Humeur de Joël Kotek

La RTBF, Einstein et l'Etat juif

Mardi 12 Février 2019 par Heinz Hurwitz

En réaction à l’humeur de Joël Kotek « Une pierre dans le jardin de la RTBF » (Regards n°1037 février 2019), Heinz Hurwitz, Professeur Emérite de l’ULB, estime que la RTBF a raison et que les fake News ne sont pas là où on les cherche.

 
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    Dans l’exemplaire de Regards daté du 01/02/2019 Joël Kotek écrit un texte sous le titre « Une pierre (Einstein) dans le jardin de la RTBF » où il pourfend les pratiques journalistiques basées sur l’usage de la désinformation, la diffusion d’informations fausses (fake news) afin de délégitimer un adversaire.

    Il s’attache ensuite à accuser la RTBF de recourir à ce procédé dans le but de porter atteinte à l’Etat d’Israël en tant qu’Etat juif. Selon Joël Kotek, les fake news diffusées par la RTBF pour délégitimer Israël, « l’Etat juif décidément abhorré », décrivent, sans égards évidemment pour la vérité, Einstein, « le flamboyant Prix Nobel juif » comme hostile à l’idée d’un Etat juif. Dans cette opération de falsification la RTBF s’appuie sur l’autorité jugée contestable du physicien Pierre Marage.

    Ce faisant, Joël Kotek se livre lui-même malencontreusement à l’odieuse manipulation de l’information qu’il reproche aux autres. Il est excusable que Joël Kotek ait personnellement une connaissance superficielle ou erronée de la pensée et des idées politiques d’Einstein, mais il me paraît bien plus problématique qu’en se prévalant dans cet article du titre de Professeur de Journalisme, il s’épanche , hors des règles déontologiques,  sur ce sujet tout en lançant des accusations graves mais inexactes et en éreintant de manière désobligeante et dépréciative le Professeur Pierre Marage, dont la qualité de connaissance des travaux scientifiques et de la pensée politique d’Einstein est reconnue.

    Je me permets, quant à moi d’inciter Joël Kotek à plus de circonspection et de modération dans ses textes et de rappeler que, historiquement, le fait d’avoir été un ardent sioniste et  militant pour un foyer juif en Palestine n’excluait pas que l’on soit opposé à  ce que la Palestine devienne un Etat juif.

    Quant à Einstein, voici, entre autres textes révélateurs*, ce qu’il répond lors de son audition au « Anglo-American Committee of Inquiry » le 11 janvier 1946 (Einstein Papers 1946, 118-135) :

    -Le juge Hutcheson : « Est-il essentiel pour le vrai sionisme, en laissant hors cadre les aspects politiques de la question, qu’on établisse une structure telle que les juifs disposent d’un Etat juif et une majorité juive sans considération du point de vue arabe ? Ou pensez vous que le sujet puisse être traité sur une  autre base ? »

    -Einstein : « Oui, absolument. L’idée d’Etat est en désaccord avec mes sentiments. Je ne puis pas comprendre  pourquoi elle est nécessaire….. . Je pense qu’elle est mauvaise ».

    A une autre reprise dans cette audition Einstein insiste sans ambiguïté : « Je n’ai jamais été en faveur d’un Etat ».

    Voici ce qu’il dit dans son allocution à la radio NBC le 27 Novembre 1949 (Einstein Archives 28-862) : « Ce  fut beaucoup moins notre faute ou celle de nos voisins que celle de la Puissance  Mandataire que nous n’ayons pas abouti à une Palestine unitaire dans laquelle juifs et arabes vivraient en égaux, libres, en paix. En termes clairs (la Puissance Mandataire a réussi à): créer la discorde entre les peuples gouvernés  de sorte qu’ils ne s’unissent pas pour  secouer le joug qui leur est imposé. Enfin, ce joug  a été supprimé, mais les semences de la dissension ont donné des fruits et peuvent toujours nous faire du mal pour quelques temps à venir, mais ayons l’espoir que ce ne soit pas pour trop longtemps. Les juifs de Palestine n’ont pas combattu pour la cause de l’indépendance en soi, mais ils ont combattu dans le but de réaliser les conditions de l’émigration libre pour les juifs des nombreux pays dans lesquels leur existence est en danger ».

    Einstein dut reconnaître que ses conceptions, partagées par d’autres intellectuels comme Martin Buber, Judah L. Magnes, concernant la formation d’un Etat commun des juifs et arabes qui garantit aux citoyens la pleine égalité, devenaient difficilement réalisables, bien que l’existence d’un tel Etat fût toujours souhaitable. A ce sujet, en lien avec  la proposition du gouvernement de Ben Gourion de lui offrir la présidence de l’Etat, il écrit  dans une lettre à l’éditeur du journal Ma’ariv datée du 21 Novembre 1952: « Cela peut générer un conflit avec ma conscience : pour la raison que le fait de ne pas disposer d’une influence  réelle sur le cours des évènements ne nous ôte pas  une responsabilité morale… »

    Quant à  Ben Gourion, au courant des réticences d’Einstein concernant la substance de cet Etat, il confie à son secrétaire privé « Dites-moi que faire si il accepte…. .Dans le cas où il accepte nous sommes en grandes difficultés » (rapporté par Yitzhak Navon **).   Heureusement pour Ben Gourion, Einstein refuse la fonction en large partie  à cause du différend essentiel sur la nature de l’Etat qui les oppose.

    Einstein, maintint  néanmoins toujours profondément en lui et ostensiblement face à la société une affection et un soutien pour Israël qu’il regardait  à la fois comme  foyer spirituel du judaïsme et havre d’immigration nécessaire.

    *Einstein on Politics, David E.Rowe and Robert Schulmann. Princeton University Press, 2007.

    **Einstein in America : The Scientist’s Conscience in the Age of Hitler and Hiroshima,  Sayen Jamie. New York ; Crown Publishers, 1985.

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    Comme il est difficile pour les antisionistes d’accepter que l’homme le plus intelligent du siècle fut un sioniste, certes modéré, mais convaincu. Notre ami le reconnaît explicitement puisqu’il termine son laïus accusateur par ces deux vérités premières : d’abord « l’affection et le soutien (que portait Einstein) à Israël » (ce sont les mots de M. Hurwitz), ensuite, le fait que David Ben Gourion lui proposa la Présidence d’Israël. Croyez-vous Ben Gourion assez sot pour proposer la présidence du seul Etat juif de la planète à un opposant, fut-ce minime, au sionisme ?  Certes, Einstein était un électron libre mais, contrairement à bien d’autres Juifs de son époque, il choisit de s’inscrire à la suite de Herzl, plutôt que du Kaiser ou encore de Staline. 

    Joël Kotek


     
     

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    http://www.respectzone.org/fr/
    • Par Henri Roanne-Ro... - 13/02/2019 - 9:04

      Professeur de journalisme, Joel Kotek applique impeccablement une leçon que j'ai bien retenue : le piège du droit de réponse qui permet à l'auteur de l'article initial de répliquer de manière péremptoire, de decribiliser ceux qui ne sont pas de son avis et, en tout état de cause, de se donner le dernier mot.
      Henri Roanne-Rosenblatt, ex-prof de journalisme radio a l'IAD.

    • Par Joel Kotek - 13/02/2019 - 14:28

      Cher Henri-Roanne: EXACTEMENT ! Tu as été un bon Professeur.

    • Par Daniel Donner - 17/02/2019 - 8:19

      "Einstein : « Oui, absolument. L’idée d’Etat est en désaccord avec mes sentiments. Je ne puis pas comprendre pourquoi elle est nécessaire….. . Je pense qu’elle est mauvaise".

      Quand on insite les autres "à plus de circonspection et de modération dans ses textes" il faut etre prudent soi-meme. Cette phrase, Einstein la voulait vraie pour TOUS les etats a mon avis, Elle ne s'applique pas specifiquement a Israel...