de courage, d'où qu'il soit, n'a plus d'importance et je n'ai aucune objection à ce qu'un square, une rue, soit nommé de quelqu'un qui a posé un acte de courage contre le nazisme, qu'il soit résistant ou reconnu "juste parmi les nations", qu'il soit juif ou non, d'ici ou d'ailleurs, dans le cadre ou non,... ce qui important c'est qu'il ai été et qu'il reste dans nos mémoires, qu'il soit.

    • Par helene galperin - 14/09/2017 - 14:20

      Le rappel de Laurence Schramm me semble également primordial pour la
      memoire de la Shoah, à savoir "la singularité" du but essentiellement génocidaire des nazis envers les juifs, en parlant du nourrisson
      Suzanne Kaminska et sa mère qui n'avaient aucune chance de passer la selection.