Mémoire

Sebastian Kurz : "La responsabilité historique particulière" de l'Autriche dans la Shoah

Lundi 29 janvier 2018 par Nicolas Zomersztajn et AFP

Le chancelier conservateur autrichien Sebastian Kurz, critiqué par la gauche pour avoir formé une coalition avec l'extrême droite, a rappelé la « responsabilité historique particulière » de l'Autriche dans le génocide des juifs, samedi lors de la Journée internationale à la mémoire des victimes de la Shoah.

 

"Les Autrichiens ont aussi été des acteurs et ont été associés aux crimes atroces de la Shoah", a-t-il twitté. « Nous portons une responsabilité historique particulière, que le nouveau gouvernement reconnaît clairement ».

Ce rappel intervient alors que l'Autriche, annexée par le Troisième Reich en mars 1938 (Anschluss), s'est longtemps considérée comme la « première victime du nazisme ». Les années ayant suivi la fin de la Seconde Guerre mondiale ont été marquées en Autriche par une véritable politique de l’oubli. L’affirmation selon laquelle que l’Autriche a gravement souffert du nazisme, s’est imposé comme le dogme fondateur de la 2e République autrichienne.

Il est évident que la position de victime de l’Allemagne hitlérienne s’avère extrêmement commode pour la jeune République d’Autriche qui fonda dès lors son identité sur le refoulement collectif du passé et s’exonéra, par là-même, de toute forme de culpabilité dans les crimes du nazisme.

En réalité, le pays avait accueilli avec enthousiasme l'Anschluss d'Adolf Hitler, un Autrichien de naissance, et avait été pleinement intégré à l'appareil militaire et répressif nazi. Mais le déni de cette adhésion massive au nazisme est allé jusqu’à la promulgation, en 1948, d’une amnistie en faveur d’anciens membres autrichiens du parti nazi (500.000 personnes environ). Les jugements pour le moins cléments prononcés contre d’anciens nazis et leur réintégration rapide dans la société et l’appareil d’Etat autrichiens témoignent aussi de ce rapport ambigu à la période nazie.

Les déclarations du Chancelier Kurz signifient-elles que l’Autriche soit enfin parvenue à surmonté le consensus de l’oubli et à véritablement assumé son passé nazi ?  Difficile de répondre favorablement. Les scores importants remportés aux dernières élections législatives et présidentielles par le part d’extrême droite FPÖ traduisent la persistance d’un terreau national-populiste en Autriche.

Les propos de Sebastian Kurz, qui préside depuis décembre dernier un gouvernement en coalition avec le parti d'extrême droite FPÖ, s'inscrivent également un contexte de multiplication des incidents en lien avec l'antisémitisme et le nazisme en Autriche.

Le parquet a ainsi mis en examen cette semaine quatre membres d'une corporation pangermaniste après la révélation de l'existence d'un corpus de chants nazis au sein de leur cellule locale.

Un de ces chants comporte notamment la strophe « mettez les gaz, vieux Germains, on peut arriver au septième million », une allusion aux six millions de juifs assassinés sous le Troisième Reich, notamment dans les chambres à gaz.

La révélation de l'existence de ce livre de chant a provoqué une vague d'indignation dans le pays, d'autant plus vive que la cellule concernée compte parmi ses dirigeants la tête de liste FPÖ à des élections régionales prévues en Basse-Autriche dimanche, Udo Landbauer.

« Les récents incident au sein du FPÖ rappellent que la Journée internationale de commémoration de l'Holocauste n'a rien perdu de sa signification », a relevé l'ex-chancelier Christian Kern, patron du parti social-démocrate (opposition).

Le vice-chancelier Heinz-Christian Strache, patron du FPÖ et lui-même membre d'une corporation pangermaniste, a condamné vendredi « toute forme d'antisémitisme » à l'ouverture du Bal des corporation, un rendez-vous prisé des figures d'extrême-droite européennes, auquel ce parti convie chaque année à Vienne.

Cette ambiguïté et ces contradictions entre un passé lourd à porter et la nécessité de se confronter à lui reste éminemment palpables dans la société autrichienne. Elles reflètent une tension profonde, manifestement inhérente à l’histoire culturelle autrichienne, entre conservatisme et modernité.

Richard Thieberger, germaniste littéraire français d’origine autrichienne souligne la singularité du rapport au passé dans ce pays : « L’Autriche n’est pas seulement tradition. Le conservatisme, voire l’esprit réactionnaire qu’on lui reproche parfois, a toujours eu comme contrepartie une volonté non conformiste et un certain élan révolutionnaire. On rencontrera toujours des gens qui se réclameront de l’un ou de l’autre de ces deux courants ». Des écrivains autrichiens majeurs comme Thomas Bernhard et Elfriede Jelinek (Prix Nobel de littérature 2004) ont effectivement joué un rôle important dans cette lutte contre l’oubli. Ces deux auteurs partagent une vision particulièrement acerbe de leur pays et de son implication dans le nazisme, ce qui valut à l’un et à l’autre, d’être accusés de « cracher dans la soupe » (Nestbeschmutzerin)

En dépit des propos rassurants du chancelier Kurz, les différents incidents antisémites qui ont éclaté récemment font de la nécessaire confrontation au passé une exigence morale et politique à laquelle l’Autriche ne peut plus soustraire. 


 
 

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