Mauvais goût

Vincent Flibustier ou l'humour à la Marine

Lundi 3 octobre 2016 par Joël Kotek, Professeur à l'ULB et à Sciences Po Paris - directeur de publication de Regards - membre du comité directeur du CCOJB

Les humoristes aussi peuvent être blessés. Tel ce malheureux Vincent Flibustier qui, heurté de plein fouet par les critiques qui lui ont été adressées à l’occasion de sa dernière saillie, a menacé le monde (Ô stupeur !) de fermer Nördpress (Nordpresse). C’est que notre gaillard (d’avant) n’y était pas allé de main morte, pratiquant une forme d’humour qui n’aurait pas désobligé l’amiral Karl Dönitz, pour qui se souvient de lui. « Douche froide pour Israël : report de l'incinération de Shimon Peres, le four était un Bosch ».

 

Publié jeudi dernier, 29 septembre, avant d'être retiré en catastrophe, le montage du sieur Flibustier avait, en effet, de quoi faire scandale. Preuve qu’il existe encore dans le Sud du pays un reste de mémoire de la Shoah - contrairement à la Flandre (cf. affaire Descheemaeker). Notre humoriste, au lieu de s’excuser, a trouvé plus opportun de se plaindre que l’on puisse s’indigner d’un bon mot qui n’avait d’autre but que réveiller les… consciences: « Rire de l’horreur, écrit-il sur sa page Facebook, c’est aussi ne pas oublier. Il faut mieux en rire que de s’en foutre » (sic) ! Je ne doute pas un seul instant que les quelque 26.000 Juifs belges gazés puis incinérés à Auschwitz lui sauront gré de son travail de mémoire.

Encore que… son photomontage en dit moins sur la Shoah que sur les dérives antisémites que le génocide juif suscite de plus en plus fréquemment. Il se pourrait aussi que notre homme soit tout simplement adepte de l’homéopathie qui entend, comme chacun le sait, combattre le mal par le mal, c’est-à-dire en l’occurrence, ici, le racisme par de… l’antisémitisme ! Peut-être.

En tout cas ce qui est sûr est que rire du malheur des Juifs est plus que jamais gage de popularité. Pour s’en persuader, il suffit de se reporter aux centaines de commentaires enthousiastes publiés sur les pages Facebook de Nordpresse et de Vincent Flibustier, et dont celui-ci fait mine de s’offusquer : « Les nombreux soutiens de personnes aux convictions antisémites ou/et conspirationnistes », écrit-il sur son blog, « m'ont donné envie de vomir » Dont acte. Qu’il l’ait cherché ou non, notre Flibustier est devenu, à l’insu de son plein gré, la star de ce que notre plat pays compte de négationnistes patentés et autres soi-disant « antisionistes ». (https://m.facebook.com/story.php?story_fbid=904654309679565&id=433349786...

Je ne dénie pas à M. Flibustier le droit de se moquer de tout. Je ne doute pas plus de sa qualité d’humoriste, mais, disons-le crument, dans un registre qui fleure bon l’Europe de l’Entre-deux-Guerres. Une Europe admirablement décrite par Bob Foss dans Cabaret ou encore Joseph Losey dans Monsieur Klein. Se moquer des faibles et des exclus a toujours été un procédé facile. Rire des Juifs est plus gratifiant encore puisqu’en dépit de leur faiblesse intrinsèque, on les présentera toujours sous des habits d’hyperpuissance tout en sachant qu’on ne court pas le moindre danger à s’en moquer.  Pas de risque, en effet, de fatwas ou d’attentat. A-t-on jamais vu un bouc émissaire menacer le moindre loup ? Les puissants de ce monde ne sont décidément plus ce qu’ils n’ont… jamais été.

M. Flibustier, on peut rire de tout, certes, mais pas « avec n’importe qui » et pas « n’importe où » ! Certes, l’humour de caniveau a droit d’exister, mais pas forcément dans l’espace public. C’est qu’il en va de l’humour comme des pets. En privé, c’est souvent drôlissime, en public, c’est évidemment différent. Ça pue et c’est surtout vulgaire. Pour flatter les plus bas instincts, les pétomanes sont bien aux humoristes ce que les démagogues sont à la politique.

Vous vous dites blessé ? Je vous comprends. Permettez-moi donc un conseil d’ami, changez tout simplement de registre… abandonnez votre humour beauf pour l’autodérision à la… juive. Car, cher humoriste, s’il est un domaine où les Juifs ont toujours excellé, c’est bien dans l’humour. Songez aux Marx Brothers, à Pierre Dac, Woody Allen, Elie Semoun, Mel Brooks, Judd Apatow, Gad Elmaleh, Popeck, Gene Wilder, Ernst Lubitch, Marty Feldman, Jerry Seinfeld, Zero Mostel, Elie Kakou, Ephraïm Kishon, Dany Kaye, Michel Boujenah, Kurt Tucholsky, Gérard Ouri, Billy Wilder. Tous ces fils du ghetto ont su faire rire la planète de leurs tares et malheurs. « De la grande vadrouille » à « To be or not to be », sans oublier le chef-d’œuvre absolu « The producers » et sa célébrissime chanson « Springtime for Hitler and Germany ». Tout en mobilisant Hitler, la judéité et l’homosexualité, Mel Brooks s’est gardé de la moindre vulgarité.

Songez encore à ce beau mot de Tristan Bernard qui écrivit, en 1942, presque octogénaire et menacé de déportation, « Peuple élu, peuple élu ? Je dirais plutôt en ballotage ! » et qui, à son départ pour le camp de Drancy qui devait l’emmener à Auschwitz, eut pour sa femme cette phrase délicieuse: « Jusqu'à présent nous vivions dans l'angoisse, désormais, nous vivrons dans l'espoir ». Rassurez-vous, il survécut au massacre général contrairement à François, son petit-fils.

Oui, on peut rire des Juifs, mais assurément pas « n’importe comment » et, disons-le, pas « n’importe qui ». Tout est affaire, non de judéité, mais d’intention, bref d’empathie. M. le Corsaire, essayez-vous à l’autodérision. Certes, cela vous demandera un peu plus de temps concentration, mais vous évitera assurément de commettre un nouveau four, Topf und Söhne pas Bosch !


 
 

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  • Par mamadou - 5/02/2018 - 16:29

    c nul