Editorial

Tout pour la Flandre, rien pour les Juifs

Jeudi 12 septembre 2019 par Nicolas Zomersztajn, Rédacteur en chef de Regards
Publié dans Regards n°1049

L’agression commise sur l’égérie de la lutte pour le climat par des jeunes militants flamands d’extrême droite agitant des drapeaux flamingants avec le lion noir sur fond jaune (à ne pas confondre avec le drapeau officiel de la Flandre affichant le même lion noir avec des griffes et une langue rouges) lors du festival rock Pukkelpop a fait resurgir le déni sur le lien évident entre le Mouvement flamand et la Collaboration.

Suite à cette agression, les organisateurs ont décidé que soient retirés du site du festival les drapeaux flamingants en expliquant que ces symboles de la Collaboration n’ont pas leur place dans ce festival. Ce retrait a suscité l’indignation des représentants de la N-VA. Selon eux, le drapeau flamingant et le nationalisme porté par le Mouvement flamand ne peuvent être confondus avec la Collaboration.

Ce déni n’a rien de surprenant tant il s’inscrit dans la continuité du discours victimaire 
visant à présenter la Collaboration flamande comme une erreur d’idéalistes trompés par les Allemands. De nombreux travaux ont pourtant établi clairement l’enracinement profond du Mouvement flamand à l’extrême droite dès les années 1930 et son adhésion réelle à l’Ordre nouveau. La Collaboration étant donc considérée comme l’expression du patriotisme flamand, une grande partie du Mouvement flamand va nourrir cette image, notamment en se focalisant après-guerre sur le combat pour l’amnistie des collaborateurs flamands. Comment expliquer alors que le drapeau flamingant soit systématiquement brandi lors des rassemblements de l’extrême droite flamande ou lors des commémorations des SS flamands du front de l’Est ?

Une question se pose : lorsque les collaborateurs flamands sont des idéalistes trompés par les Allemands et victimes de la répression injuste de l’Etat belge, que deviennent les Juifs de Belgique déportés par les Allemands avec le concours de ces collaborateurs flamands ? Si la Flandre nationaliste a encore du mal à répondre clairement à cette question, nous doutons que les intellectuels flamands progressistes puissent les aider à sortir de cette vision victimaire.

Ainsi, en 2006, l’historien Pieter Lagrou s’en était pris virulemment au Musée juif de la déportation de la Caserne Dossin à Malines. Dans une tribune (« Un musée de bric et de broc ») publiée dans De Standaard, il s’en prenait à « un musée « identitaire » consacré aux souffrances juives ». Non seulement les Juifs imposent leur récit, mais ils coûtent cher à la Flandre : « Du point de vue sociétal, il ne semble pas évident que le contribuable flamand doive débourser 40 millions d’Euros pour un musée consacré exclusivement au malheur des Juifs belges dans les années 1940-45 » ! Pour cet historien, ce musée doit porter sur l’immigration, car « les enfants musulmans éprouvent souvent un sentiment d’injustice et d’exclusion lorsqu’on leur parle à chaque fois à nouveau des victimes juives, et jamais des victimes musulmanes actuelles, comme si le problème de discrimination le plus aigu rencontré en Flandre et dans le monde était aujourd’hui l’antisémitisme plutôt que l’islamophobie ».

Suivant cette lecture partagée par une frange de moins en moins marginale de la gauche flamande, la Shoah perd sa singularité et la Caserne Dossin, à partir de laquelle les 24.916 Juifs de Belgique ont été déportés vers Auschwitz-Birkenau, n’est plus le symbole du martyre de ces Juifs, mais l’illustration extrême de la xénophobie dont les victimes sont interchangeables : les Juifs hier, les musulmans aujourd’hui. A l’instar du discours nationaliste flamand, cette vision progressiste retourne aussi la notion de victime, dilue la mémoire de la Shoah et fait des Juifs des accaparateurs illégitimes de souffrance. Et l’antisionisme radical de ce courant n’arrange rien puisqu’il conduit certains de ces intellectuels à désigner les Juifs comme des « élus » méprisant l’humanité et exterminant les Palestiniens. Shana Tova quand même ! 


 

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