L'édito

Du sentiment d'humiliation...

Mercredi 1 novembre 2017 par Nicolas Zomersztajn, Rédacteur en chef
Publié dans Regards n°871 (1011)

Lors d’une table ronde sur le thème de la laïcité dans une société plurielle organisée par la Maison de la laïcité de Verviers le 14 octobre dernier, Michaël Privot, le militant belge pour un islam européen en phase avec la modernité, a eu l’occasion de préciser la manière dont il envisage le rapport islam/laïcité.

Son exposé sur une nécessaire séparation du religieux et de l’Etat ne souffrait d’aucune ambiguïté. Rien ne pouvait heurter, jusqu’au moment où, au hasard d’une phrase, Michaël Privot a évoqué l’humiliation que subiraient les musulmans. Se prévalait-il de la mythologie de l’humiliation perçue comme inscrite au cœur de l’identité arabo-musulmane ? Personne ne le saura, il n’a pas précisé son propos. C’est dommage, car la rhétorique de l’humiliation occupe une place importante dans les consciences arabo-musulmanes et éclaire l’ampleur de la violence déployée au nom de l’islam.

Pour certains idéologues et militants politiques et associatifs, l’humiliation que l’Occident ferait subir aux musulmans serait la source de l’intégrisme religieux, du communautarisme, du rejet de la laïcité, de violences, et même d’un antisémitisme bien assumé. Plutôt que d’alimenter ce réflexe victimaire de l’humiliation, ils feraient mieux de rappeler que l’histoire des relations entre les groupes humains est faite d’alternance de défaites, de victoires et de réconciliations.

Si effectivement la rhétorique de l’humiliation devait être retenue pour les musulmans, il faudrait alors la retenir aussi pour les « petits blancs » déclassés, séduits par les populistes d’extrême droite qui leur promettent de laver leur humiliation en s’en prenant aux musulmans. Ce phénomène n’est pas neuf. Dans ses travaux sur les origines du fascisme, l’historien israélien Zeev Sternhell a montré comment le sentiment d’humiliation est devenu la légitimation et l’alibi désormais classique des nationalismes les plus intransigeants apparus en Europe à partir de la première moitié du 20e siècle. Les fondateurs du fascisme et du nazisme ont trouvé dans l’humiliation l’explication et la justification de leur révolte contre les Lumières, l’Occident démocratique et arrogant. Les quelque 400.000 militants paramilitaires de la SA ne terrorisaient-ils pas les Juifs au nom des humiliations subies par l’Allemagne ?

Pour saisir l’inanité de la rhétorique de l’humiliation, il convient de se pencher un instant sur l’expérience juive. Les Juifs savent d’expérience ce qu’est l’humiliation. Ils peuvent même revendiquer sans peine le titre de champion du monde toute catégorie des humiliés de l’Histoire. Le désir de vengeance et la volonté de laver les humiliations subies ont souvent été exprimés dans les camps et les ghettos où les Juifs se sont accrochés à cette perspective pour survivre. Ils avaient de bonnes raisons de crier vengeance pour leurs familles assassinées. Quand on demande à Yitzhak Antek Zuckerman, un des chefs de l’insurrection du ghetto de Varsovie, dans quelle disposition d’esprit il se trouve après la Guerre, il lâche ces mots terribles : « Si vous pouviez lécher mon cœur, vous seriez empoisonné ».

Mais ce qui frappe, c’est le caractère marginal des actes de vengeance. L’immense majorité des survivants de la Shoah ont donné une orientation différente à leur soif de vengeance : au lieu de s’enfermer dans la haine et le ressentiment alimentés par l’humiliation subie, ils ont choisi de recommencer à vivre, de refonder une famille, de militer pour un monde meilleur et de reconstruire une vie communautaire en créant des écoles, des synagogues, des mouvements de jeunesse, etc. Comme s’ils avaient pris conscience que la haine et la vengeance ne constituent pas des options morales acceptables pour donner un sens à leur existence. Et en dépit des particularités de l’expérience des Juifs face à l’adversité, leur histoire est porteuse d’une signification universelle dont peuvent s’inspirer tous ceux qui ont connu l’humiliation.  


 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Grunchard Francis - 9/11/2017 - 23:37

    "l’humiliation que subiraient les musulmans" ?

    Le psychanalyste d'origine tunisienne Fethi Benslama avait déjà réfuté cet argument, après les attentats du 11 septembre 2001, dans son article "Islam, monde arabe, quelle humiliation ?"

    Je cite : "Quand finira-t-on d'invoquer l'essence des peuples pour expliquer leurs malheurs, quand cessera-t-on l'acquiescement à une condition qui n'a pas fini d'engendrer le pire ?"

    http://www.manifeste.org/article.php3?id_article=46




  • Par Francis SCHWAN - 15/11/2017 - 10:19

    Ceci démontre avec le sens de la raison que l'histoire objective reste une source intarissable de raison lorsqu'elle parvient à se libérer des passions ravageuses.

  • Par Willy lermer - 17/11/2017 - 12:02

    Ici encore, tout à fait d'accord avec l'article.