Islam

Toblerone halal : ne pas banaliser la certification religieuse

Lundi 31 décembre 2018 par Florence Bergeaud-Blackler, Anthropologue

La compagnie américaine Mondelez qui produit en Suisse le fameux chocolat Toblerone a confirmé que la barre de chocolat est désormais certifiée « conformément à la loi islamique ». La recette du Toblerone n’a pas changé, mais le processus de production a été « adapté ».

 

Interrogé en décembre 2018 par le journal allemand SonntagsBlick, un porte-parole de la compagnie américaine Mondelez qui produit en Suisse le fameux chocolat Toblerone a confirmé que la barre de chocolat est désormais certifiée « conformément à la loi islamique » depuis avril 2018. La recette du Toblerone n’a pas changé, elle contient sucre, lait entier, beurre et pâte de cacao, miel, amandes, lécithine de soja, blanc d'œuf et vanilline. Mais le processus de production a été « adapté ». Des personnels musulmans viennent vérifier que la barre de chocolat à la forme triangulaire n’a pas été contaminée par des ingrédients d’origine porcine ou des traces d'alcool utilisé pour nettoyer les équipements de la chaine de fabrication. Un changement donc qui n’impacte pas la qualité du chocolat. Il n'y a là rien de révolutionnaire explique le journal, puisque le groupe Nestlé fabrique des produits halal dans plus de 150 usines de 43 pays du monde. Que le chocolatier belge Godiva a cessé de produire des pralines à l'alcool.

Quelques jours plus tard, le quotidien suisse le Temps, rapporte que le label «halal» de Toblerone se révèle « plutôt dur à avaler ». Le journal francophone dénonce la responsabilité des « sites d’informations dites ‘alternatives’ (qui) n’ont pas tardé à l’utiliser pour dénoncer l’islamisation rampante de la société ». Son homologue germanophone La Neue Zürcher Zeitung (NZZ) qualifie la polémique de grotesque. Certes ces confiseries font la «fierté d’une nation», mais les fabricants s’adressent aussi à une clientèle, de plus en plus internationalisée, et la quasi-totalité (97%) de la production de Toblerone est destinée à l’exportation.

La certification religieuse : un débat social légitime

Que l’extrême droite en profite pour nourrir ses messages xénophobes ne signifie pas que tous les consommateurs inquiets sont acquis à leur thèse. Le faire croire c’est court-circuiter le débat social légitime autour de ce phénomène de certification religieuse.

Le marché halal connait une hausse constante dans le monde, il s'étend également au non alimentaire (pharmacie, cosmétique, tourisme, mode, etc.). Pour faire certifier halal leurs aliments afin d’exporter vers les pays musulmans, les entreprises sont tentées de réduire la diversité de leurs recettes. Il est plus simple de supprimer le porc que de proposer une recette supplémentaire halal. S’adapter aux changements imposés par la mondialisation s’avère plutôt appauvrissant de la diversité.

L'autre problème concerne la norme halal. La certification religieuse a ceci de particulier qu’elle fait intervenir des acteurs religieux (les agences de certification) qui sont à la fois juges et parties. Ils édictent la norme sur la base de lois divines, disent-ils, la contrôlent, et sont rémunérés pour la faire appliquer. Chacune de ces agences propose son interprétation du halal, ce qui donne lieu à un « marché de la certification » compétitif où les prestations se distinguent sur des critères marchands dont les fondements religieux sont obscurs. Il n’existe pas de norme universelle du halal (malgré les tentatives de l’AFNOR, du CEN et de l'ISO, du Codex Alimentarius), personne ne peut donner une définition incontestable et définitive de ce qu’est un Toblerone halal, une dinde de Noël halal, ou un hôtel halal. La norme flotte, les règles peuvent changer à tout moment, ce qui est problématique et pour les entreprises et pour les consommateurs.

L’argument de la diversité est utilisé dans le but de la réduire

On observe cependant une « habituation » à l’idée que les musulmans seraient « obligés » de ne manger qu’halal – quand bien même personne ne peut dire en quoi cela consiste. L’acclimatation à ce halal dans l'espace public est progressive. Au début, la halalisation demande peu d’aménagement et « ne change rien » comme le soulignait la firme de Toblerone. Mais quand des consommateurs ne trouvent pas normal de manger des recettes halal alors qu'ils n'en demandent pas, on leur explique que cela ne change rien. Pourquoi ce qui est perçu comme un changement pour les uns ne le serait-il pas pour les autres ? Un produit halal est préféré parce qu'il est consacré par un personnel religieux, pourquoi ne serait-il pas légitime qu'il soit refusé pour les mêmes raisons ?

Nassim Nicholas Taleb, auteur du livre Le Cygne noir a montré comment les options alimentaires des minorités peuvent s'imposer. Cela fonctionne, explique-t-il, si le coût des demandes n'est pas significativement plus élevé. Ce qui est le cas pour les changements « mineurs » de la barre Toblerone. Le problème c’est qu’une fois halalisée, une ligne de production doit rester conforme aux règles islamiques, et que celles-ci, changeantes, tendent à se durcir par surenchère compétitive (cf. mes analyses des mécanismes de cette surenchère normative dans mon livre Le marché halal, Seuil, 2017). La réponse tendancielle des entreprises pour conserver une marge bénéficiaire est d'imposer à tous la recette des plus intransigeants.

Les réticences exprimées par les consommateurs ne sont pas attribuables seulement aux campagnes d’extrême droite. L'émoi suscité est explicable par le fait que l'argument de la diversité d'une société est utilisé dans le but de la réduire effectivement.

https://www.facebook.com/florence.bergeaudblackler

Florence BERGEAUD-BLACKLER – Le marché halal ou l'invention d'une tradition –  Seuil – 2017.


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Adele - 1/01/2019 - 0:06

    Voilà un produit que je ne consommerai plus

  • Par Isabelle Reynders - 1/01/2019 - 17:39

    Merci de ces précieuses informations

  • Par Thierry - 3/01/2019 - 8:56

    Nos amis musulmans devraient savoir que "ce n'est pas ce qui entre dans ta bouche qui est impur, mais ce qui en sort", c'est -à-dire les éventuelles paroles mauvaises qui proviennent du coeur. "Ce qui entre par ta bouche, passe par ton ventre et finit aux toilettes." dixit le Rabbi Jésus Christ quand il s'adressait aux Pharisiens et autres légistes, plus soucieux d'observer les prescriptions formelles de la Loi que de mettre en pratique ses injonctions morales/éthiques.

  • Par Chloe. - 3/01/2019 - 20:48

    Merci Adele pour cette information du plus grand intérêt pour les lecteurs
    Merci de nous préciser quel chocolat sera celui que vous allez consommer dorénavant car je crains que je ne puisse dormir sans être en possession de votre réponse