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Sommes-nous en guerre contre le terrorisme ?

Mardi 3 avril 2018 par Nicolas Zomersztajn
Publié dans Regards n°880 (1020)

Cela fait deux ans que les djihadistes de l’Etat islamique ont commis les deux attentats de Bruxelles. Suite à ces attaques meurtrières marquées par une violence massive et extrême, il convient d’examiner dans quelle mesure elles illustrent la guerre que mène l’Etat islamique contre nos sociétés démocratiques. Sommes-nous en guerre contre le terrorisme ? Si oui, de quel type de guerre s’agit-il ? Pouvons-nous la gagner ?

Au lendemain des attentats qui ont fait 130 morts en novembre 2015 à Paris, le Président français François Hollande a solennellement déclaré devant les députés et les sénateurs réunis en congrès à Versailles qu’il s’agissait d’actes de guerre de l’armée terroriste de l’Etat islamique. Et son Premier ministre Manuel Valls a confirmé ces propos en soulignant que la France est en guerre : « Ce qui s’est passé était un acte de guerre organisé méthodiquement ». Ont-ils raison de parler de guerre alors que ces attaques, comme celles de Bruxelles en mars 2016, ne correspondent pas aux critères de la guerre telle qu’elle s’est déroulée par le passé ?

Sur le plan juridique, il n’y a de guerre qu’à partir du moment où un Etat ou un groupe armé organisé commet des actes de guerre. La dimension organique est donc importante, car elle permet d’écarter des actes sporadiques et isolés, même s’ils sont graves. « Je pense qu’il était justifié de la part de François Hollande de considérer que la France est en guerre contre l’Etat islamique suite aux attentats de Charlie Hebdo et un an après ceux du Bataclan et du Stade de France », juge Eric David, professeur de droit international à l’Université libre de Bruxelles (ULB). « Il y a bel et bien un affrontement entre ce groupe armé organisé et la France, victime des attaques de l’Etat islamique. Je ne crains donc pas de parler de guerre contre l’Etat islamique, en prenant soin de souligner qu’il ne s’agit pas d’une guerre contre le terrorisme, mais bien d’une guerre menée contre un groupe armé et organisé, clairement identifié ». Sans nécessairement se pencher sur le droit international, il est possible de considérer que non seulement l’Etat islamique, mais aussi tous ceux qui se réclament du djihadisme ont déclaré la guerre à l’Occident. « Oui, nous sommes en guerre contre le djihadisme. Dès lors qu’on vous fait la guerre, vous êtes bien obligés de la faire », réagit Elie Barnavi, historien spécialiste des guerres de religion du 16e siècle et organisateur du colloque « Le terrorisme : sommes-nous en guerre ? » qui s’est tenu le 9 mars dernier au Bastogne War Museum. « Ce n’est pas une guerre conventionnelle entre deux Etats, mais une guerre asymétrique dans laquelle une violence extrême est exercée contre nos sociétés ».

Guerre asymétrique et guerre civile

Face aux attaques commises à Bruxelles en 2016 ou à Paris en 2015, il est en effet difficile de prétendre qu’il ne s’agit que d’une affaire criminelle. En déployant des armes de guerre et en causant tant de victimes, les actes de ces djihadistes ont remis en cause les fondements mêmes d’un Etat supposé protéger la population. Si la distinction entre le terrorisme et la guerre est évidemment ténue, c’est précisément parce que le djihadisme a clairement brouillé les catégories traditionnelles de la guerre et de la paix. « Face à ce terrorisme, nous ne sommes pas en paix, mais nous ne sommes pas non plus tout à fait en guerre », nuance Guy Haarscher, philosophe et professeur émérite de l’ULB. Cette complexité est intimement liée au caractère asymétrique de cette guerre menée contre des milices armées. Et pour compliquer davantage la situation, cette guerre contre le djihadisme est doublée d’une guerre civile en Syrie. « Tout cela n’est pas très lisible et c’est une des particularités de cette guerre », assure Elie Barnavi. « Qui se bat en Syrie ? Des dizaines de groupuscules, des coalitions d’intérêts divers et contradictoires et des puissances régionales s’y affrontent. La guerre n’est donc pas aussi claire qu’elle ne l’est dans les conflits conventionnels. Et concernant les attaques commises en Europe, c’est aussi compliqué, car nous devons combattre des jeunes Européens qui font la guerre contre leur propre pays. C’est la raison pour laquelle il faut abandonner toute référence à la guerre conventionnelle ».

Dès lors qu’on s’éloigne de la guerre conventionnelle entre deux Etats, et que cette guerre asymétrique entre un groupe terroriste organisé (l’Etat islamique) remet incontestablement en cause nos distinctions traditionnelles entre paix et guerre ou civils et militaires, la tentation est grande pour un gouvernement démocratique de faire adopter en rafale des lois répressives afin de lutter plus efficacement contre cette forme de terrorisme. « Il convient de repenser les catégories de guerre et de paix pour faire en sorte qu’on puisse renforcer les pouvoirs de l’exécutif face au danger qui nous menace, tout en mettant en place des instruments de contrôle pour éviter les dérives et les remises en cause de l’Etat de droit et des libertés fondamentales », souligne Guy Haarscher. « Le débat qui se pose ne doit pas être idéologique. La droite réclamera nécessairement un renforcement des pouvoirs de l’exécutif et de la même manière, la gauche s’y opposera. Il me semble qu’il s’agit plutôt d’une problématique de philosophie politique. Ainsi, en temps de paix, on vit sur l’idée lockéenne selon laquelle le respect des droits de l’homme doit limiter les pouvoirs du gouvernement pour éviter la tyrannie. Et en état de guerre, ce sont les conceptions de Hobbes qui s’imposent avec l’idée d’un Etat fort limitant les libertés fondamentales pour protéger les individus et maintenir leur sécurité. Le problème avec la guerre contre le terrorisme, c’est qu’on ne peut envisager la victoire à court terme. Elle s’installe durablement. Dans ce contexte, les mesures d’urgence censées revêtir un caractère exceptionnel s’inscrivent aussi dans la durée. Ce qui est problématique ; on sait quand ça commence, mais pas quand cela finit ».

Si ce type de guerre pose donc de nombreux défis à nos sociétés démocratiques, il est malgré tout rassurant d’observer que la demande de sécurité qu’ont suscitée les attaques de Paris et de Bruxelles n’a pas entraîné de surenchères sécuritaires ni de dérives autoritaires dans ces pays. « Je pense qu’il n’y a pas de reproche que l’on puisse adresser à la Belgique », estime Eric David. « Le dispositif législatif en place a permis aux forces de l’ordre de réagir pour mettre hors d’état de nuire ces groupes agissant sur le territoire belge. A cet égard, le droit n’est pas en retard ». Les opinions publiques ne se sont pas non plus laissées emporter par la colère ni par la haine. Tant à Paris qu’à Bruxelles, les manifestations qui ont suivi les attaques meurtrières commises par les djihadistes n’ont jamais été marquées par le bellicisme ni par l’hystérie collective. Aucun appel à la haine n’a été lancé ni aucune ratonnade n’a été commise. Ni en France ni en Belgique, nous n’avons assisté à une dissolution de l’esprit public face aux assauts des djihadistes.

Assécher le marais des frustrations

Même si la guerre menée contre l’Etat islamique n’a rien de conventionnel, les questions de la victoire ainsi que de la fin du conflit doivent se poser. S’il est évident que les djihadistes ne peuvent pas remporter cette guerre, il n’est pas certain que les Etats européens puissent vaincre définitivement les djihadistes. « La victoire militaire dans une guerre asymétrique est une notion fluide », insiste Elie Barnavi. « Quelle est la signification d’une victoire ? Est-ce empêcher que le moindre acte de terrorisme soit commis ? Je n’en suis pas certain. Cela nous ramène à la question de la nature même d’une guerre asymétrique. Même en Israël, nous ne réussissons pas à vaincre le terrorisme palestinien. Nous n’y arriverons jamais tant que l’occupation se poursuivra. De la même manière, il est très difficile d’assécher le marais des frustrations sur lesquelles les islamistes bâtissent leur succès. Tous les musulmans d’Europe ne succombent pas à leurs sirènes, mais il y aura toujours une frange minoritaire, mais significative de musulmans qui haïront les pays dans lesquels ils vivent et finiront par rejoindre les djihadistes. Dans ce contexte, que signifie une victoire contre le djihadisme ? Eradiquer cette frustration ? Il est difficile d’y parvenir à court terme. C’est la raison pour laquelle nous gagnerons cette guerre en continuant à vivre comme nous l’avons fait jusqu’à présent, c’est-à-dire en vivant dans des Etats de droit respectueux de la démocratie et des libertés fondamentales. Et surtout, en restant fermes sur nos principes démocratiques. En empêchant ces djihadistes de détruire le tissu démocratique des pays européens, nous gagnerons cette guerre ».

Mettre fin à tout acte de violence des djihadistes est sûrement un vœu pieux et une utopie. Malheureusement, il faut se faire une raison : la guerre et la violence sont encore présentes pour un bon moment. Admettre cela n’est pas chose aisée pour des sociétés démocratiques habituées à ne plus faire la guerre, notamment parce qu’elles vivent en paix depuis plus de 70 ans et qu’elles ont acquis la conviction qu’elles ne connaîtront plus la guerre. Pourtant, sans bouleversement, quelque chose a changé : les sociétés ont compris que quelque chose de grave se produit et elles ne sont pas disposées à admettre que des innocents se fassent massacrer dans les rues de leurs villes. Il n’est certes pas question de partir en guerre la fleur au fusil, mais d’exiger des gouvernements qu’ils prennent les mesures nécessaires pour maintenir un mode de vie caractérisé par le bien-être démocratique.


 
 

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