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Scholastique Mukasonga "On ne fait pas le deuil d'un génocide !"

Mardi 7 mai 2019 par Antoinette Corrêa, membre du Collectif belge pour la prévention des crimes de génocide et contre les négationnismes
Publié dans Regards n°1043

Dans le cadre de la 25e commémoration du génocide des Tutsi au Rwanda, en partenariat avec Muyira Arts et Mémoire représenté par Providence Rwayitare, et le CCLJ, nous avons invité l’auteure Scholastique Mukasonga le 26 avril dernier. L’occasion d’une traversée de l’œuvre littéraire d’une survivante que rien ne destinait à la littérature.

De gauche à droite : Antoinette Corrêa, Scholastique Mukasonga et Providence Rwayitare

Comment l’écriture arrive-t-elle dans votre vie ?

En 1960, notre famille est déportée à Nyamata, région insalubre du Rwanda qui deviendra un ghetto Tutsi. En 1973, la haine à l’égard des Tutsi va crescendo. Pour me protéger, mes parents m’envoient au Burundi voisin. J’ai appris le français, je peux voyager, je survivrai, je serai la mémoire. En 1992, j’arrive en France. Dès les premiers jours d’avril 94, date à laquelle toute ma famille restée au Rwanda est assassinée, j’ai commencé à noter sur un cahier d’écolier les souvenirs que je gardais des miens et de ceux qui n’étaient plus. Une tâche dans l’urgence, tant j’avais peur que ma mémoire ne s’efface et que l’oubli dont je me serais rendu coupable ne consacre le triomphe des génocidaires. C’est mon retour au Rwanda qui a transformé cet amas de notes en livre véritable. Ce premier livre Inyenzi ou les Cafards (2006) est le seul que je me devais d’écrire. Il retrace mon existence dans le village des déplacés de Nyamata, les massacres répétés, mais aussi les joies de l’enfance. La littérature est ma façon de contribuer à la reconstruction à distance du Rwanda et des Rwandais.

Après La femme aux pieds nus, hommage à votre mère et à toutes les femmes de Nyamata qui ont nourri leurs enfants d’amour et non de haine, vous quittez le registre autobiographique.

Ma mère m’avait demandé de recouvrir son corps défunt d’un pagne. Je n’ai pu honorer cette demande. La femme aux pieds nus est ce pagne symbolique. L’Iguifou (le ventre insatiable), est un recueil de nouvelles qui marque mon premier passage à la fiction, mais les souvenirs ne sont jamais très loin, ils restent prégnants. J’évoque la peur qui accompagne les Tutsi, à laquelle s’ajoute le malheur d’être belle quand on est une jeune fille Tutsi, la faim qui tenaillait nos corps à Nyamata. Avec la fiction, je découvre la mise à distance, elle me sauve. Ecrire, c’est permettre au poison du trauma de peu à peu s’échapper de mon corps. L’écriture comme la lecture d’Elie Wiesel, devenu mon auteur de chevet, favorisent mon apaisement.  

Votre roman Notre-Dame du Nil, Prix Renaudot en 2012, vient d’être adapté au cinéma.

Ce livre est mon premier roman. J’y décris le huis clos d’un lycée de jeunes filles situé à 2.500 mètres d’altitude et fréquenté par seulement 10% de filles tutsi. C’est un miroir dans lequel se reflètent les déchirements tragiques des années 70, prémices du génocide des Tutsi en 1994. Le film sera projeté au prochain Festival de Cannes.

Avec Ce que murmurent les collines, vous explorez la colonisation.

Ce nouveau recueil de nouvelles me permet de remonter le cours de la rivière Rukarara au bord de laquelle je suis née, source du Nil. Je vais au-delà de la colonisation. J’évoque le mythe européen qui fit des Tutsi des étrangers dans leur propre pays. D’autres nouvelles évoquent la période coloniale, je parle du déracinement de la culture et des falsifications de l’histoire du Rwanda.

Avec Un si beau diplôme, vous revenez à la biographie.

Il pourrait constituer le troisième volet d’un triptyque après Inyenzi et La femme aux pieds nus. Il faut entendre ici que le diplôme était le seul moyen qui nous restait pour nous affranchir du malheur d’être Tutsi. L’obsession de mon père pour la recherche d’un diplôme n’était au fond que la recherche d’un passeport pour la vie et pour la mémoire. 

Votre œuvre a déjà été abondamment traduite. Le sera-t-elle en kinyarwanda ?

Les jeunes restent mon lectorat privilégié et c’est à leur apprentissage que j’espère servir. Mon œuvre est lue au Rwanda, dans les universités, sous peu, ceux qui ne maîtrisent ni l’anglais, ni le français pourront me lire. Je m’en réjouis.


 
 

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