Le refus israélien du statu quo

Mardi 21 Février 2006 par Denis Charbit

 

Que faire de la victoire du Hamas? Quel impact aura-t-elle sur le scrutin du 28 mars et sur l'action du gouvernement? Dans la classe politique, la droite se réjouit et la gauche se rétracte.

La logique de Genève peut toujours être brandie comme la plus juste et la plus équitable, le fondement politique sur lequel elle repose -la négociation bilatérale- vient d'être durement ébranlé, sinon abattu au moins pour plusieurs années. La gauche, qui tenait à ce principe tant par conviction que pour mieux se démarquer du Kadima plus ambigu sur cette question, doit faire maintenant amende honorable et reconnaître qu'un gouvernement Hamas n'est pas un partenaire légitime pour signer un accord définitif avec Israël. Certes, même si Mahmoud Abbas prétendait que la négociation demeure sa chasse gardée en tant que président de l'Autorité palestinienne, on discerne mal l'intérêt de parvenir à un accord qui serait sanctionné par un Parlement et surtout par un Exécutif hostiles. Une autre option se présente que défend Shlomo Ben-Ami et à laquelle le Meretz vient de se ranger : confier le territoire évacué à une force internationale. C'est assurément une bonne idée à ceci près que je ne vois guère de pays étranger se porter aujourd'hui volontaire pour prendre en charge la sécurité de la Palestine face aux milices armées du Hamas. L'arrivée au pouvoir d'une force politico-terroriste dont le programme est la reprise augmentée de références religieuses des trois «non» de la tristement célèbre «Conférence de Khartoum» devrait logiquement renforcer le potentiel électoral des partis nationalistes. Nethanyahou n'a d'ailleurs pas manqué de tirer parti de l'aubaine : constatant que la mise en garde contre un retrait aux frontières de 1967 effectué par le Kadima n'inquiétait nullement l'électeur moyen, il a changé aussitôt son fusil d'épaule. Voilà qu'il se présente maintenant comme le seul leader de poigne capable d'affronter le Hamas. Cependant, si ce discours eût été incontestablement efficace il y a quatre, huit ou douze ans, une telle démonstration tombe à plat aujourd'hui. Cette démagogie, qui a fait le bonheur du Likoud durant tant d'années, eût rapporté gros dans un duel gauche-droite, mais depuis qu'a émergé entre ces deux forces historiques un parti centriste, le message alarmiste ne passe plus. Le vieil argument d’autorité qui faisait appel à la légitimité du besoin de sécurité des Israéliens pour justifier la poursuite de l’occupation est aujourd’hui très peu mobilisateur. Le sens des réalités semble l’avoir emporté sur le lien fantasmatique entre l’occupation et de la sécurité. La situation apparaît aujourd’hui autrement complexe. Quatre années d'intifada ont épuisé la capacité de nuisance de ce discours. Israël semble être aujourd'hui indifférent à cette rhétorique enflammée qui, sous prétexte de combattre non seulement les Palestiniens mais également l'islam, ne vise en fait qu'à perpétuer le statu quo. Or, voilà ce dont les Israéliens ne veulent plus. Que les raisons soient d'ordre démographique, économique, politique ou morale, ce statu quo, autrefois vénéré, est aujourd'hui très largement contesté; et l'inquiétude vis-à-vis du Hamas au pouvoir tient autant à l'éventualité d'une reprise des attentats qu'à la crainte d'un immobilisme restauré. Même si le vote peux s'expliquer de plusieurs façons, même s'il convient de révéler que la majorité de sièges remportée par le Hamas ne correspond nullement à une majorité de voix (en ce sens, l'échec du Fatah tient beaucoup à la division de ses forces et au mode de scrutin choisi), le constat reste amer : en ne s'étant pas mis au diapason de l'évolution israélienne, les Palestiniens sont sur le point de tout mettre en péril. Pourtant, il aurait suffit que le Hamas ouvrît une porte à la modération pour permettre à Israël de ne pas échapper à la nécessité du dialogue qui s’impose et ne pas repartir dans le cycle insupportable de la stagnation. Les observateurs internationaux auraient alors rendu grâce à la conscience des responsabilités du mouvement islamiste, qui aurait alors clairement marqué l’option d’une troisième voie crédible et acceptable pour tous les acteurs concernés. Mais nous n’en sommes malheureusement pas là. Pour l’heure prévaut toujours le discours de la confrontation. Une fois de plus, l'Histoire bégaye, hésite : nous étions, semble-t-il, à la veille d'une percée historique et c'est le moment, ô combien inopportun, choisi par les Palestiniens pour foncer droit dans la régression.

L’unilatéralisme, malgré tout

Qu'en est-il alors de l'option du retrait unilatéral dans ce nouveau contexte? La victoire du Hamas gèlera-t-elle la volonté d'Ehoud Olmert, s'il est élu en mars, de poursuivre l'opération menée initialement par Sharon? Elle semble plutôt donner raison à cette option qui jouit d'une très grande popularité parmi les Israéliens depuis que Sharon l'a mise en pratique l'été dernier. Avec cette élection raz-de-marée, les voilà définitivement confirmés dans l'idée que les Palestiniens, décidément, ne sont pas mûrs pour un compromis historique. Dans le même temps, son application immédiate apparaît quelque peu compromise : une restitution territoriale, lorsqu'elle tombait dans l'escarcelle d'une Autorité palestinienne faible mais convaincue que la seule stratégie qui vaille est politique, était tout à fait concevable, et le départ de Gaza l'a prouvé; en revanche, un futur désengagement qui tomberait entre les mains d'un gouvernement Hamas risque d'apparaître comme un risque irresponsable et dangereux et, de surcroît, une prime pour le terrorisme, et donc, d'être repoussé à plus tard. On peut en effet raisonnablement supposé qu’aucun gouvernement israélien ne prendrait le risque de restituer les territoires palestiniens à un gouvernement dont la légitimité repose sur le recours à la violence et l’appel à la destruction de l’Etat hébreu. Or, cette donnée psychologique-là contredit le nouveau mot d'ordre qui l'emporte sur tous les autres depuis le démarrage de la campagne électorale : au lieu de la creuse et sempiternelle formule sur «la paix dans la sécurité» ou «la sécurité pour la paix», slogan qui a fini par ne plus rien signifier tant on l'a manié gratuitement, les Israéliens réclament aujourd'hui du futur gouvernement qu'il prenne la résolution de fixer définitivement les frontières d'Israël. Alors que le processus de paix visait à prendre en considération les exigences et les nécessités de chacun pour aboutir à un règlement global, la stratégie actuelle, née de l’échec des pourparlers, tend plutôt à aller dans le sens d’une résolution israélienne du contentieux avec la seule marge de manœuvre unilatérale disponible. C'est là l'urgence et la leçon que l'on a tirée de l'intifada : résoudre le contentieux au mieux de nos intérêts, le plus tôt sera le mieux, et si possible de manière unilatérale. Car, s'il y a bien un projet qu'on a déjà enterré et qui a peu de chances de ressusciter demain, c'est bien la «Feuille de route» du Président Bush approuvée par le Quartet. Mais cette stratégie unilatérale, Olmert, s'il est élu, pourra-t-il s'y tenir du fait de ce nouveau contexte? Si la trêve est prolongée, nul doute qu'Israël poursuivra sa stratégie. Et si ce n'était pas le cas? Pour l'heure, les plus optimistes se déclarent satisfaits. La diplomatie israélienne, qui a fait un net bond en avant depuis l'effet d'annonce du désengagement, n'a plus besoin de justifier son refus d'un retour à une négociation bilatérale. Il fallait des efforts et des efforts de persuasion pour expliquer que le Fatah n'était pas fiable et Mahmoud Abbas était un homme de bonne volonté, mais malheureusement sans autorité; désormais, l'idée même d'un gouvernement dirigé par le Hamas suffit pour ne plus exiger d'Israël un retour quelconque à une négociation qui aboutirait nécessairement à l'échec. Si l’on peut toujours gloser sur la responsabilité d'Israël dans la déconfiture du Fatah, pour ce qui est de l'avenir, c'est au Hamas de s'expliquer et de choisir. Personne ne peut désormais le contester : la balle est vraiment dans le camp des Palestiniens.


 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/