International

La quête nucléaire de l'Iran

Mardi 6 décembre 2011 par Nicolas Zomersztajn

L’Agence Internationale de l’Energie atomique (AIEA) a présenté le 17 novembre 2011 un rapport indiquant que l’Iran continue de développer l’arme militaire. Source de fierté nationale, le programme nucléaire iranien semble difficile à contenir et menace la stabilité du Moyen-Orient.

 

Si le régime islamiste en place à Téhéran depuis 1979 est déterminé à posséder l’arme nucléaire, on oublie souvent qu’à des degrés divers, aucun Iranien ne remet en cause le droit de l’Iran à développer un programme nucléaire. Pour les Iraniens, le nucléaire symbolise surtout la modernité, la richesse et la force de ce pays dont l’ambition est d’être une puissance régionale. Pour Firouzeh Nahavandi, professeur de sociologie à l’Université libre de Bruxelles et spécialiste de la Révolution iranienne de 1979, l’unité nationale autour du programme nucléaire doit être nuancée : « Les Iraniens ont d’autres préoccupations plus essentielles. Les discussions de cafés ou celles qu’on peut avoir avec un chauffeur de taxi ne portent pas sur la question nucléaire ». Elle ajoute : « Ce n’est pas parce que cette question ne fait pas partie de leurs préoccupations quotidiennes qu’ils s’opposent à ce que l’Iran puisse développer un programme nucléaire civil ou militaire. Si on commence à évoquer cette question avec les Iraniens, il ne fait aucun doute qu’ils défendent l’idée que leur pays soit doté de la capacité nucléaire. Ils ne comprennent pas pourquoi ils n’auraient pas le droit de posséder cette capacité alors que d’autres Etats comme l’Inde ou le Pakistan possèdent déjà l’arme nucléaire. On touche ici à la fierté nationale iranienne ».

Le nucléaire iranien n’est pas né avec le Révolution islamique. Encouragé par les Etats-Unis, le Shah d’Iran a développé un programme nucléaire. Il s’inscrivait dans le contexte de la Guerre froide. Il est d’ailleurs intéressant de noter que ce programme a été interrompu par Khomeiny pour être repris en 1984. A l’instar de nombreux éléments de la politique iranienne, il ne s’agit donc pas d’une innovation du régime des Mollahs. « Mais la nature radicale du régime rend beaucoup plus risquée la présence d’une bombe nucléaire en Iran, même si le Shah et les Mollahs partagent cette même idée que l’Iran doit être une puissance régionale », explique Olivier Roy, politologue français spécialiste de l’islam politique et de l’Iran.

Réaction en chaîne

Même si on accepte que l’Iran soit plus prévisible que le Pakistan qui possède déjà la bombe nucléaire, la simple possession par l’Iran de l’arme nucléaire risque d’entraîner une réaction en chaîne au Moyen-Orient. « Ce n’est pas l’usage de la bombe par l’Iran qui pose problème, mais la prolifération nucléaire dans la région. L’Arabie saoudite et la Turquie vont considérer que pour qu’ils soient sanctuarisés, ils doivent aussi posséder l’arme nucléaire », s’inquiète Olivier Roy.

Certains avancent que la bombe iranienne peut être considérée comme une arme de dissuasion, une idée que conteste Olivier Roy : « Ce n’est pas la Guerre froide et la configuration n’est pas bipolaire. Il n’y a pas d’un côté, les alliés d’Israël protégés par sa bombe et de l’autre, les alliés de l’Iran. Bien au contraire, on est face à une série d’acteurs régionaux comme les Turcs ou les Saoudiens, qui refusent de se retrouver coincés entre Israël et l’Iran ».

Depuis qu’ils ont pris un positionnement très hostile au nucléaire iranien, les Occidentaux mènent une politique incohérente sur bien des aspects. Ils ont commencé par présenter les sanctions comme un substitut aux bombardements. Mais en s’enfermant dans ce schéma, les Occidentaux se rendent impuissants. « Soit les Iraniens cèdent aux sanctions, soit ils sont bombardés. On leur soumet un chantage qu’on ne peut assumer, parce qu’on n’est pas convaincu de la nécessité de bombarder ce pays. Il suffit de voir un peu partout les débats sur cette question. Les Européens ne bombarderont jamais l’Iran. Ils menacent ce pays d’un bombardement américain ou israélien. Les Européens discutent avec les Iraniens en ayant en mains des cartes qu’ils ne contrôlent pas. D’autant plus que les Européens ne se mettront jamais d’accord avec les Israéliens sur un bombardement. Cette politique incohérente a permis aux Iraniens de poursuivre leur programme nucléaire militaire », confie Olivier Roy.

Hégémonie de l’Iran

Les Iraniens sont des adversaires coriaces et plus sophistiqués qu’on le pense. Ils ont toujours combiné brutalité et subtilité. Jusqu’à présent, cela leur a plutôt réussi. Ils se sont toujours gardés de franchir certaines lignes rouges, même en étant verbalement très violents. Que faire alors face à un régime iranien déterminé à se doter de l’arme nucléaire ? « Soit on prend une véritable posture de guerre et on l’assume. Dans cette hypothèse, il ne fallait pas envahir l’Irak ni l’Afghanistan. On agit dans ces deux pays en ignorant le facteur iranien. Soit on mène une politique d’engagement plus générale envers l’Iran, en renonçant à parler d’axe du mal. Ce n’est pas sans risque, car le régime des Mollahs est imprévisible », fait remarquer Olivier Roy.

On est monté en puissance verbale contre l’Iran, alors qu’on ne possède aucune maîtrise des cartes permettant de mettre fin à son programme nucléaire. Le problème étant que l’Iran, chiite et perse, veut l’arme nucléaire, certes moins pour s’en servir que pour assurer son hégémonie géostratégique sur un Moyen-Orient majoritairement arabe et sunnite. Loin d’apaiser une région déchirée par les conflits, cette prétention politico-religieuse confère à cette quête nucléaire une dimension inquiétante pour le monde entier.

L’Iran, « Etat du seuil »

Directeur général adjoint de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) de 1999 à 2004, Pierre Goldschmidt était responsable du département des Garanties chargé de vérifier l’usage exclusivement pacifique de l’énergie nucléaire par les Etats membres. A travers cette fonction, il a suivi de près le dossier nucléaire iranien.

Quelle est la particularité du dernier rapport de l’AIEA sur l’Iran ? Ce rapport contient une annexe technique de 14 pages où sont rassemblées pour la première fois toutes les informations indiquant que l’Iran pourrait avoir un programme nucléaire militaire. On parle notamment de documents ayant trait à la fabrication d’hémisphères d’uranium hautement enrichi, ce qui n’a d’application que dans le cadre d’un programme militaire. L’Iran rejette évidemment ces accusations, en affirmant que les informations sont fausses ou fabriquées à partir de documents électroniques. Il n’empêche que quand on rassemble tous les éléments du dossier et qu’on tient compte de la prudence avec laquelle l’AIEA se prononce, il est plus que probable que l’Iran a cherché à se doter de la capacité de produire des armes nucléaires et continue de le faire. Le rapport semble indiquer qu’il a mis en veilleuse certaines de ces activités à partir de 2003, mais qu’il poursuit malgré tout le développement de celles lui permettant d’ici quelque temps d’acquérir une capacité nucléaire. Soyons précis, à ce stade, personne ne dit que l’Iran est en train de fabriquer des armes nucléaires.

Qu’entendez-vous par « quelque temps » ? Pour répondre à cette question difficile, il faut distinguer la fabrication de l’arme nucléaire de la capacité de la fabriquer dans un délai très court. Si les Iraniens sont capables d’enrichir de l’uranium jusqu’à 20 %, ce qu’ils font déjà, il n’y a aucune raison de croire qu’ils ne soient pas capables d’enrichir l’uranium à 90 %, nécessaire à la fabrication d’une arme nucléaire. Ils ne l’ont pas encore fait, et tant qu’ils ne le font pas, ils ne disposent pas de la matière nécessaire à la fabrication de l’arme nucléaire. En revanche, aujourd’hui, ils sont capables de le faire dans des délais plus ou moins brefs, surtout s’ils accumulent des stocks d’uranium à 20 %. Une fois qu’on obtient de l’uranium enrichi à seulement 5 %, les deux tiers du travail d’enrichissement sont déjà accomplis pour produire de l’uranium enrichi à 90 %. Par ailleurs, pour autant qu’aucune matière nucléaire ne soit utilisée, l’Iran peut, sans violer ses accords de garantie avec l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), mener des expériences lui permettant de maîtriser toutes les étapes nécessaires à la fabrication d’une arme nucléaire. L’Iran est sur le point de devenir un « Etat du seuil ». Il s’agit d’un Etat disposant de toutes les connaissances scientifiques et des capacités techniques et industrielles nécessaires à la production d’armes nucléaires dans un délai court (par exemple trois mois, ce qui est le délai prévu par le Traité de non-prolifération pour s’en retirer). Tout semble indiquer que l’Iran veut devenir un « Etat du seuil », mais rien ne permet en revanche de dire que les Iraniens ont décidé aujourd’hui d’aller au-delà, et de se doter d’un arsenal nucléaire qui, selon moi, ne leur servirait à rien : devenir un Etat du seuil est suffisant pour conférer à l’Iran le prestige régional qu’il revendique, en même temps qu’un sentiment accru d’invulnérabilité. Cette évolution inquiète au plus haut point les Etats de la région, ceux du Golfe en particulier, qui redoutent l’expansion du chiisme activement soutenu par l’Iran. 


 
 

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