Vie juive

Anne Bibrowski, une femme à l'origine de Ganenou et Beth Aviv

Mardi 5 septembre 2017 par Nicolas Zomersztajn
Publié dans Regards n°867 (1007)

Anne Bibrowski n’est pas étrangère au succès de Ganenou et de Beth Aviv. Avec d’autres militants dévoués, cette femme dynamique est à l’origine de ces deux écoles juives bruxelloises qui ont permis à des milliers d’élèves de bénéficier d’une éducation juive de qualité.

Anne Bibrowski

L'Athénée Ganenou et l’Ecole Beth Aviv occupent une place majeure au sein de la communauté juive de Bruxelles. Ces deux écoles témoignent de la vitalité de la judaïcité bruxelloise et de l’importance qu’elle accorde à la transmission de l’identité juive à travers l’éducation. Si Ganenou et Beth Aviv ont réussi à dispenser un enseignement de qualité et à s’inscrire dans la continuité et la durée, ces écoles le doivent certes à leurs directions et à leurs équipes pédagogiques respectives, mais aussi à des femmes comme Anne Bibrowski qui ont contribué inlassablement à ce double succès.

Juive d’origine polonaise née en 1923, Anne Bibrowski-Brocki, dont le père est un grand érudit qui lui a appris l’hébreu et le yiddish dès son plus jeune âge, a survécu à la Shoah et évolue après la guerre dans les milieux sionistes de gauche aux côtés de son mari, Henri Bibrowski, un militant actif du Poale Tzion et correspondant à Bruxelles du journal yiddish Unzer Vort. Anne Bibrowski prend conscience que l’avenir de la communauté juive passe par l’éducation. Certes, une école juive religieuse dépendant de la communauté orthodoxe (l’Athénée Maïmonide) existe déjà à Bruxelles, mais elle ne répond pas nécessairement aux aspirations de la majorité des Juifs bruxellois. « Dès lors, une autre école semblait avoir sa place », estime Anne Bibrowski. « Une école qui, sans se départir du judaïsme traditionnel, formerait des êtres à identité forte, ouverts à l’unique et à l’universel, conscients de leur judéité, et non plus obligés de la subir en Juifs honteux ».

L’idée est en gestation et Anne Bibrowski décide de franchir le pas lorsque son fils Yves est en âge d’entrer au jardin d’enfants. En 1960, avec Mesdames Blomhof et Gutman, actives au « Moadon Israeli » (foyer israélien) de la rue Jean Stas, elle pose les fondements d’une école maternelle juive. Les débuts du Gan Yeladim (jardin d’enfants) sont modestes : une institutrice de maternelle israélienne et quatre enfants réunis au deuxième étage du Moadon. Mais cela fonctionne bien et très rapidement, elle réussit à sensibiliser une dizaine de familles juives intéressées par son initiative. Dès 1963, elle peut proposer le cycle complet du jardin d’enfants. Il faut donc songer à une école primaire.

Éduquer dans la joie

Responsable la commission pédagogique de l’école, Anne Bibrowski entend mettre en place une pédagogie favorisant la curiosité intellectuelle, l’esprit d’initiative et la créativité de l’enfant. « Nous souhaitions surtout maximaliser les potentialités intellectuelles, artistiques et physiques de l’enfant », explique-t-elle. « Former des êtres équilibrés selon la maxime Mens sana in corpore sano ». Anne Bibrowski fait le choix d’une pédagogie active inspirée des méthodes Freinet et Decroly. Quant au judaïsme, l’accent est évidemment mis sur la joie et l’enthousiasme avec lesquels l’apprentissage de l’hébreu et l’étude des textes bibliques et de l’histoire juive doivent être garantis.

Lorsque le comité chargé de poser les fondements de cette nouvelle école se réunit pour concrétiser le projet, la question du nom est posée. Anne Bibrowski suggère Ganenou. « Cela renvoie à l’allégorie de “cultivons notre jardin” », indique-t-elle. « Un jardin où l’art d’aimer son prochain est inspiré par le ressourcement dans notre passé culturel et spirituel et où l’ambiance des fêtes juives, enrichissantes et conviviales, jalonne l’année scolaire et embellit le quotidien ». Après avoir relevé le pari des inscriptions suffisantes, il ne reste plus qu’à se doter d’une équipe pédagogique. « Le bon maître doit pouvoir éveiller en chacun ses facultés d’intelligence », aime rappeler Anne Bibrowski en paraphrasant le Maharal de Prague. C’est ainsi qu’Ouzia Chaït est engagée pour donner cours aux élèves de Ganenou dont elle devient vite la directrice. « Son dynamisme et ses compétences pédagogiques assurent le développement harmonieux de l’école », souligne Anne Bibrowski.

L’école Ganenou est créée et le projet pédagogique cher à Anne Bibrowski se concrétise. « Je garde un excellent souvenir de l’ambiance conviviale et agréable de Ganenou », témoigne Yves Bibrowski, psychologue-psychanalyste et un des élèves pionniers de Ganenou. « On essayait surtout de susciter notre curiosité intellectuelle, notre ouverture sur le monde et notre désir d’apprendre. Chaque fête juive était l’occasion de préparer et de monter une pièce de théâtre ou un spectacle. J’ai pris conscience de cette ambiance conviviale et de cette ouverture d’esprit lorsque j’ai poursuivi ensuite ma scolarité dans une autre école, où l’atmosphère était beaucoup plus rigide et austère ».

Grâce à la générosité de Nathan Blomhof et de Wolf Landman, Ganenou peut s’installer rue Américaine. En raison de l’augmentation croissante du nombre d’élèves, deux maisons supplémentaires sont acquises en 1965. Au début des années 1970, la construction d’un nouveau bâtiment adapté aux besoins pédagogiques d’une école devient une nécessité. Mais à partir de 1975 et après la disparition de Nathan Blomhof et Henri Bibrowski, le conseil d’administration présidé par Wolf Landman s’étend à de nouveaux membres ne partageant pas les conceptions novatrices et participatives d’Anne Bibrowski et des fondateurs de Ganenou. « Nous soutenions une conception nouvelle dans la construction d’une école adaptée à une pédagogie active et impliquant une plus grande participation des élèves », soutient Anne Bibrowski. « Aucune de nos suggestions concernant la construction du nouveau bâtiment n’a été prise en considération par le nouveau conseil d’administration. A l’issue de l’assemblée générale de 1978, un groupe de parents dont je faisais partie a décidé de quitter Ganenou et de créer une nouvelle école destinée à poursuivre ce que nous avions conçu et réalisé depuis plus de dix ans ».

Un même projet, deux écoles

Anne Bibrowski se retrouve donc à nouveau à l’origine d’une école juive qui portera le nom de Beth Aviv. « C’est ainsi qu’une graine a pu germer deux fois », fait-elle remarquer avec tendresse. « D’un même projet sont issues deux écoles juives : Ganenou et Beth Aviv ». La direction de cette nouvelle école est une fois encore confiée à Ouzia Chaït qui l’assumera jusqu’en 1995, lorsque Béatrice Goldlewicz lui succède. Grâce à ces trois femmes, Beth Aviv accueille des enfants en les élevant au maximum de leurs potentialités, en leur apprenant à être des Juifs conscients, tout en s’ouvrant sur le monde qui les entoure. Alors que les élèves de l’Athénée Ganenou et l’Ecole Beth Aviv viennent d’entamer la rentrée scolaire 2017-2018, comment ne pas songer à Anne Bibrowski, cette femme exceptionnelle au parcours exemplaire qui a compris très tôt que le savoir et la connaissance sont indissociables de l’être juif. 


 
 

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