Le Vlaams Blok après le 18 mai

Jeudi 18 septembre 2003 par Manuel Abramowicz

 

Avant l’été, le thermomètre politique a encore chauffé. Le score du Vlaams Blok n’a pas permis de faire retomber la température. Que du contraire. Contre lui, les recettes d’hier non pas porté leurs fruits. L’extrême droite est toujours bel et bien incrustée dans notre paysage électoral. Avec, en plus, de nouveaux électeurs.

Ils sont encore passés. Rien ne les arrêtera donc? Pourtant, après les élections législatives de 1999 et la formation du premier gouvernement conduit par Guy Verhofstadt, de bonnes intentions pour lutter efficacement contre la montée électorale de l’extrême droite dans notre pays avaient été formulées. Ce fut même le pari du gouvernement Verhofstadt Ier («VI»). En effet, ce dernier reprit le «flambeau antifasciste» de son prédécesseur, Jean-Luc Dehaene, contre le Vlaams Blok (VB), l’incarnation suprême du nationalisme chauvin, rétrograde, antipolitique, xénophobe et islamophobe. Dans les jours qui suivirent la formation de sa première équipe dirigeante, VI affirma même que le bilan de celle-ci se mesurerait au score que le VB obtiendrait aux élections législatives de 2003. Si le résultat des vert-de-gris, avait-il dit alors, diminuait par rapport au scrutin de 1999, son bilan gouvernemental pourrait être considéré comme positif. Ce pari fou date d’il y a quatre ans. Il ne fut pas gagné le 18 mai dernier. Entre 1999 et 2003, de l’eau a coulé sous les ponts. Même si le «gouvernement arc-en-ciel» ne s’est pas brisé sur l’«iceberg blokker», le navire gouvernemental, quoi qu’en disent ses fiers capitaines, n’arrive pas en forme à bon port. La traversée fut nauséabonde. Les effets de manche et autres roulements de tambours triomphants -du Premier et de ses vice-premiers- ne sauraient cacher l’incroyable ascension du Blok, la formation d’extrême droite désormais la plus en forme du continent européen. Le Front national français, même avec la présence de son «Duce» au second tour des présidentielles en mai 2002, ne peut plus se vanter d’ébranler l’«establishment», comme il aimait le faire au temps de sa splendeur. Contrairement au Blok, dont l’avenir semble bien plus prometteur que celui du FN lepénisé. C’est quasi sûr, le VB pourra faire perdurer ses récents succès électoraux sans que l’on ne puisse prédire, pour le moment, une diminution de son électorat.

Une extrême droite renforcée

Flash-back. Le 18 mai dernier, lors des élections législatives, ce parti de la haine a encore marqué de nombreux points dans le jeu politique. Il passa de 15 à 18 % en Région flamande. Dans tous les cantons électoraux, la machine électorale des blokkers augmente en moyenne de près de 3 % à chaque coup. Certes, le VB diminue de près de 3 % dans le canton d’Anvers, par rapport à son score communal de 2000. Mais le comportement des électeurs peut varier en fonction du type d’élection. Certains votent pour le VB uniquement au niveau local et, lors d’autres scrutins, déposent leur bulletin de vote en faveur d’un parti traditionnel. Une évidence : encore une fois, le Blok se renforce sur l’échiquier. Et pour l’instant, il semble qu’aucune solution efficace n’ait été trouvée pour mettre fin à l’ouragan blokker. Il y a pourtant urgence parce que cet ouragan fait tâche d’huile et représente une menace de plus en plus directe pour beaucoup de nos conquêtes sociales. La première place au hit-parade des déçus de la politique occupée par le Blok, depuis près de douze années déjà, influence une partie du monde politique traditionnel. Incontournable depuis le premier «dimanche noir» de 1991 (maintenant, nous en sommes au sixième!), ce parti est désormais solidement ancré dans toutes les couches de la population et attire des sympathies surprenantes. L’entrisme se réalise grâce à une popularité sans cesse croissante au cœur même de l’électorat, toutes classes sociales confondues. Parce que ceux qui votent pour le «Bloc flamand» -c’est également le cas, dans la plupart des exemples, des électorats des autres formations antidémocratiques belges ou étrangères- proviennent de différents horizons sociologiques. L’image d’Epinal, selon laquelle l’électorat des néo-fascistes se recrutait essentiellement dans les couches ouvrières, est aujourd’hui obsolète.

Une base électorale élargie

Si la «banlieue rouge» parisienne -fief historique du Parti communiste- a basculé, au milieu des années 80, en partie dans l’escarcelle du Front national, une partie de l’électorat de la droite républicaine s’est également tournée vers le parti lepéniste. Les électeurs des partis d’extrême droite sont en règle générale des anciens électeurs, déçus de leur famille politique traditionnelle. L’effondrement des lignes de fracture idéologique entre la gauche et la droite et le désaveu populaire qui frappe la classe politique démocratique ont contribué pour une part à ce transfert massif de voix en direction de l’extrême droite. En outre, les effets dévastateurs de la crise économique ont conduit une frange importante d’électeurs jadis sympathisants des thèses de la gauche et de l’extrême gauche, qui se sont sentis lâchés par leurs représentants politiques, à reporter leurs voix sur des candidats de l’extrême droite. Le populisme dont ceux-ci font preuve a séduit un nombre croissant de citoyens issus de milieux de plus en plus éloignés des viviers traditionnels des électeurs frontistes. Parmi eux se trouvent encore de nouveaux votants, de deux types. Le premier est constitué de jeunes qui votent pour la première fois. Le second, de personnes d’origine étrangère ayant récemment acquis la nationalité du pays de résidence. Ainsi, au sein de la base électorale frontiste en France se trouvent des individus issus de l’immigration italienne, espagnole, polonaise, etc. Le racisme anti-arabe, la xénophobie à l’égard des «derniers venus» et l’islamophobie ambiante ne sont pas uniquement partagés par les Français ou les «Belges d’abord» (comme le proclame le slogan générique de notre Front national local). La haine et la peur de «ceux qui ne sont pas comme nous» -et qui dès lors pourraient menacer notre bien-être, notre sécurité, notre aisance…- se propagent un peu partout. Plus incroyable encore, un sondage réalisé par le quotidien Het Laatste Nieuws avant les dernières élections législatives indiquait qu’en Flandre, parmi les «nouveaux belges» d’origine turque, 3,5 % de ceux-ci comptaient alors voter pour le Vlaams Blok contre 1 % chez les nouveaux électeurs provenant de la communauté marocaine. Comme certains électeurs de la communauté juive, ces derniers voteraient, en somme, pour les mêmes raisons que celles que l’électeur moyen du VB trouve dans les maux de la crise socio-économique et dans les inégalités sociales. Il n’est plus rare d’entendre un commerçant indépendant -issu d’une des nombreuses immigrations qui, jadis, ont contribué à l’essor industriel de la Belgique- se plaindre de l’augmentation des charges fiscales qui tuent tout esprit d’entreprise. De plus, l’image négative que donnent les délinquants d’origine maghrébine pousse certains à se démarquer catégoriquement de leur origine étrangère, par effet de culpabilité ou par volonté de différenciation. Le vote pour l’extrême droite, certes vote protestataire, est aussi un vote de vengeance et pourquoi pas un signe de dégénérescence de l’intégration prônée par quelques chapelles soi-disant bien pensantes. Avec un tel bilan, on ne peut plus se contenter des promesses faites en 1991 après le premier «dimanche noir» et des bonnes intentions du gouvernement «VII» pour endiguer la montée en puissance des blokkers. Il faut maintenant, tous ensemble, participer à l’offensive démocratique pour extraire de notre démocratie le virus subversif que représente le Vlaams Blok, et dans une moindre mesure, le Front national. Espérons aussi que l’actuelle équipe menée par «VII» reprendra à son compte le pari de «VI» contre le Blok et que cette fois-ci, il sera gagné. Un véritable challenge à suivre avec attention, critique et vigilance.


 
 

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