L'opinion

Le regard lucide d'Albert Memmi

Mardi 8 octobre 2019 par Anny Dayan-Rosenman, professeur de littérature à l’Université Paris 7 Diderot
Publié dans Regards n°1051

A Sartre qui dans les années soixante demande ce que peut la littérature, l’œuvre entière d’Albert Memmi, à la fois sociologue et romancier, semble répondre que la littérature peut au moins cela : élucider le réel, donner sens à ce qui est vécu dans le bruit, la fureur et la confusion, témoigner de l’articulation de l’individuel et du collectif, nous aider à vivre avec les autres et avec nous-mêmes.

Son essai Portrait du Colonisé précédé du Portrait du colonisateur (1957) présente un lien presque organique avec les romans qui le précèdent, La statue de Sel (1953), Agar (1955), car il s’agit toujours chez Albert Memmi d’un aller-retour entre la description d’un vécu portée par l’écriture romanesque et la clarté de sa conceptualisation qui se déploie dans l’essai. Le livre tire ainsi sa force et son impact de sa capacité à rendre la situation coloniale intelligible et décryptable. Albert Memmi éclaire une condition d’oppression en forgeant des concepts à la fois spécifiques et généralisables, aptes à décrire tout rapport de domination : celle du noir par le blanc, du colonisé par le colonisateur, de la femme par l’homme. Ce faisant, il donne aux opprimés une voix, mais aussi les moyens d’une libération autant intérieure que politique. Car pour Memmi il n’y a pas de libération véritable qui ne soit pas aussi et en même temps une libération intérieure et mentale. Juif de Tunisie, Memmi en fera de même en forgeant le concept de « judéité » qui permet à tant de Juifs « hors tradition » de comprendre et d’assumer leur rapport individuel au judaïsme.

Très vite, Albert Memmi est considéré comme l’un des prophètes de la décolonisation. Ses livres sont des textes de ralliement pour les élites des pays décolonisés qui sont prêtes à lui donner, comme à Franz Fanon ou à Aimé Césaire, le statut de grand ancêtre. Mais au lendemain des décolonisations, il n’hésite pas à poser la question de la laïcité dans des Etats dont les constitutions mentionnent qu’ils sont de religion musulmane, il interroge leurs pratiques antidémocratiques, de même que l’absence des droits accordés aux minorités. Ce qui annonce la question berbère et le départ des minorités juives de ces pays où elles étaient implantées depuis des siècles.

Cette solidarité critique, il l’exerce aussi lorsqu’il s’agit d’Israël. Il est convaincu de la nécessité et de la légitimité de la création de l’Etat d’Israël. Mais dès 1972, il se déclare aussi convaincu de la nécessité de donner une réponse étatique à la question palestinienne. Et il exprime cette position en Israël devant les membres du Congrès Sioniste de Jérusalem, suscitant l’hostilité de la droite israélienne et diasporique.

Ce qui ne l’empêchera pas, dans Juifs et Arabes (1974), de mettre à mal le mythe d’une coexistence idyllique en terre d’Islam. Rappelant que si les Juifs n’y ont pas subi la même violence meurtrière qu’en Europe chrétienne, il n’y a pas de situations de minoritaires en pays non démocratiques qui ne soient des situations de soumission et le plus souvent de non-droit. En précisant cependant que l’application du statut de dhimmi fut en fonction des lieux et des époques tantôt rigoureuse, tantôt beaucoup plus libérale. Et en maintenant une correspondance et des relations amicales avec un grand nombre d’intellectuels maghrébins. Une position nuancée qui suscite la polémique. Car pour les uns, l’affirmation de cette coexistence supposée parfaite constituait le credo fondateur d’un Etat binational qu’ils appelaient de leurs vœux. Pour les autres, seule l’insistance sur une condition juive en terre d’Islam présentée comme effroyable était acceptable, puisqu’elle témoignait de l’impossibilité radicale d’un accord et d’une coexistence entre Juifs et Musulmans. Tant il est vrai que la vérité dans ses complexités et ses nuances est difficile à accepter.

Enfin concernant un concept comme celui de droit à la différence, qu’il a pourtant contribué à promouvoir, Memmi prend ses distances dès lors qu’il lui semble comporter des risques de dérapages identitaires, il utilisera à ce propos l’image du boomerang.

Il sait aussi qu’il est dangereux de toucher aux rêves, aux mythes et à l'image que les peuples ont d'eux-mêmes, mais il sait aussi qu’il est du devoir de l’intellectuel de s’y attaquer, tel une Cassandre moderne : « Tout homme épris de vérité doit être un chasseur de mythes, quels que soient les dangers qu'il affronte », a écrit Memmi dans Juifs et Arabes.

Il arrive parfois que l’on ressente l’impression de vivre une période inquiétante et confuse dans une société comme égarée, fracturée en autant de tribus qui chacune élabore ses propres mythes. Comme dans un mauvais rêve, on croit vivre un temps où certaines de nos valeurs les plus précieuses sont brocardées, sous couvert d’être défendues, sont retournées en leur contraire. Je me dis alors que ce qui m’aiderait à y voir clair, c’est un regard sans complaisance et sans œillères, qui dessinerait les lignes de force d’un réel qui m’échappe, celui d’un pourfendeur de mythes comme Albert Memmi.


 

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