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"Toutes des salopes" : Sylvie Lausberg décrypte les insultes sexuelles

Mardi 6 mars 2018 par Géraldine Kamps

Dans son livre « Toutes des salopes ». Injures sexuelles : ce qu’elles disent de nous (éd. du Silo), l’historienne et psychanalyste Sylvie Lausberg, vice-présidente du Conseil des femmes francophones de Belgique (CFFB), parcourt deux siècles d’histoire des femmes à travers le prisme de l’insulte sexuelle. Elle viendra nous parler en détail de ce sujet toujours tabou, avec la philosophe Marianne Sluszny le mercredi 21 mars 2018 à 20h.

 
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    On en riait il y a quelques années encore lorsque Guy Bedos jouait son célèbre sketch « Toutes des salopes », qu’est-ce qui a changé aujourd’hui ?

    Il y a un passage dans ce sketch qui témoigne de ce changement : « Dans la rue, elles sont en minijupe et montrent leur cul, mais si tu les touches, c’est Police Secours.  Dans leur tête, elles sont encore en crinoline, ces connes ! » C’est cela qui a changé : aujourd’hui, légalement, le corps des femmes, même exposé, ce n’est pas « self-service ». Il leur appartient, fait partie de leur intégrité. Les mentalités ont heureusement évolué, mais pas chez tout le monde. Selon l’Eurobaromètre de juin 2016 sur les violences, 15% des Belges -femmes et hommes- estiment encore qu’un habillement sexy peut excuser un viol… C’est plus que la moyenne européenne (10%) !

    Quels points communs avez-vous pu dégager entre toutes les injures sexistes que vous avez analysées ?

    En les réduisant à leur dimension sexuelle, ces insultes induisent que les femmes seraient « toutes les mêmes » ; non pas des individus différenciés, mais des corps-objets sexuellement actifs. Ces insultes sexuelles envers les femmes associent systématiquement sexualité et saleté, tantôt mâtinées de bêtise, tantôt de vénalité. Les femmes et surtout celles qui veulent agir dans la société et échapper à une domination masculine sont insultées de la sorte pour les empêcher de sortir de cette place qui leur est historiquement assignée. Elles devraient correspondre au stéréotype de l’épouse, bonne mère, confinée à l’intérieur. Sinon elles ne peuvent être, comme elles l’entendent si souvent en rue, que des « putes ». Encore un mot qui renvoie à la saleté puisque « putain » vient du latin putere, pourrir, puer. Dans la tête de la personne qui les insulte de la sorte, si une femme ne se contente pas d’être un outil de reproduction soumis, elle est forcément vénale, accusée de monnayer son sexe ; que cela soit au service du plaisir masculin n’y change rien.

    Les hommes sont-ils épargnés ?

    Quand la sexualité des femmes est dénigrée parce qu’elle serait frénétique, à l’inverse les injures adressées aux hommes visent leur virilité prétendument défaillante : couilles molles, femmelette, impuissant, etc. Ce dont il s’agit n’est donc pas le sujet qui est insulté, mais le stéréotype auquel il déroge, ce qui dérange la personne qui l’insulte.

    Dans quel domaine ces injures sont-elles le plus présentes et avec quelles conséquences pour celles et ceux qu’elles visent ?

    J’ai cité l’espace public, mais tous les domaines sont traversés par la volonté de certains d’inférioriser l’un ou l’autre ; le réduire à son sexe permet de gommer tous les autres aspects de sa personnalité, de ses compétences, etc. Les structures sociales, professionnelles, légales même, restent marquées par une culture patriarcale qui a légitimé une domination masculine dans toutes les strates de la société, avec les inégalités persistantes que nous connaissons encore aujourd’hui. La prise de conscience de cette violence généralisée constitue le premier pas vers un changement qui sera bénéfique pour tous - filles et garçons, femmes et hommes.  Mais cela demande un réel travail sur nous-mêmes et sur l’ensemble de l’organisation des relations humaines.

    Comment réagir face à cette libération de la parole ?

    Ce travail peut se faire au niveau des décisions politiques, du respect de l’égalité des femmes et des hommes qui a été intégré dans notre Constitution… en 2002. Les réactions les plus encourageantes viennent des jeunes générations qui renvoient aux agresseurs leur propre inanité. Pour sortir du déni de cette violence, ou de la honte qui a trop longtemps empêché les victimes de se défendre, mettre en lumière combien ces attaques sont minables laisse finalement l’insulteur aux prises avec ses propres impasses. Le livre se termine par de nombreux exemples d’initiatives très créatrices et parfois drôles. Une de celles que je préfère vient d’une jeune Hollandaise. Pendant un mois, elle a proposé un selfie aux gars qui l’insultaient quand elle se promenait dans la rue. Sur internet, tout le monde peut voir la tête de ces idiots qui sourient sur les clichés, surmontés des insanités qui leur reviennent en pleine face…


     
     

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