Syrie

Un silence de mort plane sur Afrin

Vendredi 16 mars 2018 par Willy Wolsztajn

Depuis le 20 janvier, avec ses avions, ses chars et ses supplétifs islamistes, Recep Tayyip Erdogan agresse le canton kurde d’Afrin. En un concert hypocrite, la France, les Etats-Unis, l’Occident « comprennent » les mobiles du dictateur néo ottoman. Les médias d’habitude si prolixes se taisent et regardent ailleurs.

 

Erdogan a envahi Afrin suite à la décision américaine de créer au Rojava un corps de 30.000 gardes frontière issu des miliciens kurdes peshmerga. Le Rojava est cette région de peuplement kurde située au Nord de la Syrie et contigüe de la Turquie. Il se divise en trois cantons confédérés, d’Ouest en Est : Afrin, Kobane, Cezire. Le canton occidental d’Afrin se trouve isolé des deux autres par une percée turque effectuée en 2016. Afrin est complètement enclavé. Des troupes russes alliées au régime syrien y stationnaient. Peu avant l’attaque turque, elles ont évacué la zone. Les forces de la coalition occidentale – Américains et Européens – sont déployées dans les cantons de Kobane et Cezire. Alliés à la coalition, les peshmerga ont, sur le terrain, porté les coups décisifs à l’Etat islamique (EI) en Syrie.

Une sorte de black-out s’est abattu sur Afrin. Rojinfo[1], média fondé en 2017 par une équipe de journalistes sympathisants de la cause kurde et l’agence israélienne Metula News Agency[2] dirigée par Stéphane Juffa, bien connu en Belgique sur Radio Judaïca, fournissent, dans des conditions difficiles, un effort sérieux d’information. Les grands organes dispensent des nouvelles sporadiques. Ou se taisent.

Les Kurdes du Rojava ont saisi l’opportunité du chaos syrien pour se ménager une autonomie de fait. C’est le Parti de l’union démocratique (PYD) qui y exerce le leadership. Allié au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) turc d’Abdullah Öcalan, détenu depuis 1999, le PYD, comme le PKK, a abandonné le marxisme-léninisme depuis une dizaine d’années. Au terme d’intenses échanges épistolaires entre Abdullah Öcalan et le militant et penseur juif new-yorkais Murray Bookchin (1921-2006), PKK et PYD s’inspirent désormais de son communalisme libertaire et écologiste. Le PYD « rejette le nationalisme et prône une société égalitaire, paritaire [hommes / femmes], respectueuse des droits des minorités[3]

Un projet kurde original de société démocratique

Se met en place au Rojava un « projet institutionnel de confédéralisme démocratique fondé sur le principe d’autogouvernement local » et cela au sein de l’Etat syrien. Car le PYD refuse de démembrer la Syrie et de remettre en cause les frontières politiques existantes. C’est une coalition, les Forces démocratiques syriennes (FDS), qui exerce le pouvoir au Rojava. Structurée autour du PYD, elle regroupe les unités combattantes kurdes masculines (YPG) et féminines (YPJ) ainsi que des milices arabes sunnites, yézidies et chrétiennes. Malgré la guerre encore en cours, les trois cantons disposent chacun d’une assemblée législative et d’un gouvernement cantonal. L’assemblée législative respecte obligatoirement la parité hommes femmes.

L’égalité entre les sexes constitue un « pilier central du Contrat social du Rojava » dans une société traditionnelle, patriarcale, marquée par les crimes d’honneur, les vendettas, la violence conjugale. Le gouvernement autonome combat la polygamie. Les nouvelles lois imposent l’égalité entre hommes et femmes en matière d’héritage. « La situation à Kobané illustre aussi les défis posés par la cohabitation de plusieurs communautés unies pour combattre l’OEI mais pas forcément d’accord sur le reste (…) Non sans difficulté, une réforme du système scolaire a permis de mettre à égalité les trois langues officielles, syriaque, arabe et kurde (…) Dans le souk (de Manbidj), la diversité culturelle saute aux yeux. »

Le Rojava souffle un vent frais sur un Moyen-Orient islamique confit en dévotion, conservateur, ravagé de fanatismes, en proie aux guerres de religions et aux dictatures. L’émergence d’un Rojava démocratique, séculier, pluriethnique et pluri confessionnel représenterait un bienfait pour tout le Moyen Orient et pour l’Europe.

C’est la vraie raison qui motive la haine antikurde de l’autocrate d’Ankara. L’inexpugnable fait kurde présente le plus solide obstacle à son projet ultra nationaliste néo ottoman de dictature islamique, tant en Turquie même que sur ce qu’il considère comme son pré carré régional.

Les Kurdes n’ont pas attaqué la Turquie

Erdogan prend prétexte de l’inscription du PKK sur la liste des organisations terroristes et de l’alliance PKK / PYD pour agresser Afrin au nom de la lutte antiterroriste. Le concept de terrorisme revêt une dimension intrinsèquement politique. Durant la Seconde guerre mondiale, ma mère était courrier pour les Partisans armés. L’occupant allemand considérait cette organisation comme terroriste. Il la réprimait en conséquence, avec sa sauvagerie habituelle. La Belgique libérée reconnut à ma mère ses états de service dans la Résistance. Tel, considéré comme terroriste par les uns, se voit honoré comme patriote par les autres.

L’Etat terroriste turc est bien la dernière instance qualifiée pour décréter qui est terroriste ou non. Il purge administrations et universités de ses démocrates, embastille journalistes, intellectuels et opposants, liquide l’héritage laïque de Kemal Atatürk. Négationniste du génocide des Arméniens, il persécute les alévis, dénie tout droit au peuple kurde et l’écrase sous les bombes. On entend des bruits de massacres perpétrés à Afrin par les séides d’Erdogan. Il avait fait de la Turquie une passoire à djihadistes vers l’Etat islamique et, en sens inverse, le canal d’écoulement pour le pétrole volé. Le gouvernement démocratique du Rojava prouve que, ni le PYD, ni le PKK ne peuvent être assimilés au Hamas, au Hezbollah ou à l’Etat Islamique. Une pression politique significative sur Erdogan consisterait à retirer le PKK de la liste des organisations terroristes. L’Europe aura-t-elle ce courage ?

Première personnalité politique d’envergure à s’exprimer clairement, l’ex président François Hollande déclare dans Le Monde du 13 mars « je n’oublie pas ce que les Kurdes ont pu faire (…) pour permettre à la coalition de chasser Daech de Rakka (…). Il n’est pas possible de célébrer la libération d’une partie de la Syrie et de laisser mourir des populations entières dont on sait qu’elles ont joué un rôle déterminant (…). Quel est cet allié turc qui frappe nos propres alliés avec le soutien au sol de groupes djihadistes ? Sachant que des porosités existent entre ces groupes et des entités terroristes. (…) Les Kurdes de Syrie n’ont pas attaqué la Turquie. (…) C’est donc à la France, à l’Europe, à l’OTAN de se mettre en mouvement. »

Les Kurdes se trouvent bien seuls à protester, à Bruxelles, à Paris et ailleurs, contre l’agression d’Afrin. Nous approchons du 22 mars, date anniversaire d’un mardi noir et sanglant. Vous rappelez-vous la panique ? Les sms angoissés aux proches ? « Je ne te vois pas à la maison… Tout va bien ? » Aujourd’hui la peur a disparu de nos rues. C’est largement au peuple kurde du Rojava que nous le devons. Nous avons contracté envers lui une dette que nous n’honorons pas.

Aujourd’hui la colère m’habite.

 

[3] Mireille Court, Chris Den Hond – Une utopie au cœur du chaos syrien – Expérience libertaire au Rojava – Le Monde diplomatique – Septembre 2017. Sauf avis contraire, les citations proviennent de ce reportage.


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par HENRI GUTMAN - 16/03/2018 - 14:38

    Excellente analyse et très juste protestation de Willy.
    Les Kurdes, comme souvent les Juifs, se retrouvent bien seuls.

    Ça me rappelle cette célèbre chanson yiddish 'Es brent' de Mordechai Gebirtig qui l'a écrite après le pogrom de Przytyk in 1938. Tout le village a été incendié et tous les Juifs ont été massacrés. Ce chant est devenu l'hymne des ghettos.
    "Notre village brûle et vous, mes frères, vous restez là à regarder les bras croisés. Notre village brûle ... prenez les outils, éteignez le feu avec votre propre sang ... ne restez pas les bras croisés, notre village brûle..."

    80 ans plus tard, les villes et villages brûlent encore, toujours.

  • Par Nicky De Mayer - 20/03/2018 - 18:16

    Merci, cher Willy, pour cet article clair qui traite de cette tragédie qui devrait donner lieu à des indignations visibles de nos sociétés occidentales alors qu'on se tait dans toutes les langues. Pourquoi ne descendons-nous pas dans la rue pour manifester notre soutien à ces Kurdes qui se sont battus contre notre ennemi commun, le fanatisme (islamique en l'occurence)? En tout cas, je fais circuler l'article.

  • Par De Lathouwer - 24/03/2018 - 13:16

    Tu dis le vrai, Willy. Dire que les Kurdes, en Europe, sont seuls manifester, c'est avouer notre propre quasi forfaiture. Que ne prenons-nous (CCLJ, CCOJB...) l'initiative, avec nombre d'autres organisations de tous bords, au terme d'une véritable campagne de mobilisation, de manifester aux côtés des Kurdes, dans les rues tranquilles de nos capitales, pour d'abord exiger le retrait du PKK et du PYD de la liste des organisations terroristes et dans le même mouvement une action extrêmement énergique contre la Turquie.N'est-ce pas le minimum de ce que nous devrions faire? A défaut, de quelle posture morale, cette Europe bientôt en décomposition, pourra-t-elle encore se prévaloir auprès de ses populations. Et nous-mêmes?

  • Par De Lathouwer Claude - 24/03/2018 - 13:23

    Chers Nicky et Henri, je n'avais pas vu vos commentaires lorsque j'ai posté le mien. Totalement d'accord! Mesdames et Messieurs les administrateurs qui nous lisez, allez-vous appeler le peuple à exprimer son horreur dans les rues? Ou vous vous alignez comme nos politiques?