Autriche

La résurgence de vieux démons

Mercredi 1 novembre 2017 par Jérôme Segal
Publié dans Regards n°871 (1011)

Huit jours avant les élections législatives anticipées, le très jeune candidat conservateur Sebastian Kurz (31 ans) s’exprimait en ces termes, à Graz, dans la province de Styrie : « Le 15 octobre sera aussi un référendum pour savoir quel style on veut dans ce pays, si on veut les Silberstein et les autres, ceux qui essayent de diffamer leur adversaire politique et de les réduire à néant (…) ».

M. Strache, leader du FPÖ (extrême droite autrichienne), au soir des élections

Les électrices et électeurs ont bien sûr compris que « Les Silberstein » était une référence au conseiller israélien en communication et marketing politique, Tal Silberstein, arrêté le 14 août dernier par la police de son pays pour des scandales de corruption dans plusieurs pays. Ancien conseiller des Premiers ministres Ehoud Barak et Ehoud Olmert, Tal Silberstein était aussi l’homme de confiance de nombreux dirigeants en Roumanie, en Ukraine (Ioulia Tymochenko), et depuis longtemps en Autriche. Proche du parti social-démocrate, M. Silberstein a été payé 500.000 € pour diriger dans l’ombre la campagne du chancelier sortant, Christian Kern. En septembre, on a appris qu’à cet effet, ce « spin doctor » n’avait pas hésité à créer un compte Facebook comme « La vérité sur Sebastian Kurz », utilisant avec des « fake news » les ressorts de l’antisémitisme contre le candidat conservateur. Ainsi pouvait-on lire que le milliardaire hongrois George Soros, symbole de la « juiverie mondiale » pour les antisémites, finançait le parti de M. Kurz dans le cadre d’un complot général.

Des voix se sont élevées pour s’interroger sur les propos de Kurz invitant à un « référendum » contre « les Silberstein et les autres »… car devait-on comprendre « les autres Juifs » ? Le propos était pour le moins maladroit, mais n’a pas gêné plus que ça les électeurs puisque M. Kurz a su réunir sur son nom plus de 31,5% des voix, suivi par M. Kern pour les sociaux-démocrates et M. Strache pour l’extrême droite, avec respectivement 26,9 et 26% des voix. La droite et l’extrême droite sont les grands vainqueurs de ces élections du 15 octobre, avec +7,5 et +5,5 points par rapport aux élections de 2013.

Les différences entre les deux partis tendent à s’estomper et dans un document interne au parti de M. Kurz, sorti dans la presse en septembre, on peut lire que la stratégie repose explicitement sur une « reprise des thèmes du FPÖ [le parti de la liberté de M. Strache], mais en mettant l’accent sur l’avenir ». Le plan semble avoir été mis en œuvre avec succès et la campagne a effectivement porté essentiellement sur une vision très restrictive de l’immigration. Le parti de M. Kurz a pour cela notamment maquillé les résultats d’une étude de l’Université de Vienne sur les jardins d’enfants musulmans de la capitale pour les rendre plus inquiétants. Le soir des élections, M. Strache avait beau jeu de se réjouir que près de « 60% des électeurs » avaient voté pour les idées de son parti !

Le véritable danger

En 1999, il avait fallu quatre mois pour que le conservateur M. Schüssel forme un gouvernement avec l’extrême droite alors menée par Jörg Haider, aujourd’hui décédé (cf. Regards n°675, nov. 2008). Cette fois-ci, tout devrait aller beaucoup plus vite, car les conservateurs et l’extrême droite s’entendent sur l’essentiel. A l’étranger, c’est surtout le parti de la liberté de M. Strache qui inquiète et, interrogé par un quotidien israélien, M. Kurz a promis que les membres de son gouvernement devront s’engager à combattre l’antisémitisme. Le FPÖ de M. Strache est bien sûr visé, mais comme le rappelle Bernhard Weidinger, en charge de la veille sur l’extrême droite au Centre autrichien de recherche sur la Résistance, « le véritable danger, ce n’est pas tant le parti d’extrême droite que la diffusion de ses idées dans les deux grands partis qui ont dirigé l’Autriche depuis la Seconde Guerre mondiale ».

Et c’est vrai qu’il y a de quoi s’inquiéter lorsqu’on suit de près les « dérapages » et faits divers qui finissent par faire apparaître une véritable idéologie.* Au printemps, des étudiants d’un syndicat proche du parti conservateur faisaient des blagues sur Anne Frank -présentée « nue » sous la forme d’un tas de cendres- et échangeaient des images d’œufs de Pâques enrobés dans des drapeaux nazis. Auparavant, c’était un maire conservateur, Karl Simlinger, qui s’exclamait à propos de journalistes qu’il jugeait un peu trop envahissants : « Faudrait les pendre, ils sont comme les Juifs »… ou encore un militant de ce parti, Sven Skjellet, qui ne trouvait rien de mieux que « Arbeit macht frei » pour décorer la devanture de son armurerie.

Aujourd’hui, Sebastian Kurz se présente comme le gendre idéal, conservateur sur le plan social (opposé au mariage homosexuel), libéral sur le plan économique, et de facto proche de l’extrême droite. En Autriche, « beau gosse » se dit « fesch » et c’est ce qui a amené l’hebdomadaire Der Falter à titrer après les élections « Der Neofeschist », avec un portrait de M. Kurz, le plus jeune dirigeant du monde, mais pas le plus rassurant.

* Voir le blog de l’auteur, « Le petit flambeau », spécialisé depuis 2008 sur ces questions avec près de 500 entrées (jsegalavienne.wordpress.com).


 
 

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