Le carnet de route d'Elie Barnavi

Questions pour le Nouvel An

Mardi 3 octobre 2017 par Elie Barnavi, Ancien ambassadeur d'Israël
Publié dans Regards n°869 (1009)

Faut-il regretter la guerre froide ? Je ne suis pas un nostalgique du monde bipolaire, loin s’en faut. Mais il faut reconnaître que, à l’intérieur d’un système dément dont le brinkmanship, la marche au bord du précipice d’une possible extinction de l’espèce humaine, était une façon de vivre, une certaine rationalité le préservait du pire.

Certes, au moins une fois ladite espèce humaine était passée tout près d’un holocauste nucléaire, mais les deux superpuissances ont su l’éviter. Elles jouaient aux échecs, pas au poker. De même, si Washington et Moscou étaient souvent impuissantes à empêcher que des incendies s’allument ci et là, leurs clients n’étant pas de simples marionnettes qu’elles manipulaient à leur guise, du moins pouvaient-elles en contrôler le périmètre, la hauteur des flammes et la durée. Le Proche-Orient est à cet égard un cas classique.

C’est fini désormais. Les clients de naguère n’en font qu’à leur tête. Cela s’est vérifié dès l’effondrement de l’Union soviétique, lorsque Saddam Hussein s’est permis d’envahir le Koweït. Cela se vérifie tous les jours depuis aux quatre coins de la planète. Notre monde est devenu ingouvernable. Et sa nucléarisation en est l’effet le plus spectaculaire, et le plus dangereux.

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Que faire de la Corée du Nord ? Et de l’Iran ? La Corée du Nord est déjà un Etat nucléarisé, et elle le restera. L’Iran aspire à le devenir. A défaut d’un illusoire renversement de tendance, le maître mot est un vieux concept de la guerre froide : containment (l’endiguement). L’endiguement a fonctionné avec l’Iran, à la faveur d’un accord arraché de haute lutte en juillet 2015 qui a gelé pour une décennie le programme nucléaire militaire iranien en échange de la levée progressive des sanctions qui frappent ce pays. Ses ennemis les plus farouches, Israël, les Etats du Golfe, et désormais l’administration Trump, veulent l’abroger. Ce dernier n’a-t-il point promis de le « déchirer » dès son accession à la Maison-Blanche ? Il a découvert depuis que c’était plus compliqué qu’il n’y paraissait et, à la mi-septembre, a même dû, à son corps défendant, renouveler la levée partielle des sanctions. Mais il n’a pas baissé les bras pour autant. Il a demandé à ses collaborateurs de lui fournir des arguments pour annuler l’accord. Et Netanyahou, en visite aux Etats-Unis à l’occasion de la réunion annuelle de l’Assemblée générale de l’ONU, l’y pousse de toutes ses forces.

C’est une politique idiote. Pour antipathique que soit son régime et détestables ses agissements, l’Iran a respecté la lettre de l’accord signé, sinon son esprit. Toute diplomatie doit avoir un objectif autre que de se tirer une balle dans le pied. Que cherche-t-on ? Inviter Téhéran à reprendre son programme nucléaire, tout en le libérant de tout contrôle ? En faire ainsi une deuxième Corée du Nord ?

Car enfin, Trump lui-même signerait des deux mains un accord similaire avec Kim Jong-un. Le problème est qu’avec ce dernier, l’endiguement ne fonctionne pas. Proche en ce sens du modèle hitlérien, la nature même de son régime, sa propre paranoïa, l’isolement, tout le pousse à la surenchère. Cas exceptionnel dans les relations internationales, il semble bien que l’équation nord-coréenne n’ait bonnement pas de solution. Compter sur la Chine pour ramener Pyongyang à la raison ? Mais la Chine, aussi exaspérée soit-elle par le comportement de son encombrant allié, craint plus que tout l’effondrement de son régime, la vague de réfugiés qui ne manquerait pas de s’ensuivre et la réunification de la péninsule sous la férule de Séoul. Se résoudre à la guerre préventive, voire « détruire totalement la Corée du Nord », comme s’y est engagé Trump à l’ONU, dans des mots qui reprennent étrangement la logorrhée iranienne à l’égard d’Israël ? C’est mettre Séoul à la merci de l’artillerie de Kim. Se résigner au statu quo ? C’est accepter de faire vivre ses voisins dans la terreur du feu nucléaire dès aujourd’hui, la Californie demain. Parler avec Kim ? Oui, mais sur quels termes, et avec quelles garanties ? Certains proposent un grand marché : la reconnaissance formelle de la Corée du Nord et de son régime, donc de la division définitive de la péninsule, en échange du gel de son programme nucléaire. Nous verrons bien.

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Le nationalisme est-il la vieille-nouvelle idéologie de l’Occident ? Dans un monde globalisé et multipolaire, où les menaces se jouent des frontières nationales -on se souvient du nuage de Tchernobyl qui était censé respecter le territoire français-, la logique voudrait que le multilatéralisme s’impose comme une solution de bon sens. Hélas, c’est le contraire qui se passe. Saisies d’agoraphobie, les nations ont tendance à se replier sur elles-mêmes. Dans le monde développé, le nationalisme est la seule idéologie encore debout.

Cette maladie de l’esprit, versant monstrueux du patriotisme, a trouvé son expression achevée dans le discours de Trump devant l’Assemblée générale de l’ONU. L’Etat-nation souverain, a-t-il asséné, est le fondement de l’ordre international qu’il appelle de ses vœux. « Charbonnier est maître chez soi », avait déclaré Goebbels devant l’Assemblée générale de la SDN, l’ancêtre de l’ONU. Cherchez la différence.

Cependant, le nationalisme fait mieux que de s’en prendre aux ensembles multi-étatiques ; il disloque les Etats eux-mêmes. Au Moyen-Orient, l’ordre postcolonial qui a enserré les peuples dans le carcan d’Etats artificiels a vécu. On ne voit toujours pas très bien par quoi il sera remplacé, sinon que le nationalisme prend là-bas la forme peu appétissante de l’ethnocratie religieuse. Mais comment ne pas sympathiser avec les Kurdes, peuple éclaté entre quatre Etats hostiles, repu de promesses non tenues ? Plusieurs fois reporté, leur référendum d’autodétermination devait avoir lieu le 25 septembre dernier.

En Europe même, terre bénie de la démocratie libérale, le bon vieux nationalisme est à l’ordre du jour. La Catalogne réussira peut-être là où l’Ecosse avait échoué. J’ai eu un jour l’occasion d’en parler avec Jordi Pujol, à l’époque président de la Généralité de Catalogne (il l’aura été 23 ans durant). « Vous autres Catalans », lui ai-je dit, « vous avez une très large autonomie, que voulez-vous de plus ? » « Eh bien, plus, justement », me répondit-il. « Jusqu’à l’indépendance ? », lui ai-je demandé. « Ah non ! Un Etat catalan souverain n’aurait pas grand sens », rétorqua le grand homme. Plus de deux décennies plus tard, je viens de poser la même question à Miguel Moratinos, ancien ministre espagnol des Affaires étrangères, de passage à Bruxelles. Il n’y croit pas non plus. Pourtant, les Catalans, engagés dans un bras de fer constitutionnel avec le gouvernement central, semblent bien décidés à arracher leur indépendance. Difficile de ne pas tenir compte du référendum -jugé illégal par Madrid- organisé ce 1er octobre. Il n’y aura pas de guerre de Sécession en Espagne, mais peut-être un Etat-nation de plus en Europe. D’autres suivront, qui sait. Et d’abord l’Ecosse, à la faveur d’un deuxième référendum - encore un effet du Brexit, soit dit en passant.

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Et Israël dans tout cela ? Ce n’est pas un hasard si Netanyahou a trouvé le discours du président des Etats-Unis « le plus courageux qu’il ait jamais entendu depuis plus de trente ans qu’il fréquente l’Assemblée ». Eh oui, Israël est bien armé pour survivre dans un environnement où les Trump, Kaczinski et autres Orban ont le vent en poupe. Pour les Juifs de la Diaspora, c’est moins certain. Eux ne peuvent vivre et prospérer que dans un ordre démocratique respectueux des droits de l’individu. S’il y a une leçon de l’Histoire à méditer en ce début de 5778, c’est bien celle-là.


 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Martine van Coe... - 18/10/2017 - 7:59

    Remarquable analyse.
    Merci de l'avoir publiée.

  • Par ezekiel - 18/10/2017 - 17:10

    Une fois encore l'ami inconditionnel du CCLJ et ex ambassadeur d'Israël déchu après un mandat écourté à Paris se complait à critiquer la politique du gouvernement israélien et le CCLJ comme à son habitude s'empresse de relayer sa position ne comprenant toujours pas qu'en diaspora on se limite au mieux à ne pas critiquer israël car ce pays a déjà suffisamment d'ennemis et n'a pas besoin d'une partie (toujours la même) de la communauté pour s'y mettre aussi.

    E.M.