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Le rapprochement interconvictionnel est-il une réalité?

Jeudi 31 mai 2018 par Perla Brener
Publié dans Regards n°884 (1024)

Les faits. Conséquence probable des attentats du 22 mars 2016, les tentatives de rapprochement entre les cultes reconnus en Belgique semblent de plus en plus nombreuses : voyage à Auschwitz, marques de soutien aux victimes du terrorisme, ou simples rencontres conviviales, à l’image de ces ruptures du jeûne du Ramadan qui rassemblent les différentes communautés un peu partout dans Bruxelles...

Ce rapprochement se confirme-t-il sur le terrain, au-delà des discours ? De quelle manière peut-il contribuer au vivre-ensemble ? Plusieurs observateurs nous donnent leurs points de vue.

« Hélas, ma réponse ne sera pas débordante d’enthousiasme », regrette Jean-François Husson, fondateur de l’Observatoire des Relations Administratives entre les Cultes, la Laïcité organisée et l’Etat (ORACLE) en 2001. « Il y a diverses initiatives, émanant des pouvoirs publics (plateformes flamande et fédérale, récent voyage à Auschwitz…) et d’autres émanant des communautés convictionnelles (hommage aux victimes des attentats, Belgian Council of Religious Leaders…) ; il ne faut pas sous-estimer leur importance, mais il ne faut pas la surestimer non plus : l’agenda est souvent institutionnel et les participants émanent généralement des “élites”. On remarquera également que les actuels dispositifs concernant les communautés convictionnelles (leur reconnaissance, leur financement…) ne promeuvent pas de tels dialogues ; tout au plus, la reconnaissance d’un organe représentatif par un grand courant convictionnel favorise-t-elle le dialogue intra-convictionnel. A cet égard, les tensions au sein du Conseil administratif du culte protestant-évangélique ou de l’Exécutif des musulmans de Belgique (liste hélas non exhaustive) attestent des limites de l’exercice. Ce qui pourrait s’avérer un véritable levier d’amélioration des relations entre citoyens de convictions diverses relève d’initiatives “de base”, où monsieur/madame tout le monde peut se sentir concerné », estime Jean-François Husson. « De telles initiatives existent ; elles ont parfois tout leur intérêt au niveau local, mais pourront-elles s’inscrire dans la durée ? Pour cela, il faudrait que disparaissent, ou à tout le moins soient contrés, les discours d’exclusion à l’égard de ceux qui croient autrement, qui croient autre chose ou qui ne croient pas ; à l’égard de ceux qui sont “autres”. La force de la Belgique est d’avoir été un pays de compromis. Ces compromis, s’ils furent parfois timides, ont permis à des communautés linguistiques, religieuses, culturelles et philosophiques de coexister dans une certaine harmonie, fut-ce davantage dans une logique de côte-à-côte que de véritable vivre-ensemble. Espérons que les défis du moment permettront de retrouver cette valeur fondamentale du respect réciproque. Ma crainte, alimentée par le regain d’antisémitisme et de tensions sur une base religieuse, renvoie à la question posée lors des
Semaines sociales de France en 2008 : “Les religions, menace ou espoir pour nos sociétés ?”. Force est de constater qu’elles peuvent être de formidables ressources, mais également, comme l’écrivait Danièle Hervieu-Léger, un danger public, a fortiori lorsqu’elles sont instrumentalisées
 ».

Jean-Luc Detrez

est membre actif du GRAIR (Groupe de Rencontres et d’Actions Inter-Religieuses) Charleroi, qui vient de fêter ses 15 ans. « Nous croyons qu’un “vivre-ensemble” qui se limiterait à une forme de “coexistence pacifique” n’est pas suffisant, et qu’il faut viser le “faire-ensemble” », soutient-il. « En mettant sur pied des événements qui font appel aux membres de différentes communautés, dans le respect de leurs convictions et traditions, les membres du GRAIR espèrent montrer au monde qu’il est possible d’agir ensemble, malgré nos différences. Il s’agit d’un mouvement citoyen plutôt que religieux, et nous ne cherchons pas le consensus, au contraire. Nous considérons que les autorités publiques commettent une erreur en tentant de trouver à tout prix un socle commun entre les religions. A force d’éliminer tout ce qui peut nous déranger chez l’autre, nous risquons finalement de nous mettre d’accord sur quelque chose vide de sens. Nous sommes différents, et nous acceptons d’en parler, sans tabou. Le dialogue nous enrichit, tout en constituant un rempart contre les intégrismes. Toutes nos actions (visites de lieux de culte, conférences “à 3 voix”, etc.) destinées au grand public, mais aussi aux écoles, ont pour but de susciter la rencontre entre personnes de convictions et de traditions différentes, pour supprimer la méfiance et la stigmatisation d’une communauté. C’est dans cet esprit que le GRAIR a été fondé après les événements du 11 Septembre. Nous sommes convaincus que celui qui a été accueilli à la synagogue ou à la mosquée ne peut plus voir un Juif ou un musulman de la même manière. C’est probablement plus facile à Charleroi, qui est une vraie mosaïque d’immigrations de plus ou moins longue date. Nos initiatives rencontrent d’ailleurs un succès croissant, avec de nombreuses demandes d’écoles pour organiser un “parcours-découverte” ou une activité à l’occasion de certaines fêtes ».

« Le dialogue, qu’il soit interconvictionnel ou interreligieux ne va pas de soi, mais il est devenu plus que jamais incontournable », confirme la sociologue Mariem Bouselmati. « Il implique de n’avoir peur ni des interrogations des autres, ni des siennes. Et si chercher un sens ensemble était l’une des conditions indispensables d’une construction du dialogue inclusif. L’école a un rôle à jouer dans le dialogue interconvictionnel. Dialoguer, c’est se parler. Cette compétence devrait être travaillée dans tous les cours et pas seulement dans les cours de religion ou de morale. C’est très peu présent dans les formations des enseignants, éducateurs, alors que c’est l’une des clés de la réussite. Nous l’avons vérifié lors de notre projet de visite de la Grande synagogue de Bruxelles avec de jeunes musulmans. Notre méthode implique de s’intéresser à l’univers de pensée de l’autre, sans nécessairement chercher chez lui ce qui est important pour soi, en sachant que les mots sont chargés de significations parfois très différentes selon les personnes. J’ai constaté que certains jeunes musulmans étaient dans la confusion sur certaines croyances. Notre travail a été de les amener à questionner ce cadre rigide dans lequel ils sont enfermés. Ils ont compris qu’il ne fallait pas importer les conflits, les tensions et les frustrations ici en Belgique, car la responsabilité est considérable. Je pense que le dialogue interconvictionnel est une chance et peut constituer l’opportunité de nous (re)questionner sur notre projet de société et de nous reconnecter à ses finalités éducatives citoyennes. Je pense que l’éducation citoyenne est intrinsèquement liée au projet chrétien, juif, musulman et laïque, qui appelle à construire un monde meilleur pour chacun, en relation avec les autres : une société de fraternité et d’espérance. Il ne s’agit pas de rendre le vivre-ensemble possible en évitant les frictions et  les dossiers qui fâchent. Il est question d’un vivre-ensemble à construire avec nos différences, et grâce à la diversité et aux interactions qui permettent de trouver du sens, du lien social, et pas de développer une tolérance timide où l’on se côtoie, sans plus ».

« Notre institution souhaite être un lieu d’échanges et de rencontres », souligne Pascale Falek-Alhadeff, conservatrice au Musée Juif de Belgique. « Après l’attentat qui a frappé le Musée le 24 mai 2014, cette politique d’ouverture est, plus que jamais, essentielle à nos yeux. C’est en ce sens que nous organisons régulièrement des activités et expositions visant à promouvoir les échanges interculturels. L’exposition “Juifs & Musulmans, Cultures en Partage”, centrée sur les Juifs au Maroc dans les années 1950, fut présentée à Saint-Josse, Molenbeek, Bruxelles-Ville et Evere, et a reçu un accueil chaleureux, particulièrement dans les maisons de quartier. Dans la foulée, l’exposition “Bruxelles : terre d’accueil ?” a présenté l’expérience juive de la migration en la réintégrant dans l’histoire des vagues migratoires qui se sont succédé à Bruxelles depuis deux siècles et qui ont peu à peu transformé la capitale belge en “ville-monde” aux 184 nationalités. Les témoignages de migrants syriens, irakiens, soudanais furent présentés aux côtés de ceux de Juifs argentins ou encore polonais. Le public touché fut mixte, aux origines diverses, à l’image de Bruxelles aujourd’hui. Certains ont franchi la porte d’un musée pour la première fois. D’autres n’avaient jamais osé venir dans un musée “juif”. En complément de nos expositions, nous organisons des activités ponctuelles visant, elles aussi, à tisser des liens entre les communautés qui forment Bruxelles aujourd’hui. Nous venons ainsi d'organiser le 31 mai, pour la deuxième année, au sein même du Musée une soirée conviviale à l’occasion de la rupture de jeûne du Ramadan ». Pour Pascale Falek-Alhadeff, « ces rencontres et moments de partage ont un impact sur le terrain s’ils permettent de déconstruire les stéréotypes et de mener des projets en commun. Au-delà des discours, ce sont des ponts qui se construisent », assure-t-elle.  

Se rencontrer pour mieux se comprendre n’implique donc pas forcément d’être d’accord, la plupart de nos interlocuteurs parlent d’expérience. Si le vivre-ensemble désormais incontournable a encore beaucoup de chemin à faire, il est en tout cas clair que les initiatives visant au rapprochement interconvictionnel recueillent un succès grandissant parmi les citoyens. Un rapprochement encouragé souvent par une actualité belge ou internationale des plus violentes. Il y a quelques mois, dans le même esprit de dialogue, la Secrétaire d’Etat bruxelloise pour l’Egalité des Chances Bianca Debaets lançait la troisième édition de Lueurs (www.lueurs.brussels), magazine interreligieux distribué entre autres dans les bibliothèques, les maisons de jeunesse et les écoles de Bruxelles et œuvrant lui aussi au vivre-ensemble entre les différentes communautés religieuses et philosophiques. Et si l’association des initiatives citoyennes à la volonté des autorités publiques se révélait efficace, qui sait parviendrions-nous à entretenir sur le long terme des relations qui se limitent trop souvent à des événements ponctuels.

 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Michaël de Borman - 7/06/2018 - 18:33

    Merci aux acteurs de la nécessaire activation du dialogue interconvictionnel, et merci au Centre Communautaire Laïc Juif d'y donner écho. <3

    Se parler, c'est au moins 50% d'incompréhension en moins, et la meilleure prévention contre la haine.
    "Faire connaître pour faire aimer, faire aimer pour rendre solidaire": c'est vrai en tout et pour tout.