L'opinion de Guy Haarscher

Trump et l'ère de la post-vérité

Mardi 7 mars 2017 par Guy Haarscher, Philosophe et professeur émérite de l'ULB
Publié dans Regards n°857

Peu après les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Casher en janvier 2015, des cérémonies d’hommage aux victimes ont été organisées dans les écoles. Certains élèves ont refusé la minute de silence, pour deux raisons bien distinctes.

 

La première était une affaire de valeurs : comment rendre hommage à des gens que ces élèves détestaient ? Les dessinateurs parce qu’ils ridiculisaient le Prophète, les flics parce qu’ils étaient brutalement répressifs, et les Juifs parce que l’antisémitisme est ce qu’il est dans ces milieux (Georges Bensoussan l’a récemment rappelé : il lui en a coûté un absurde procès pour racisme). Bref, il s’agissait d’un conflit de valeurs.

La deuxième raison du refus exprimé concernait les faits : les élèves se méfiaient des autorités, des médias « officiels », du « système ». Dès qu’ils étaient rentrés chez eux, ils consultaient des sites complotistes leur affirmant que ce n’était pas les frères Kouachi et Coulibaly qui avaient fait le coup, mais bien les services secrets français ou israéliens, dans le but d’alimenter l’islamophobie.

Le deuxième type de motivations est bien plus dommageable pour la vie démocratique que le premier. S’il n’y a plus de faits ou si chaque groupe possède les siens, la discussion perd tout sens, il n’existe plus de monde commun auquel se référer pour en tirer des conséquences différentes selon les valeurs adoptées. Une telle perversion de la pensée concerne les marges dangereuses de la société. Mais quand le phénomène réapparaît en son centre, au niveau du pouvoir, la démocratie en est d’autant plus ébranlée.

Le débat politique se révèle très différent de la discussion scientifique. Cette dernière est apaisée, les termes utilisés sont soigneusement définis, la passion est pour ainsi dire mise à distance. En revanche, dans la controverse démocratique, les passions, espérances, ressentiments sont inéliminables : il s’agit du sort de chacun et non d’un objet d’études abstrait. C’est pour cette raison que les démagogues y font souvent leur miel, instrumentalisant les passions populaires. C’est une vieille histoire qui a commencé dès la Grèce antique.

Mais le pari démocratique a toujours consisté à préserver une certaine rationalité dans ce champ ouvert aux passions. L’un des garde-fous contre la tornade démagogique, sophistique et populiste, c’est l’établissement de la vérité. L’idée consiste en ce que nous avons tous accès à ce qui se passe dans le monde. C’est « un fait », que cela nous plaise ou non, mais nous pouvons en tirer des politiques différentes en fonction des valeurs que nous défendons.

Cette barrière a été pulvérisée lors de la campagne présidentielle menée par Donald Trump et dans les premières semaines de son mandat. Il a pu, sans la moindre preuve, contester la légitimité du président Obama en soutenant que ce dernier n’était pas né sur le territoire des Etats-Unis. Il a accusé de façon tout aussi désinvolte (« I saw that on the Internet ») le père de Ted Cruz, l’un de ses concurrents lors de la primaire républicaine, d’avoir participé à l’assassinat de Kennedy. Les exemples sont innombrables. A la veille de l’élection présidentielle, Trump a tenu le dernier de ses meetings. Il a de nouveau dénoncé l’incompétence d’Hillary Clinton et le caractère « criminel » de son action. « Lock her up ! » (« Enfermez-la ! »), hurlait la foule. Le lendemain, élu, il a fait un discours devant ses supporters (les mêmes) : il a remercié la secrétaire Clinton pour trente ans de services magnifiques rendus à la patrie ! Hier un gibier de potence, aujourd’hui une Abraham Lincoln au féminin !

Il aurait pu -il l’a fait plus tard- manifester sa grande générosité en ne s’acharnant pas sur la criminelle : affaire de choix, de valeurs. Non, il a tout simplement changé de faits, décrété une nouvelle Vérité, quitte à en changer mille fois par la suite. Big Brother à la Maison-Blanche : « celui qui maîtrise le passé (les faits, ce qui a eu lieu) maîtrise le présent - il n’a jamais tort. Et celui qui maîtrise le présent maîtrise le futur », écrivait George Orwell dans 1984.

Une conseillère de Trump, Kellyane Conway, quand elle est mise en difficulté face aux journalistes (« so dishonest ! »), invoque des « alternative facts ». Mais il n’y a pas d’alternative en matière de faits, et si chaque groupe invente les siens, ceux qui lui conviennent, et refuse ceux qui le dérangent, le débat démocratique aura atteint son étiage. « La pensée ne doit jamais se soumettre », disait Henri Poincaré, « si ce n’est aux faits eux-mêmes ». Telle est la base du libre examen, sans quoi il n’y aura plus rien à examiner. Encore un effort, nous y sommes presque. Les checks and balances américains résisteront-ils à la tornade Trump ?  


 
 

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  • Par Francis SCHWAN - 8/03/2017 - 13:39

    Très bonne analyse que je partage mais un lecteur non averti risque de découvrir un oxymore en lisant le § 3 :

    "S'il n'y a pas de faits (...) il n'existe plus de monde COMMUN auquel se référer (...) pour tirer des conséquences DIFFERENTES".

    Merci de m'avoir lu - Cordialement