Livres

Sous l’occupation nazie, du côté de l’Ecole Decroly

Mardi 4 juillet 2017 par Géraldine Kamps
Publié dans Regards n°865 (1005)

C’est un roman passionnant que nous livre Jean Lemaître en racontant le quotidien sous l’Occupation de cette école à l’éducation alternative. Un magnifique hommage à Ovide Decroly, et à toutes ces petites gens oubliées qui ont participé à la Résistance. Un bel outil de lutte contre les dérives. Un appel vibrant à l’engagement.

 

L’auteur du Jour où tout bascula, sous-titré « Sous l’occupation nazie, du côté de l’Ecole Decroly » (éd. MeMograMes), venait de publier son premier ouvrage C’est un joli nom, Camarade (2012) lorsque Claude l’a contacté. « J’y racontais la vie de mon grand-père Jean Fonteyne, avocat engagé, résistant, ami d’Ovide Decroly, arrêté le 6 juillet 1943 par la Gestapo… », se souvient Jean Lemaître. « Claude a alors voulu me rencontrer. Il avait non seulement été arrêté le même jour que mon grand-père, mais il avait aussi été le grand ami de ma mère à l’Ecole Decroly ».

Cette rencontre sera le point de départ du livre qui, à travers le portrait de Claude, montre comment l’Ecole va entrer en Résistance. A travers également les petits actes de chacun, « qui découlent », selon l’auteur, « d’une pédagogie humaniste axée sur l’expérimentation, la pensée critique, le lien entre la théorie et la pratique, et du collectif, de l’intérêt porté à l’autre et de l’ouverture à la vie sociale. Avec un libre examen qui pousse à l’engagement et aux valeurs morales et éthiques de résistance ».

Jean Lemaitre s’attelle à un véritable travail de recherche et de documentation, en se rendant au CEGES, au CArCoB (Centre des archives du communisme en Belgique), en se plongeant aussi dans les archives du Centre d’études decrolyennes. On y apprend qu’en plus d’accueillir sur ses bancs des enfants d’Espagnols républicains, vaincus par Franco en 1939, d’Allemands antifascistes et/ou juifs ayant fui la répression politique et les pogroms, l’Ecole Decroly propose à ses anciens étudiants inscrits à l’ULB et privés de cours -l’ULB a fermé ses portes en octobre 41- de se faire passer pour des doubleurs, afin d'échapper au travail obligatoire en Allemagne ! L’Ecole Decroly possède aussi un Comité d’entraide sociale, à la tête duquel se retrouvera Michelle, la mère de l’auteur, avec une amie. Un comité qui se charge notamment de collectes d’argent pour fournir du charbon à des familles de soldats mobilisés, ou secourir des réfugiés en détresse. Les deux jeunes femmes s’occuperont aussi de récolter des vivres pour des enfants juifs cachés dans un Institut tenu pas des Sœurs, enfants qui, un peu plus tard, échapperont de justesse aux Allemands grâce à l’intervention des Partisans armés.

Jean Lemaître s’entretient longuement avec Claude avec qui il noue une profonde amitié. Il recoupe les informations et les témoignages, mais rien n’est facile à trouver, et les enfants juifs ou réfugiés, cachés sous de faux noms, ont laissé peu de traces. « Dans ce genre d’actions, moins on en dit, mieux c’est… », relève l’auteur, dont la grand-tante, Lucie Libois, enseignante à l’époque et future directrice de l’Ecole Decroly, constituera sans conteste le pilier de la Résistance decrolyenne.

Les acteurs anonymes

« On a tendance à ne retenir que les actes héroïques », regrette Jean Lemaître. « Il y a à côté de cela des gens dont on ne parle jamais, qui ont été complètement oubliés par l’Histoire, mais sans qui il n’y aurait probablement pas eu de Libération. C’est à tous ces acteurs anonymes que j’ai voulu rendre hommage ».

Avec patience et rigueur, l’auteur mène une véritable enquête pour retrouver le traitre qui a livré le père de Claude aux Allemands, en démarrant du soldat anglais Ronald, caché par la famille, pour finalement tomber sur… Paul Nothomb, fils du baron, ancien résistant devenu collabo. Obsédé par la lutte contre l’extrême droite, l’intolérance et les totalitarismes, Jean Lemaître tient aussi à souligner le rôle considérable joué par le libéral Paul Goldschmidt, directeur du Comité central industriel (équivalent de la FEB), qui en plus de venir en aide aux proies faciles du nazisme, sera l’un des pères de la sécurité sociale en Belgique. « Nous avons besoin de rebelles, de gens qui ne répondent pas toujours aux ordres, qui confrontent les sources et pensent par eux-mêmes, tournés vers les autres et solidaires. Pour lutter contre l’extrême droite. Pour sauver la démocratie », affirme Jean Lemaître. « Quand on voit les scores du Vlaams Belang en Belgique ou de Marine Le Pen en France, je reste convaincu que le combat est à mener dans l’éducation et la culture ».

Le jour où tout bascula est enfin un hommage à Michelle, la mère de Jean, disparue il y a un an, et qui semble avoir laissé plusieurs indices à son fils pour qu’il couche sur papier cette histoire, la petite dans la grande. « Ce livre est aussi une façon de faire mon deuil », confie-t-il. « J’ai retrouvé des fardes avec tous ses bulletins et de nombreux documents classés qui m’étaient destinés. Ma mère a eu une vie bien remplie. Après la guerre, elle a été enseignante, syndicaliste. La seule chose dont elle se souvenait pourtant, c’était Decroly et sa pédagogie… ». 


 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/