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Quelle place pour la religion dans la politique ?

Mardi 1 mai 2018 par Perla Brener
Publié dans Regards n°882 (1022)

Les faits. Après les déclarations fracassantes du parti Islam qui se lance dans la campagne des prochaines élections communales, l’inscription finalement avortée d’Aron Berger, Juif orthodoxe, sur les listes du CD&V ou encore le transfert évoqué de la seule parlementaire voilée Mahinur Özdemir sur les listes du PS, certains craignent une interférence du religieux dans la sphère publique. Comment l’analyser ? Faut-il y voir une nouvelle tentative d'immixtion de la religion ? La dérive électoraliste des partis ? Ou le juste reflet de la société, avec un repli communautaire grandissant avec lequel il faudra désormais compter. Plusieurs experts nous ont donné leur opinion.

 

« Je trouve très inquiétant ce retour du religieux dans la sphère du politique »,

souligne la philosophe et militante laïque Nadia Geerts. « Dans une perspective laïque, il me semble fondamental de séparer le politique du religieux. Cela signifie que les individus sont bien entendu libres de leurs convictions religieuses, mais qu’ils doivent renoncer à les porter par le biais d’un engagement politique.

Or, dans le cas du parti Islam, il y a de toute évidence volonté de défendre un projet politico-religieux. Dans le cas du Juif orthodoxe au CD&V (qui a entre-temps retiré sa candidature après la révélation d’une affaire judiciaire le concernant, ndlr), les choses sont un peu différentes, et davantage comparables à ce qu’il s’est passé il y a quelques années avec Mahinur Özdemir : on a un parti historiquement chrétien qui accepte sur ses listes électorales quelqu’un qui appartient à une autre mouvance religieuse, dont il adopte qui plus est une vision pour le moins conservatrice. J’y vois un déplorable clientélisme de la part de ces partis, prêts à toutes les compromissions cléricales pour attirer certains électeurs ». Pour Nadia Geerts, c’est l’égalité entre hommes et femmes qui est mise en cause dans les trois cas cités. « Je m’étonne qu’il soit possible de profiter de la démocratie pour défendre une vision du monde profondément sexiste, qui va dans le cas du parti Islam jusqu’à  la promotion de pratiques d’apartheid qui tomberaient de toute évidence sous le coup de la loi s’il s’agissait de couleur de peau et non de sexe... »

« Je ne vais pas me permettre de dire que le retour du religieux est programmé, mais force est de constater que depuis des années, rien n'a été fait concrètement par les autorités pour apporter une

certaine quiétude dans notre société en appuyant sur la séparation du politique et du religieux », affirme Hamid Benichou, administrateur du Centre citoyen belge musulman laïque. « En effet sur le terrain, je constate que le religieux qui se manifeste sans “voile” depuis un certain temps hausse le ton et interpelle avec force le politique afin de faire connaître ses propres exigences. La plupart des mouvements religieux fondamentalistes ont une dimension politique puisqu’ils veulent la fusion de l’Etat et de leur religion, de leurs lois religieuses et la soumission de toute la société à leurs croyances et règles. Comme tout citoyen, le religieux a le droit de donner son avis sur la politique, mais de là à orienter, au nom de la religion, les citoyens que nous sommes… Pour le candidat juif orthodoxe ou pour le parti Islam, ce sont bien les propositions de séparer hommes et femmes dans les transports en commun, dans les piscines, ne pas serrer la main qui nous interpellent.

Quant à la présence sur certaines listes de candidatures fortement marquées par la nationalité d’origine, la question qui se pose n’est pas l’électoralisme en tant que tel, car tous les partis ont une base électorale spécifique, même si elle est diversifiée. Le problème est de ne pas sacrifier ses principes, ses valeurs, son programme pour conserver ou s’attirer les faveurs d’une frange de l’électorat. Peut-on accepter des candidat(e)s refusant l’égalité entre hommes et femmes, ou refusant de reconnaître un génocide historiquement avéré ? Ou encore privilégiant les liens avec un pays d’origine devenu dictatorial ? Il faut réfléchir exactement de la même manière que face à des candidat(e)s tenant des propos racistes, antisémites, homophobes. Il n’y a pas de différence. Le communautarisme est bien présent avec la tendance à vouloir être entendu dans la société, avec ses particularismes. Et la voie politique est un des moyens pour y arriver. Dans les pays voisins, il existe des partis religieux en France, aux Pays-Bas… Il doit exister des garde-fous légaux, mais surtout un travail de fond de tous les acteurs de la société pour montrer que ce n’est pas la solution ».

« En vérité, il y a toujours eu des  tentatives d'immixtion du religieux

dans la sphère publique. Jusqu’il y a peu, elles s’exerçaient de façon discrète et “pondérée” eu égard à l’apaisement sur le clivage philosophique en Belgique », rappelle le politologue et professeur à l’ULB Pascal Delwit. « Désormais, les interventions se déroulent dans un contexte nouveau, fait de multiples crispations identitaires et d’exacerbations, auxquels certains secteurs religieux n’échappent pas. Dans ce processus d’exacerbation, les expressions autour de l’affirmation du fait religieux y concourent tout comme, occasionnellement, une vision très restrictive sinon punitive de la laïcité, à l’image de celle d’un Manuel Valls, par exemple.

Tant dans le monde catholique, musulman que juif, ces expressions qui défient de manière assumée des “codes” du vivre-ensemble restent très minoritaires dans les communautés confessionnelles concernées. Mais, étant donné les tensions et les replis observables dans la société, elles pourraient prendre plus d’importance comme “réceptacles” de ce que je pourrais appeler une “lutte imaginaire”, 
en référence à la notion de communauté imaginée de Benedict Anderson. Après, il y a aussi une logique politique relative à la constitution des listes électorales. La plupart des partis essaient, à travers des personnes emblématiques, de créer une somme de petites “communautés” électorales. A proprement parler, ce n’est vraiment pas nouveau. Et l’imbroglio autour d’Aron Berger démontre que c’est une voie périlleuse. Et l’hypothèse de l’arrivée d'Özdemir au PS le serait plus encore. Par ailleurs, cela dépasse largement le rapport au “religieux”.

Claude Marinower

est échevin de l’Instruction (Open VLD) à Anvers. « J’avoue avoir été surpris en apprenant la candidature de cet ultra-orthodoxe, mais en y réfléchissant, l’approche des élections a toujours montré une “chasse” ou en tous cas les efforts consentis par les partis pour trouver des candidats qui attireraient les voix de la communauté. A Anvers, on pense que c’est au niveau du degré de religiosité que cela peut se jouer ». Conscient de ces manœuvres électoralistes, l’élu anversois (depuis 1987) souligne : « Je me suis personnellement toujours présenté comme un flamand, anversois, belge… et juif, sans m’être jamais targué d’être le représentant de la communauté juive. En privé, chacun fait ce qu’il veut, tant que cela n’enfreint pas la loi bien sûr. Le problème devient différent lorsqu’on brigue un mandat politique, avec des valeurs à respecter, comme celles de la séparation entre l’église et l’Etat ou l’égalité hommes-femmes. Avec les déclarations d’Aron Berger, on pouvait s’attendre à ce que sa candidature soit mise à mal. Les révélations judiciaires n’ont fait que s’ajouter à une course déjà courue ». Claude Marinower déplore par ailleurs les amalgames qui ont été faits par les médias : « Cet élu fait partie d’une frange ultra-orthose, et c’est devenu “la communauté juive”, comme s’il n’y avait pas d’autres Juifs à Anvers qui compte pourtant d’autres élus juifs tout à fait modérés. Une fois encore, on a pu constater l’importance que l’on donnait à la communauté. Certes, chaque siège acquis par les partis peut faire la différence, mais on a entendu parler de 30.000 voix pour la communauté juive, c’est bien sûr un mauvais calcul. Le nombre de votants, si on retire les familles nombreuses des ultra-orthodoxes et les non-Belges, doit s’élever à une petite dizaine de milliers ».

« Il semble que nous ne soyons pas encore suffisamment intégrés en Belgique et peut-être pas assez bien accueillis ». Cette déclaration du candidat ultra-orthodoxe Aron Berger sur la liste anversoise du CD&V aura marqué la fin d’une carrière politique à peine entamée quelques heures plus tôt, après avoir défrayé la chronique avec une vision des relations hommes-femmes des plus rétrogrades, refusant de serrer la main des femmes et assimilant la mixité dans les écoles à de la maltraitance ! On peut craindre pourtant que sans la révélation qui a suivi de ses ennuis judiciaires, sa candidature aurait été maintenue, comme celle de l’ex-CDH Mahinur Özdemir, candidate désormais indépendante courtisée par certains partis, malgré sa proximité avec l'AKP du président turc Erdogan. Une proximité encombrante, mais très intéressante pour ravir les voix de la communauté turque de Belgique.

 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Daniel Donner - 7/05/2018 - 13:26

    "cela signifie que les individus sont bien entendu libres de leurs convictions religieuses, mais qu’ils doivent renoncer à les porter par le biais d’un engagement politique."

    Attaquer la religion lorsqu'elle se mele de politique c'est renier la democratie.
    Tous les partis defendent pricipalement leurs propres chapelles (enfin, surtout leur chaise ou est colle leur c... Helas).
    Refuser aux pratiquants de parler de leurs idees via le prisme de leur religion est anti-democratique,

    Ce qu'il faut c'est dire clairement que la democratie doit se defendre, qu'un parti anti-democratique dans ses idees doit etre interdit. Pas de democratie pour les ennemis de la democratie.
    Oui Hitler devait arriver au pouvoir si les Allemands le desiraient, mais il ne devait pas avoir le droit de remplacer la democratie par sa dictature. Il fallait des lois l'en empechant, une justice qui ne soit pas aux ordres pour les faire respecter. C'est aussi simple que cela. La democratie doit se defendre, pas empecher d'exprimer des idees via le politique.