L'opinion de Pierre Mertens

Quels droits pour quel homme?

Mardi 4 décembre 2018 par Pierre Mertens, écrivain et enseignant émérite de l’ULB
Publié dans Regards n°1034

Ainsi, comme on y procède tous les dix ans depuis 1948, on va commémorer en grande pompe la Déclaration universelle des droits de l’homme. Gageons que bien des langues de bois se feront entendre. Bien sûr, ne pas y souscrire, cependant, sera se dérober à un devoir de mémoire et surtout renonce à exercer son droit à la mémoire, ce qui est bien plus grave. Même si l’actualité est éclaboussée de sang, le produit reste à la mode (sauf lorsque certains conflits, comme celui du Yémen, se déroulent pour nous dans un silence assourdissant).

N’oublions pas qu’à l’origine, le texte n’avait été adopté qu’avant que toute une partie du monde, entre autre colonisé, n’ait participé à sa confection. N’oublions pas non plus que le texte n’était pas contraignant, mais se résumait à une leçon de morale à l’usage des nations (dans leur « grande sagesse » ?). Que, plus tard seulement, en résulteraient des pactes universels ou continentaux dotés d’une valeur obligatoire, avec la prise en considération de l’économique et du social, autant que du civil et du politique. Et ne perdons pas de vue, non plus, « qu’imprescriptibles et sacrés », ceux-ci, désormais, peuvent et doivent être sujets à des limitations et des dérogations éventuelles, si ce ne sont le droit à la vie et la non-rétroactivité de la loi pénale, sans quoi ils pourront s’entrechoquer et se porter atteinte les uns aux autres (notamment la liberté d’expression et le droit à la vie privée).

Ne pas oublier, non plus, qu’il n’est pas de liberté sans égalité. Et ne pas perdre de vue que certaines violations ont été commises au nom même d’« interventions d’humanité ». Bien distinguer que les droits de l’homme, là où ils se sont inscrits dans la réalité des faits, ne le doivent qu’à l’action de certains Etats veillant à la primauté du droit international sur le droit interne. En prenant en compte, au surplus, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et en s’avisant, surtout, qu’il n’est de droit de l’homme digne de ce nom que si on l’enregistre comme réellement imprescriptible. Il n’est pas que les génocides qui soient à considérer comme des « crimes contre l’humanité ». D’où la nécessité de compléter les pactes généraux par des conventions particulières qui prennent en considération l’homme concret replacé dans son genre et sa catégorie sociale. Et, en particulier, les droits spécifiques de la femme, les droits de l’enfant, par exemple et bien entendu.

Au moment de conclure sur l’anniversaire d’une Déclaration des droits de l’homme qui a constitué, lorsqu’elle fut conçue, une des leçons majeures et indispensables qu’il convenait de tirer d’une guerre mondiale où les droits élémentaires de l’être humain avaient été à ce point bafoués qu’ils en étaient littéralement réduits en cendres, il convient encore de se rappeler une chose. Même sous la plume d’idéologues s’exprimant au nom de l’humanisme, les droits de l’homme n’ont pas toujours eu bonne presse et apparurent ambigus et suspects. On leur reproche justement de se situer sur le territoire des belles âmes et de la bonne conscience, au-dessus des idéologies et au-delà du débat politique. Le « droit de l’hommisme » fut raillé, parfois insulté, abordé de façon péjorative, quand il n’est pas de débat plus politique que celui qu’il suscite et ouvre puisqu’il se situe au cœur même des rapports entre l’individu et l’Etat, la personne et le pouvoir, l’homme et la société. Qui ne se convainc pas de la nécessité et l’urgence de défendre « les droits humains » se retrouve obéissant à quelque étrange syndrome de Stockholm, ne pratique, même quand c’est à son insu, que la haine de soi.

Ce 10 décembre, les chefs de gouvernement des Etats membres de l’ONU devraient adopter à Marrakech un texte relatif à la légalité de la migration et aux droits qui en dérivent pour les intéressés. A bien y réfléchir, on ne saurait concevoir façon plus sérieuse de célébrer le 70e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Cela n’empêche pas, comme on le sait, certains de ceux qui gouvernent notre pays d’envisager cette perspective avec la plus grande réprobation. Cela me rappelle ce titulaire turc de la chaire des droits de l’homme, qui, sur un campus qui me fut familier, ne craignait pas d’enseigner à ses étudiants l’inanité du génocide des Arméniens commis en 1915 dans l’Empire ottoman. Comme quoi, le combat pour les droits de l’homme peut se révéler étrangement sélectif et reste à mener quotidiennement.


 

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