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Le sexisme, une discrimination comme les autres ?

Jeudi 1 juin 2017 par Perla Brener
Publié dans Regards n°863 (1003)

Les faits. Beaucoup se souviennent de cette annonce du Forem (finalement jugée « inappropriée ») qui proposait à une petite fille de devenir auxiliaire de ménage, avec le slogan « Osez réaliser vos rêves… ».

 

Il y a peu, c’est l’âge de la femme d’Emmanuel Macron qui faisait l’objet de toutes les moqueries. Dans les publicités, en politique, comme dans l’espace public, le sexisme semble généralisé. Malgré son impact psychologique réel sur les victimes, il reste pourtant considéré comme une discrimination mineure. Si les acteurs de terrain semblent unanimes pour saluer la loi de 2014, beaucoup la jugent toutefois insuffisante.

« Le sexisme constitue un problème sociétal grave qui reflète une inégalité », note Michel Pasteel, directeur de l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes. « Il repose sur des stéréotypes, en d’autres termes sur des conceptions ou préjugés relatifs au rôle attendu des femmes et des hommes au sein de notre société. Les principales victimes en sont les femmes, c’est-à-dire la moitié de la population. Parfois, les stéréotypes ou le sexisme mènent à de la discrimination ou du harcèlement fondé sur le sexe. La loi du 3 août 2014 tendant à lutter contre le sexisme dans l’espace public donne un signal fort : le sexisme est désormais caractérisé comme une infraction et est inadmissible dans une société démocratique qui prône et vise l’égalité des femmes et des hommes. Grâce à l’engouement médiatique suscité par son entrée en vigueur, l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes a constaté une augmentation des signalements, reçus via le 0800/12.800, qui s’atténue depuis. La majorité des signalements relatifs au sexisme concernent la sphère du travail, et, de plus en plus la publicité. Dans l’appréciation des premiers effets utiles de cette loi, il y a lieu de relever la visibilité du phénomène jusque-là absent du vocabulaire juridique, l’outil dissuasif à l’égard de comportements désormais pénalement punissables, et une dimension éducative et préventive reconnue par la Cour constitutionnelle. Evaluer son efficacité à ce stade serait prématuré. Cette loi doit d’abord faire l’objet d’une plus grande visibilité auprès de la société et des professionnels au contact des victimes. Toutefois, l’Institut souligne qu’elle participe grandement au changement des comportements et mentalités nécessaire à l’évolution d’une société plus égalitaire ». 

« JUMP a réalisé la première étude sur le sexisme en Belgique », souligne Isabella Lenarduzzi ((c) Ralitza Photography), fondatrice de cette organisation dédiée aux femmes entrepreneuses. « Nous avons rassemblé 3.294 réponses pendant l’été 2016. La Belgique est le premier pays à s’être doté d’une loi condamnant pénalement le sexisme : “Tout geste ou comportement, qui méprise, gravement et publiquement, une personne en raison de son sexe peut entrainer une comparution devant le tribunal, une peine de prison ou une amende”. Malgré cela, on assiste à une montée en puissance de la violence sexiste dans la rue, dans les transports, dans les espaces publics, mais également sur les réseaux sociaux. Les réactions machistes (d’hommes ou de femmes) raillant le couple Macron alors que les mêmes ne trouvent rien à redire sur les jeunes épouses ou maîtresses des Trump et Berlusconi sont très parlantes. Toutes les femmes ont déjà dû subir des comportements sexistes : 98% dans la rue ou dans les transports en commun, 95% dans les lieux publics, 94% au travail. Une femme sur deux a été agressée physiquement dans la rue ou dans les transports en commun, une femme sur trois dans les lieux publics et 9% au bureau ! Les femmes interrogées sont plus nombreuses que les hommes à considérer le sexisme comme un phénomène discriminatoire extrêmement “grave” », relève Isabella Lenarduzzi. « Toutefois, aussi bien les femmes que les hommes donnent plus d’importance à d’autres discriminations telles que le racisme, l’homophobie, l’antisémitisme et l’islamophobie. Afin d’enrayer la mécanique sexiste, la sensibilisation et l’information des femmes et des hommes constituent une étape indispensable. Femmes et hommes doivent apprendre à détecter et à décoder le sexisme afin d’y faire face, que ce soit en tant que victime ou en tant que témoin. Il est indispensable de fournir des clés d’action et de réaction à chacun et chacune pour faire face à ces situations ».

« Le sexisme est un ensemble de discriminations d’autant plus difficiles à éradiquer qu’elles sont présentes dans notre droit, dans les structures institutionnelles et les représentations collectives, entre autres », estime Sylvie Lausberg, directrice « Etude & Stratégie » au Centre d’action laïque et auteure de L’édifiante histoire des injures sexistes publiée par le Conseil des Femmes francophones de Belgique (CFFB) en 2011. « La loi de 2014 pénalisant le sexisme marque une étape importante, car elle dit sans détour qu’inférioriser, attaquer et réduire une personne particulière à sa dimension sexuelle est un délit. Elle ne permet cependant pas de sanctionner des propos injurieux envers “les femmes” en général. Affirmer, comme entendu dernièrement, que “celles qui avortent sont des criminelles” n’est pas punissable, même si cela fait beaucoup de tort aux femmes. La misogynie est un lourd héritage historique dont nous avons beaucoup de difficultés à nous débarrasser, car cela suppose un très long travail de conscientisation. Les déclarations de principe et les lois pour plus d’égalité sont des étapes indispensables vers une traduction dans les faits qui reste très imparfaite. Précarisation financière, surcharge de tâches, injonctions sociales sur leur physique, contrôle politique sur leur corps et leur sexualité, sous-représentation aux postes de décision : les violences structurelles envers les femmes se traduisent malheureusement en bout de chaine par une violence psychique, verbale et physique. En Belgique, les violences envers les femmes sont un véritable fléau. C’est toute la chaîne des discriminations, depuis l’école jusqu’à la retraite, que nous devons déconstruire, pour que notre société démocratique soit réellement égalitaire et non sexiste ».

Viviane Teitelbaum

est la présidente du Conseil des Femmes francophones de Belgique (CFFB) et députée bruxelloise. « Le CFFB a très souvent pris position contre et condamné les propos sexistes d’où qu’ils viennent », rappelle-t-elle. « Comme présidente, je suis aussi la marraine de l’association “Touche pas à ma pote”, créée dans le sillage du film de Sofie Peeters*. Dans son Glossaire du féminisme, publié en 2014, le CFFB rappelle que “le sexisme se traduit par des paroles, des gestes, des comportements ou des actes qui excluent, marginalisent ou infériorisent. Ce terme renvoie presque toujours à la domination, consciente ou non, des hommes sur les femmes”. Le CFFB a estimé urgent et essentiel que soit rédigée une loi réprimant le sexisme, afin  que le sexisme soit défini, reconnu et pénalisé, à l’instar des autres discriminations, et que les injures sexistes fassent l’objet d’une condamnation sévère, qui rompe avec le sentiment d’impunité bien présent à Bruxelles comme ailleurs. Dès lors, l’adoption d’une telle loi est un pas en avant, au moins par sa définition claire du sexisme, reconnu comme une infraction dans le Code pénal.  Et sur le plan civil, la notion de harcèlement est désormais étendue à l’espace public. Malheureusement, quand on voit encore aujourd’hui les nombreuses insultes sexistes dont sont victimes les femmes, y compris en politique, on se dit que la route vers l’égalité est encore longue et qu’il est temps de changer les mentalités ! »

Pour Laetitia Genin, coordinatrice nationale de Vie Féminine, à l’origine d’un Réseau de vigilance contre le sexisme, « la loi fédérale légiférant le sexisme dans l’espace public ne suffit pas. Le sexisme ne se limite pas à un geste ou une parole à l’égard d’une personne précise, il s’agit véritablement d’un système de domination d’un sexe sur l’autre, qui établit un rapport de pouvoir favorable aux hommes au détriment des droits, de l'intégrité et de l'autonomie des femmes. Il conviendrait également d’y apporter les modifications nécessaires, afin de favoriser son usage. De nombreux éléments en freinent l’utilisation de la loi par les femmes, telle que la charge de la preuve qui incombe à la victime. Début 2017, Vie Féminine a lancé un appel à témoignages sur le sexisme dans l’espace public dont les résultats ont été présentés au Sénat le 23 mai. Les plus de 400 récits récoltés sont éloquents. Les jeunes femmes y dénoncent les injustices dont elles sont quotidiennement victimes ; cela va de la remarque déplacée à la main aux fesses, en passant par les coups ou encore les attouchements dans les transports en commun. Le sexisme reste toutefois mal connu. “C’est pas si grave”, “C’était juste pour rire”, ces phrases nous les avons déjà toutes entendues. En faisant planer le doute sur la gravité des violences faites aux femmes, voire en les remettant carrément en question, elles banalisent le sexisme et ses conséquences. Le combat à poursuivre réside dans le fait de renforcer la lutte contre les violences faites aux femmes et de mettre en place un véritable travail articulé, en investissant tant le volet répressif (en apportant notamment des modifications à la loi de 2014) que préventif (via un travail de sensibilisation et de formation) ». 

* Dans son documentaire Femme de la rue (2012), Sofie Peeters avait filmé en caméra cachée les agressions sexistes qu'elle subissait au quotidien dans le quartier Anneessens-Lemonnier au centre de Bruxelles.


 
 

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