Le carnet de route d'Elie Barnavi

Trumpyahou

Mardi 5 septembre 2017 par Elie Barnavi, Ancien ambassadeur d'Israël
Publié dans Regards n°867 (1007)

Nous vivons des temps extraordinaires. Trois petites décennies après que Francis Fukuyama nous a expliqué que l’humanité, enfin unie autour des principes de la démocratie libérale et de l’économie de marché, était parvenue à la fin de l’Histoire, cette dernière refuse obstinément de lui donner raison.

Et la démocratie libérale est assiégée partout, y compris dans ses places fortes où elle paraissait naguère inexpugnable. Certes, comparés aux grands fauves de jadis, les dictateurs au petit pied de notre temps font pâle figure, et les populismes dont ils se réclament n’ont pas grand-chose à voir avec les idéologies mortifères de leurs devanciers. Marx a dit cela d’une formule célèbre : « … les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois (…), la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce ».

Parmi tous les farceurs qui s’agitent sur les tréteaux du monde, Trump est à la fois le plus dangereux et le plus imprévisible. Suivre au jour le jour les péripéties de son administration implique de se tenir prêt à tout, de ne s’étonner de rien et d’abandonner toute prétention à faire usage de la raison pour rendre compte des faits et gestes du président. Je sais bien, il y a toujours la « base » de son électorat qu’il s’agit de mobiliser, mais enfin, travailler avec un tel acharnement contre ses propres intérêts défie toute logique.

Prenez la dernière affaire en date au moment où je rédige ces lignes : la manifestation de Charlottesville. Quoi de plus facile pour le chef de la première démocratie du monde que de se saisir de l’occasion pour condamner le ramassis de nazillons et de se refaire sur leur dos une virginité morale ? Mais non, Trump s’est peu ou prou aligné sur ceux qui bafouent ouvertement tout ce que l’Amérique est censée défendre et chérir. Ce faisant, il a assurément ravi sa « base » de rednecks, mais il a peut-être donné le coup de grâce à ce qui lui restait d’autorité sur son propre parti.

Pourquoi cette fuite en avant suicidaire ? Parce que l’homme est un déséquilibré, affirment les membres de l’association de professionnels de la santé mentale Duty to Warn (« devoir d'alerte »), dont la pétition pour réclamer un examen clinique du président a recueilli les signatures de dizaines de milliers de spécialistes. Il s’agirait d’un cas aigu de « narcissisme malfaisant ». Dans les mots du président de l’association, le docteur John Gartner, professeur de l’Université Johns-Hopkins de Baltimore, « Si l’on voulait créer un dirigeant qui a le profil psychiatrique le plus dangereux, on ne ferait pas mieux que Donald Trump ». Et c’est cet homme qui se trouve face au bébé pyromane de Pyongyang, dans une scène de western où les deux adversaires sont armés du feu nucléaire.

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Dans le monde démocratique libéral, ses pairs contemplent le phénomène avec un mélange d’effroi et de dégoût. Sauf dans l’Israël de Benjamin Netanyahou. Cela se comprend : deux hommes à l’ego aussi démesuré que fragile, tous deux en délicatesse avec la vérité, cernés par les affaires, au pouvoir branlant, et qui n’hésitent pas à exciter leur « base » contre les élites, la gauche libérale, la presse. Deux démagogues qui prétendent parler au nom du peuple tout entier alors que par « peuple » ils entendent uniquement leurs partisans. « La seule chose importante », a déclaré le candidat Trump en mai 2016, « est d’unir le peuple, car les autres ne signifient rien ». Et Netanyahou, qui s’était déjà illustré en octobre 1997 en susurrant à l’oreille d’un vieux rabbin que « la gauche a oublié ce qu’est d’être juif », a asséné pendant la campagne électorale de 2015 : « Le peuple vote, la gauche conspire », avant de rameuter ses troupes en leur lançant : « Les Arabes vont aux urnes en masse »… Deux leaders tout compte fait faibles, qui tiennent en apparence tous les leviers du pouvoir, mais qui ne cessent de geindre contre d’imaginaires conspirations qui viseraient à les en chasser.

Cela dit, Bibi n’est pas Trump. L’Israélien est un homme cultivé, qui a une vision du monde raisonnée et productrice d’une idéologie cohérente. Orateur doué, ses discours sont plus aventureux que ses actions. Netanyahou n’est pas un va-t-en-guerre, et, lorsqu’il n’est pas aveuglé par l’idéologie, il sait déchiffrer les rapports de force. Dans un Proche-Orient en pleine tourmente, il a saisi l’occasion pour établir des relations plus ou moins discrètes avec les Etats arabes sunnites de la région, Arabie saoudite en tête. Il a compris que les menées des Iraniens dans la région, notamment le couloir chiite qu’ils entendent établir de Téhéran à Beyrouth en passant par Bagdad et Damas, font d’Israël un partenaire stratégique apprécié.

Enfin et surtout, grâce à un dosage habile de diplomatie et de coups de force militaires millimétrés, il a su maintenir Israël à l’écart d’une guerre civile atroce sur ses frontières, tout en respectant ses propres lignes rouges : on ne compte plus les sorties dans le ciel syrien contre des transports de matériel iranien vers le Liban. Dans cette partie-là, il a compris que Poutine lui était un partenaire plus important que Trump, et il a su établir avec le président russe, à qui il a rendu visite cinq fois en une année -la dernière à la fin d’août-, d’utiles relations de confiance.

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A ceux qui trouveraient étrange cette défense et illustration de la diplomatie d’un homme dont on sait que je ne porte en grande estime ni la politique ni le caractère, rappelons que pour un démocrate, l’inimitié idéologique n’est pas une raison pour passer les faits par pertes et profits. Rassurons-les toutefois : je ne suis pas prêt à joindre le chœur hystérique de ses partisans, qui, étrange et inquiétant spectacle, se sont réunis à la mi-août dans une manifestation fascistoïde de soutien à leur chef.

Plus le nœud coulant judiciaire se serre autour du cou de Netanyahou et plus la ressemblance avec Trump est frappante. Une atmosphère de fin de règne rend l’air politique irrespirable. Peu d’observateurs doutent qu’au moins deux des affaires qui plombent le Premier ministre déboucheront avant la fin de l’année sur sa mise en examen. Que se passera-t-il alors ? Va-t-il s’accrocher au pouvoir, comme d’ailleurs la loi, bizarrement, l’y autorise ? Provoquera-t-il de nouvelles élections pour tenter de contourner par le verdict des urnes celui des juges ? Ou bien choisira-t-il de démissionner en échange d’un deal, comme dirait son ami américain, avec la justice ? Nul ne sait. Mais il occupe une telle place dans le paysage politique local, et depuis tant de temps, que sa disparition laissera un vide d’où tout peut sortir, même le pire.

Car, si Bibi n’est pas tout à fait Trump, Israël n’est pas tout à fait les Etats-Unis non plus. Là-bas, une longue tradition démocratique, la structure fédérale de l’Union, une Constitution sacralisée et des contre-pouvoirs vigoureux parviennent à tenir en échec les initiatives les plus discutables du président, dont les chances d’achever son mandat s’amenuisent de jour en jour. Rien de tel ici, si ce n’est, mais pour combien temps encore, la justice.

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P.S. Ce fut donc le tour de Barcelone, que la presse européenne présente comme le principal foyer djihadiste en Espagne. Des figures de la gauche locale ne veulent rien entendre. Sur l’étrange cécité qui frappe « notre famille politique », je recommande chaleureusement le feuilleton en ligne que publie André Versaille depuis mars dernier sur le site du Monde intitulé Les musulmans ne sont pas des bébés phoques. De notre déni considéré comme l’un des beaux-arts. Il est désormais publié aux éditions de l’Aube.


 

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