Polémique/Présidentielles françaises

Simon Epstein : "Le refus de Mélenchon s’inscrit dans une logique idéologique"

Jeudi 27 avril 2017 par Nicolas Zomersztajn

Historien israélien spécialiste de l’antisémitisme et des personnalités françaises antiracistes et pacifistes de gauche qui se tournèrent vers la Collaboration, Simon Epstein nous offre un éclairage historique sur le trotskisme permettant de comprendre le refus obstiné de Jean-Luc Mélenchon d’appeler ses électeurs à voter pour Emmanuel Macron au second tour afin de barrer la route de l’extrême droite.

 

Que pensez-vous du refus de Jean-Luc Mélenchon d’appeler à voter Emmanuel Macron pour faire barrage à Marine Le Pen au second tour des élections présidentielles françaises ?

La position de Mélenchon est passionnante pour l’historien que je suis. Elle va à l’encontre de celle des communistes qui constituent pourtant une portion importante de ses soutiens au premier tour de cette élection présidentielle. Les communistes ont appelé à voter Macron au second tour : « Nous en appelons à barrer la route de la Présidence de la République à Marine Le Pen, à son clan et à la menace que constitue le Front national pour la démocratie, la République et la paix, en utilisant le seul bulletin de vote qui lui sera malheureusement opposé  pour le faire ». Ce point de discorde met en exergue deux approches inconciliables : celle des communistes et celle de l’ancien trotskiste qu’est Mélenchon.

Son refus de ne pas appeler ses électeurs à barrer la route à la candidate d’extrême droite au second tour peut-il trouver sa source dans ce passé trotskiste (les lambertistes de l’OCI) ?

Sans aucun doute. Ce refus ne fait que s’inscrire dans une attitude idéologique que les trotskistes ont adoptée face aux nazis. Si une partie minoritaire des trotskistes franchit la ligne en rejoignant la Collaboration, la majorité d’entre eux se cantonne dans une forme de neutralité. Ils voient la Seconde Guerre mondiale comme une répétition de celle de 1914-1918. Il s’agit d’une guerre entre deux impérialismes. Le prolétariat n’a donc pas à prendre position pour les parties engagées dans cette guerre. Ni l’impérialisme anglo-américain de Churchill et Roosevelt, ni l’impérialisme allemand d’Hitler. Les trotskistes appliquent donc à la Seconde Guerre mondiale la grille analytique de la Première Guerre. Il en résulte qu’il ne faut pas résister face à l’occupant nazi. Ils se lancent dans des activités surréalistes de distribution de tracts aux soldats « prolétariens » allemands, car « Derrière un soldat "nazi" se cache un travailleur allemand ». Ils pensent pouvoir favoriser la fraternisation internationaliste contre les impérialismes. Les trotskistes distribuent des tracts aux soldats allemands que les communistes, engagés dans la Résistance, s'efforcent de tuer ! Cette attitude absurde consistant à considérer les alliés anglo-américains et l’Allemagne nazie comme deux ennemis de la classe ouvrière qui se valent entraine donc les trotskistes à ne pas prendre position dans cette guerre contre l’occupant nazi, en dehors de rares exceptions entrées dans la Résistance. Et avec le fameux « Ils se valent » publié en juin 1944 par le journal La Vérité (alors que les alliés viennent de débarquer en Normandie pour libérer l’Europe), ils ne font que confirmer qu’ils estiment que Roosevelt et Hitler se valent.

Cette attitude aura-t-elle des conséquences sur la manière avec laquelle les trotskistes vont envisager la Shoah après 1945 ?

Evidemment et cette attitude sera lourde de conséquences. La formule « ils se valent » et l’assimilation de Roosevelt à Hitler dicte leur attitude après la Guerre. Les trotskistes ne peuvent pas parler de la Shoah. S’ils commencent à parler de la Shoah et des atrocités nazies, il leur est difficile, voire impossible, de continuer à tenir la ligne « ils se valent » de l’équivalence. Ils ne peuvent alors plus prétendre que les impérialistes américains et les impérialistes allemands sont pareils. Cela revient précisément à mettre en évidence ce qui les distingue. C’est ce qui a entraîné les trotskistes à ne pas aborder l’extermination des Juifs d’Europe. Dans les textes trotskistes des années 1950, on ne parle pas de la Shoah. Laurent Schwartz, le mathématicien français trotskiste, a même admis sans ses mémoires qu’ils parlaient de la Seconde Guerre mondiale sans jamais dire un mot sur la Shoah. Parce que la Shoah détruit complètement l’édifice fondé sur le « ils se valent ». Tout homme normalement constitué ne peut reconnaitre que les Etats-Unis et l’Allemagne nazie se valent si on lui parle de la Shoah. C'est la raison principale pour laquelle la Shoah, des années 1950 aux années 1980, ne figure ni dans les discours, ni dans la presse, ni dans les publications, ni dans les programmes de formation militante, ni dans les commémorations des diverses chapelles trotskistes. Si la Shoah et les horreurs hitlériennes resteront délibérément ignorées des trotskistes, ces derniers n'auront pas de mots assez durs pour dénoncer les « crimes impardonnables » commis par l'impérialisme américain aux quatre coins du monde.

Au-delà de cette ligne de l’équivalence des systèmes, l’idée selon laquelle les Juifs sont des bourgeois et le nazisme est aussi une idéologie bourgeoise les empêche-t-elle aussi d’évoquer la Shoah ?

Oui. Pour les trotskistes, il est inimaginable que des bourgeois s’en prennent à des bourgeois. En raison de la lutte des classes, ces derniers ne peuvent massacrer que des prolétaires, un point c’est tout. Ce qui rend l’antisémitisme et la Shoah illogiques à leurs yeux. Il est évident que ce type de raisonnement apparaît comme complètement tordu, mais il ne faut pas oublier qu’on est face à des dogmatiques. Dans le meilleur des cas, et le plus souvent, cela se traduit par le silence. Et dans le pire des cas, et c’est plus rare, certains finiront négationnistes.

Les trotskistes ont-ils évolué sur leur impasse de la Shoah ?

Oui, mais seulement parce qu’ils la jugent nécessaire. Quand le besoin s'en fait sentir, ils sont prêts à introduire la Shoah dans leurs thématiques et leurs mobilisations. Observons deux cas, lourds de signification l'un comme l'autre, et qui procèdent d'une même logique. Le premier cas s'est manifesté lors de la réémergence électorale de l'extrême droite française, dans la foulée des succès initiaux du Front national de Jean-Marie Le Pen, en 1984. La Shoah fut donc utilisée dans l'idée que son souvenir conduirait la jeunesse française à comprendre les dangers liés à l'essor d'un parti d'extrême droite. Auparavant indifférents au malheur juif et insensibles à la Shoah, certains intellectuels se mirent soudain à s'indigner des atrocités hitlériennes, dans le but de combattre le racisme anti-arabe. Dans l'esprit des trotskistes, et plus généralement dans l'esprit de l'extrême gauche française, la Shoah avait enfin trouvé son utilité historique. Elle permettait de flétrir l'ignominie du racisme et donc de protéger les communautés afro-maghrébines contre l'extrême droite française. Une deuxième occasion d'exhumer la Shoah et de l'introduire dans l'arsenal argumentaire trotskiste leur a été fournie par la première et surtout par la deuxième Intifada. Cette fois, il s'agissait de donner libre cours à un antisionisme radical, en expliquant que les Israéliens font aujourd'hui aux Palestiniens, en gros, ce que les nazis firent aux Juifs pendant la guerre. Il s’agit de retourner la Shoah contre les Juifs et de diaboliser les Israéliens, tout en diffusant une vue aberrante et fantasmée du conflit proche-oriental. 

Historien israélien, Simon Epstein est professeur émérite à l’Université hébraïque de Jérusalem. Spécialiste de l’antisémitisme, il a consacré de nombreux travaux aux réactions juives face à ce phénomène. Dans Un paradoxe français, antiracistes dans la Collaboration, anti­sémites dans la Résistance (éd. Albin Michel), il s’est également intéressé aux personnalités politiques philosémites qui ont basculé dans l’antisémitisme le plus virulent et dans la collaboration pendant la Seconde Guerre mondiale. 


 
 

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  • Par Durin - 28/04/2017 - 12:36

    Synthèse de l'histoire troskyste qu'il convenait de rappeler au regard de l'actualité contemporaine et française.

  • Par CLAUDE CARRON - 29/04/2017 - 12:25

    Le problème est que JLM n'est plus troscard et que l'étude de monsieur Epstein ne tient pas compte de la poussée vertigineuse de la FI pour faire 19,6% soit plus de 7 millions d'électeurs (malgré des fraudes et de "anomalies" électorales ayant empêché des centaines de milliers d'électeurs de voter. Si le programme avait été trotskiste, vous pensez réellement qu'il aurait fait autant ?
    En parlant de neutralité des Trotskistes pendant la collaboration, que penser de celle des milieux intellectuels israéliens face aux atrocités subies par les palestiniens ?

  • Par Boudine - 1/05/2017 - 10:00

    J'ai rarement, lu une telle accumulation de mensonges éhontés ! Si, dans ma jeunesse, les disciples de STALINE répandaient ces cochonneries résumées sous le vocable infamant "hitlero-trostkistes!".
    Faut-il s'en étonner de la part d'un professeur qui enseigne dans le pays de l'apartheid israélien ? Le pays qui éradique patiemment ses autochtones ? Le pays qui se rit du droit international? Les autochtones, palestiniens, n'ont PAS LE DROIT de suivre l'enseignement du professeur Epstein...

  • Par avram - 1/05/2017 - 11:01

    D'accord avec vous Mr Epstein à un point près et de taille !

    Ou ,les Israéliens (ou plus tôt pour être plus précise, les gouvernements successifs qu'ils ont élus) se comportent depuis la création de l'état juif (le terme est choisi volontairement) de manière "raciste" envers les Palestiniens . Expulsions ,déportations et j'en passe ,comment nommez vous cela ?
    Quelques "prophètes" savaient depuis le début que cette haine semée allait faire pousser des conflits ingérables.

    Je suis petite fille de déportés et j'ai honte de la manière dont l'état israélien occupe la terre du non partage comme j'ai honte de la manière dont l'Europe traite ses réfugiés ;

  • Par Daniel Klein - 1/05/2017 - 18:50

    Avram et Boudine ont sûrement lu un autre article ou alors ils s'ont d'une mauvaise foi crasse.
    A aucun moment il n'est question d'Israël dans cet entretien. Ce qui met en évidence vos obsessions antisionistes.

    Quant à l'assignation identitaire faite par Boudine en ce qui concerne Simon Epstein, elle fleure bon l'antisémitisme. Boudine juge donc les arguments d'un individu en fonction de sa nationalité. C'est du racisme.

    Daniel Klein

  • Par Boudine - 1/05/2017 - 20:43

    Allons allons... déjà ? L'antisémitisme, rien de moins !
    Je rapproche deux faits : la resucée des thèses sur "l'hitlero-trotskisme" à l'aide desquelles Staline a fait assassiner Trotski et de nombreux résistants trotskistes en France et en Espagne (et ailleurs), et le fait que l'on nous sort ces théories obscènes depuis une université d'ou les étudiants autochtones, je le répète, sont INTERDITS.
    Je rapproche deux faits extraordinaires. La situation des citoyens de l'état d'israël est extraordinaire, au regard du droit international.
    Et les "théories" sur l'hitlero-trotskisme,relèvent d'un révisionnisme répugnant.
    Le lien que j'établis est sans doute contestable. Fragile en tout cas. Mais c'est quand même vrai : plus personne, dans les pays qui respectent le droit international, n'oserait prononcer de tels propos.

  • Par Gisquière Thierry - 1/05/2017 - 23:07

    Mr. Epstein a bien mis en évidence l'aveuglement que les idéologies d'extrême-gauche produisent dans les cerveaux de leurs militants. Tout ce qui ne rentre pas dans le carcan de leurs " certitudes" idéologiques est évacué ou censuré (même pour un événement aussi primordial que la Shoah, qui fût au centre du projet nazi). Quant aux " critiques" qui lui sont adressées, elles n'apportent rien sur le fond de son propos. Mr Epstein n'est pas un militant politique mais bien un historien qui a travaillé sur des sources (archives, etc) pour pouvoir étayer son discours.

  • Par maurice e. - 2/05/2017 - 1:39

    A Claude Carron, BoudineJean Luc Mélenchon n'est plus trotskiste? La belle affaire, il est plutôt "bolivarien"!! Il est surtout "mélenchoniste", de la même façon que Trump est "essentiellement "trumpiste".Ce qui les relie, ,c'est leur hyper narcissisme, ce qui n'empêche pas leurs partisans respectifs d'imaginer naïvement qu'il pourrait défendre leurs intérêts.Ils ont également en commun leur détestation des "fake médias".Cela dit, JLM recycle sans vergogne les vieux fantasmes communs aux staliniens et aux trotskystes (qui par ailleurs se détestaient cordialement...)relatifs à la social démocratie ( sociaux traîtres, valets du capital, etc...)
    Pour le reste, en ce qui concerne Israel (apartheid, racisme, etc...), vos critiques seraient plus crédibles si elles étaient moins hypertrophiées.Ce qui est excessif est insignifiant.

  • Par Roland Douhard - 2/05/2017 - 17:38

    Jean-Luc Mélenchon et une série d'ntellectuels suffisants, recourent bien souvent au doute décoratif par sophisme - il n'y a que leur cerveau pour penser à la place des idiots et leur cervelle pour panser la bêtise du monde - ils ferment ainsi la marge d'une lignée, si pas liquide, du moins gazeuse, qui aime faire des bulles dans la soie morale d'une conscience boursouflée, à force de cracher leurs raisonnements serviles du contre-pied. Ne pas choisir ou choisir en exécutant l'objet de son choix, quelle extase de l'irresponsabilité !

  • Par kalisz - 2/05/2017 - 18:05

    Le trotskysme, en effet, qui a continué de l'aveugler: ni, ni , etc. Pour le trotskisme le fascisme reste incompréhensible et le peuple juif inexistant car son existence est contraire au dogme marxiste.

  • Par chalom - 2/05/2017 - 19:47

    Indépendamment de l aveuglement idéologique des trotskistes, Mélanchon et la gauche antisemite et antisioniste sont probablement un plus grand danger pour la démocratie et les valeurs républicaines que Marine Le Pen aujourd'hui hui.Certainement un plus grand danger pour les Juifs!
    Ils sont les suppôts de l extrémisme islamique et font alliance dans toute l Europe avec les terroristes arabes.
    Il faut reconnaitre que depuis plusieurs années l antisémitisme qui tue est islamique et soutenu par la gauche droitdelhommiste, soi-disant anti-raciste.

  • Par Town Ground - 2/05/2017 - 21:40

    Oui certes, mais n'est-ce pas un peu frotter dans le sens du poil celui qui pourrait bientôt accéder au pouvoir (le PTB fait 20% aussi bien en Wallonie qu'à Bruxelles) que d'oublier que ce tort trotskiste est aussi réel et de façon encore plus amplifiée chez les communistes de toutes tendances (donc les staliniens aussi) et preuve en est que l'actuel PTB est composé des Mao-Staliniens qui ont créés ce mouvement, des communistes du PCB (Parti Communiste Belge) ET des trotskistes. C'était l'alliance PTB-GO qui se résume maintenant en "PTB" tout court.

    De fait il est difficile à admettre pour un militant gauchiste ou stal' que son "bon cœur" et ses "bons sentiments" l'amène à militer dans une extrême gauche qui a en commun avec l'extrême droite la gouvernance fasciste, totalitaire et donc le déni de démocratie.

    Pourtant il serait bon de rappeler l'accord entre Hitler et Staline, dès peu avant 1939, signé à la ville de Brest-Litovsk et qui empêcha les militants communistes (et non pas trotskistes ceux-là) d'entrer en Résistance avant printemps 1942 (rupture du traité) sans être obligés de devoir quitter le PC...

  • Par Willy Estersohn - 2/05/2017 - 23:28

    Trotski et le "ni-ni".

    Voici un article publié à point nommé dans Le Monde de ce 3 avril. Il rappellera à l'historien Epstein, citations à l'appui, ce que fut l'attitude de Trotski devant le "ni-ni" des staliniens allemands avant l'accession d'Hiitler au pouvoir.
    Quant aux anciens mao-staliniens : un peu de décence, s'il vous plaît.

    Voici un extrait de l'article en question :





    Le 4 août de Mélenchon, ou l'antifascisme trahi
    (...) Tout part du traumatisme fondateur : la victoire d'Hitler, en 1933, et la " défaite sans combat " du mouvement ouvrier allemand, le plus puissant et le plus cultivé d'Europe. De génération en génération, les trotskistes ont appris que le principal responsable de cette catastrophe était le Parti communiste allemand (KPD) aux ordres de Staline. Dans la période qui précéda l'avènement du nazisme, en effet, le KPD refusa obstinément de faire alliance avec les socialistes pour faire barrage à Hitler. Au contraire, ses chefs désignèrent les sociaux-démocrates comme leurs ennemis prioritaires, allant jusqu'à les qualifier de " sociaux-fascistes ".
    En 1931, le leader du KPD, Ernst Thälmann, écrivait ceci : " La social-démocratie essaie, en évoquant le spectre du fascisme d'Hitler, de détourner les masses d'une action vigoureuse contre la dictature du capital financier. Et c'est ce plat empoisonné qui constitue, en réalité, l'un des aspects de sa politique ordinaire du «moindre mal» qu'elle s'apprête à accommoder à la sauce d'une prétendue amitié soudaine pour le Parti communiste (...). Et il y a des gens à qui les arbres du national-socialisme cachent la forêt de la social-démocratie ! "
    " Un front unique au cimetière "
    Pour Léon Trotski, cette position suicidaire constituait " une trahison d'une ampleur historique au moins égale à celle de la social-démocratie le 4 août 1914 ", lorsque les socialistes votèrent les crédits de guerre. Depuis l'île turque de Prinkipo, où il était exilé, l'ancien chef de l'Armée rouge mena la bataille contre ce " 4 août " du stalinisme. Il appela l'ensemble des militants ouvriers, communistes, socialistes ou sans parti, à constituer un " front unique " contre le nazisme.
    Si Hitler devait l'emporter, affirmait-il, c'en serait fini de la démocratie ouvrière, de ses syndicats, de ses associations culturelles et sportives... car c'en serait fini de la démocratie tout court. " Identifier la social-démocratie avec le fascisme est tout à fait insensé ", écrivait-il en 1932. " Sous cette phraséologie radicale se cache la passivité la plus lâche ", accusait-il, résumant ainsi sa position : " Dans la lutte contre le fascisme, nous sommes prêts à passer des accords pratiques avec le diable et avec sa grand-mère. "
    Face à la " peste brune ", l'ensemble des forces de gauche doivent faire front ; faute de quoi, elles connaîtront un " front unique au cimetière ", selon l'expression du révolutionnaire argentin Juan Rustico. Telle est donc la leçon politique qui a été transmise à des générations de militants trotskistes, celle-là même que Jean-Luc Mélenchon et ses amis semblent avoir oublié de léguer à la jeunesse.
    On dira que le contexte actuel est différent, et on aura raison. La rupture des gauches radicales avec la tradition antifasciste n'en est pas moins remarquable. D'abord parce que cet héritage a nourri leur culture commune. Ensuite parce que, malgré les différences de fond, cet héritage trouve des résonances formelles au coeur de notre actualité. A l'époque, déjà, ceux qui refusaient le " front unique " avançaient un argument à double détente. Premier coup : la social-démocratie, c'est le libéralisme, donc le capitalisme, donc la barbarie, donc le fascisme. Deuxième coup : après tout, le fascisme au pouvoir, ce serait la possibilité d'y voir clair, l'obligation de rester mobilisés et, demain, d'être victorieux. " Nous sommes les vainqueurs du lendemain ", clamaient les communistes allemands, persuadés que l'avènement du nazisme préparerait leur victoire.
    Ils péchaient à la fois par optimisme et par rationalité. Car de la base au sommet de la société, au-delà des partis et en deçà des discours, on sentait monter un désir " d'en finir ", une pulsion confuse où se mêlaient la douce soif du renouveau et l'âpre séduction du chaos. Ce dernier aspect, plus difficile à documenter, est omniprésent dans les romans consacrés à la montée du fascisme à travers l'Europe des années 1930.
    Comment expliquer que la mémoire de ces choses paraisse maintenant si enfouie ? En rappelant qu'elle a été enterrée de façon volontariste, notamment par deux catégories d'intellectuels que l'on pourrait nommer les dissociateurs, et les amalgameurs.
    Les premiers, nous l'avons dit, ont pesé pour qu'on cesse d'associer le nouveau national-populisme au fascisme ancien, et cette dissociation a facilité le processus de " dédiabolisation " du Front national. Les seconds, eux, ont tout fait pour amalgamer définitivement démocratie et dictature, libéralisme et fascisme. Ce sont les propos d'un Alain Badiou, désignant la " sentimentalité démocratique " et le " capitalo-parlementarisme " comme l'ennemi principal ; ou ceux d'un Emmanuel Todd déclarant " qu'il n'y a pas de hiérarchie dans l'inacceptable entre Le Pen et Macron. Entre la xénophobie et la soumission aux banques ".
    Ce qui est en jeu, ici, c'est donc l'escamotage du XXe siècle. C'est aussi l'amnésie qui frappe la tradition de gauche antitotalitaire. Selon cette tradition, on devait pouvoir se battre contre la domination marchande sans pour autant fermer les yeux sur d'autres menaces.
    Dans cette tradition, on n'avait pas peur d'affirmer que, si le socialisme est un progrès par rapport à la démocratie " bourgeoise ", celle-ci en est un par rapport aux régimes autoritaires. Bref, dans cette tradition, on jugeait possible de conjuguer deux gestes devenus aujourd'hui apparemment irréconciliables : d'un côté, lutter contre les violences du monde capitaliste ; de l'autre, accorder au moins un peu de légitimité aux sociétés dans lesquelles nous vivons, au miroir des tyrannies (brunes et rouges) qui ont ensanglanté le XXe siècle.
    La fin du " front unique " antifasciste marque l'enterrement de cette sensibilité antitotalitaire. Simultanément, elle signe la victoire posthume d'un certain esprit stalinien. Ainsi, un quart de siècle après la chute du mur de Berlin, et alors que le pouvoir russe renoue avec les méthodes de la guerre froide, la gauche française, l'une des plus stalinisées au monde, pourrait bien connaître, à son tour, quelque chose comme son 4 août.
    Jean Birnbaum

  • Par maurice e. - 3/05/2017 - 1:11

    Attn Town Ground


    Vos remarques relatives au substrat idéologique du PTB en Belgique sont pertinentes et fondées hitoriquement.
    C'est pourquoi il serait bon d'être un peu plus rigoureux sur le plan des détails historiques:
    - le pacte germano-soviétique a été signé à Moscou le 23 aout 1939 par Molotov et Ribbentrop et non à Brest Litovsk où les représentants de Lenine et des empires centraux (dont l'Allemagne) signèrent le 3 mars 1918 une paix séparée.
    -le pacte Hitler-staline a de facto pris fin lors l'invasion de l'URSS par les Nazis le 22 juin 1941 (operation Barberousse).

  • Par François Delpla - 3/05/2017 - 3:52

    Droit de réponse d'un insoumis non aligné :

    Après avoir précisé que d'après son livre de 2016 'Le choix de l'insoumission' JLM a quitté l'OCI depuis plus de 40 ans en se faisant exclure à l'âge de 23 ans, je partirai de l'allocution d'un étrange premier ministre, hier à Dijon.

    "Je ne veux pas que dimanche prochain on élise à la tête de l’Etat une personnalité qui n’aura de cesse de créer la division, la fracturation et l’abaissement de la société française dans l’abandon de la République";

    Ce propos n'aurait pas été déplacé il y a cinq ans.

    Les dégâts infligés depuis à la France en violation de la promesse de renégocier les traités européens, et aux libertés par l'abus des lois antiterroristes pour réprimer le mouvement ouvrier, comme par les projets délirants de lois sur la déchéance de nationalité ou l'interdiction d'une tenue de plage présentée comme un drapeau islamiste, sont la cause principale des menaces présentes contre la démocratie.

    Seule ou presque la France insoumise s'est mis en tête d'y remédier, tout en portant haut la fierté nationale et ses symboles. Seule ou presque elle est aujourd'hui en position d'accusée dans la bouche d'innombrables personnes qui disent désirer un rassemblement contre l'extrême droite -dont ces personnes parlent peu ou mal. La traiter de "fasciste" à grand renfort de références aux années 1930 et 1940 lui enlève probablement moins de voix que cela ne lui en rapporte. Peu importe à ceux qui par là cherchent, encore et toujours, à atteindre la force de gauche que le premier tour a mise en lumière. La qualifier elle-même d'extrémiste semble être l'alpha et l'omega de ces discours.

    Cazeneuve encore :

    « A Jean-Luc Mélenchon et à ceux qui le suivent ou tergiversent, je veux dire qu’il est encore temps de faire le choix de la République, et que ne pas le faire en vertu d’un goût irrépressible pour la rupture ou la révolution relèverait d’une impardonnable faute morale. »

    Cette ingérence inusitée et peu républicaine de l'Etat dans les affaires des partis politiques se double néanmoins, ô surprise, d'une lecture de la constitution de 1958 plus exacte et plus démocratique que ne l'a été son application, de plus en plus monarchique :

    « Bien entendu, le soutien sans restriction que nous apportons à Emmanuel Macron en cette circonstance ne signifie pas que nous approuvions sans réserve la totalité de son projet. Mais c’est dans le cadre des élections législatives que l’orientation de son quinquennat sera scellée. »

    Eh bien nous sommes d'accord, finalement ! Entre les maux il faut choisir les moindres et ce qu'on peut souhaiter de moins mauvais à la France est une courte victoire de Macron, qui lui interdise de dire que c'est son "projet" qui a été plébiscité et laisse un vaste champ ouvert au débat sur les programmes, que diverses circonstances ont lourdement entravé jusqu'ici.

  • Par Steve Van Laer - 3/05/2017 - 15:28

    L'analyse politique de Simon Epstein est on ne peut plus simple. Si JLM donne la consigne de voter Macron, il agit en démocrate. Mais s'il ne donne pas de consigne de vote en faveur de Macron, il agit en trotskiste. C'est qui l'idéologue ?