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Que faire de notre passé colonial ?

Mardi 5 septembre 2017 par Perla Brener
Publié dans Regards n°867 (1007)

Les faits. Les événements tragiques de Charlottesville début août et le déboulonnage de statues confédérées dans certaines villes américaines ont ravivé la mémoire d’un passé colonial difficile à assumer. Peut-on raser le passé pour reconstruire l’histoire ? Faut-il au contraire en laisser la trace pour éviter qu’il ne se reproduise ? Existe-t-il un devoir d’histoire, semblable au devoir de mémoire ? Tour d’horizon auprès d’historiens, africanistes et spécialistes des questions mémorielles.

Statue de Léopold II, roi des Belges, à Bruxelles

« Lorsque nous allons à la rencontre des étudiants de l’enseignement secondaire supérieur dans le cadre des discussions préalables à leur participation à notre programme “La haine, je dis NON !”, nous sommes régulièrement interpellés par des questions et des réflexions sur le colonialisme et la responsabilité belge, voire européenne », explique Ina Van Looy, directrice du Centre d’éducation à la citoyenneté (CCLJ). « Notre démarche vise toujours à tenter de clarifier les notions historiques évoquées, à les contextualiser, mais également à entendre le ressentiment des jeunes originaires de ces pays anciennement colonisés. Il nous importe de s’interroger ensemble, de décrypter, de comprendre le phénomène de la colonisation, son idéologie raciste et ses conséquences. Notre histoire est lourde, la seule manière de “l’alléger” est d’y faire face, de la reconnaître et de l’expliquer. De retour d’un voyage d’étude au Rwanda, ayant acquis une connaissance et une conscience plus aigüe de la responsabilité du pouvoir colonial belge dans la polarisation de la société rwandaise et de ses conséquences meurtrières, je sais déjà que ma rencontre avec les étudiants, tous les étudiants, autour du génocide des Tutsi de 1994, débutera par un exposé plus complet qu’auparavant sur la responsabilité coloniale belge dans la tragédie rwandaise. Une fois l’histoire expliquée, qu’en faire ? C’est là que tous les pédagogues doivent intervenir, pour veiller à ce que l’enseignement de cette histoire passée empêche sa résurgence et dans ce cas précis, déconstruise les clivages qui s’expriment encore ici, en Belgique, alors qu’ils n’ont plus droit de cité au Rwanda ».

Kalvin Soiresse Njall

est le coordinateur du Collectif Mémoire coloniale et lutte contre les discriminations, en faveur d’un travail de « décolonisation mentale ». « La question de la décolonisation de l’espace public en Belgique a été mise en avant bien avant le déboulonnage des statues confédérées aux Etats-Unis », rappelle-t-il. « Le mouvement de Charlottesville n’a fait qu’amplifier le débat en Belgique. J’en veux pour preuve le mouvement populaire autour de la demande d’une “Place Lumumba” que nous portons avec d’autres mouvements et activistes au cœur du quartier Matonge à Ixelles depuis des années. Il y a également eu des initiatives individuelles comme celle d’un de nos sympathisants, Henri Claus, qui a interpellé le collège communal louviérois sur la nécessité de débaptiser une rue portant le nom de Léopold II en 2015. En Belgique, ces événements ont visiblement eu plus de résonance que dans d’autres pays anciennement coloniaux parce qu’aucun travail sur la mémoire coloniale en lien avec la cohésion sociale n’a été véritablement mené. Le passé colonial ne doit pas être totalement effacé. Mais les symboles qui contreviennent fortement à nos valeurs, y compris à celles qui étaient dans la Constitution belge dès 1830 avant que l’Etat belge ne les viole en allant coloniser, doivent être effacés. Pour le reste, ils doivent être déconstruits par une contextualisation intelligente et servir d’outils pour le devoir de mémoire. Le devoir de mémoire est capital pour l’avenir d’un pays. Il est essentiel pour la construction d’une citoyenneté ouverte, inclusive ainsi que pour régler les problèmes liés aux stéréotypes, aux préjugés, aux discriminations et aux souffrances identitaires ».

« Ce débat est compliqué et me pousserait à botter en touche », affirme l’historien Joël Kotek (ULB). « Mon sens de l’histoire, ma sensibilité serait-elle à géométrie variable ? D’un côté, je ne comprends pas que la Flandre persiste à donner des noms de rues à d’infâmes collaborateurs du régime nazi, de Cyriel Verschaeve à Irma Laplasse, qu’il existe encore une rue Edmond Picard à Ixelles, du nom de ce jurisconsulte belge, apôtre du racisme biologique ; de l’autre, je retiens du Roi Léopold II, la figure de roi bâtisseur auquel Bruxelles doit tant. Bruxelles, pas le Congo. That’s the problem, I suppose. A cela s’ajoute le problème de savoir où s’arrêter ? Après Léopold II, qui fut rappelons-le, Roi des Belges, faudra-t-il aussi songer à déboulonner la statue de Godefroid de Bouillon qui extermina tous les Juifs et les musulmans lors de la prise de Jérusalem en 1099, celle de Napoléon Ier qui rétablit l’esclavage, voire de Voltaire qui participa à l’armement de navires négriers ? L’essentiel à mes yeux serait de lancer un vaste chantier de recherches sur la colonisation belge et ses crimes. Pour ce qui concerne les crimes coloniaux, il n’y a pas à ce jour d’équivalent de La Belgique docile, publié il est vrai plus de soixante ans après les faits de collaboration. Pourquoi pas une commande du Sénat au CEGES ? »

Selon la journaliste Colette Braeckman, spécialiste de l’Afrique, « revisiter l’histoire peut inspirer nombre d’intellectuels, d’activistes, permettre de démystifier ces histoires qui ont forgé notre mémoire collective et relativiser l’aura des héros d’autrefois. Mais l’exercice peut s’avérer dangereux, car lorsque Stanley, Léopold II et pourquoi pas Albert 1er et tant d’autres auront fait la culbute, sommes-nous sûrs d’avoir les moyens de les remplacer dans cet imaginaire collectif qui sous-tend les nations ? Au lieu de gommer l’histoire, ne faudrait-il pas plutôt l’enrichir, apporter une meilleure compréhension des faits réels, faire place à de nouveaux héros ? Reprenons l’exemple du Congo, qui, semble-t-il, inspire les protestataires du Nord du pays. Il est vrai que Léopold II, comme d’autres dirigeants européens à l’époque, a envoyé en Afrique des explorateurs, des lieutenants, des fils de famille, mais aussi des mercenaires, des gens de sac et de corde recrutés à travers toute l’Europe et mus par l’appât du gain. Mais les Français firent-ils autre chose ? Ou l’Angleterre, qui eut à cœur d’imposer à l’Inde ses règles commerciales qui détruisirent  les productions  locales et qui finit par accepter la partition du pays ? Sans oublier les Allemands, qui, lors de la conquête du Sud-Ouest africain, organisèrent le génocide des Hereros… Au lieu de déboulonner des statues, ne faudrait-il pas plutôt reprendre l’enseignement de l’histoire, expliquer aux jeunes quelles sont les origines des écarts de développement entre les pays du Nord et ceux du Sud, mettre l’accent sur les échanges inégaux qui furent imposés aux peuples colonisés et d’où sont nées tant de grandes fortunes aujourd’hui « blanchies », légitimées par le passage des générations ? Mais surtout, il faudrait, dans nos villes et sur nos squares, accueillir d’autres statues, faire place à d’autres héros. Comment imaginer qu’en Belgique, aucune rue ne porte le nom de Patrice Lumumba, le héros de l’indépendance congolaise, célébré dans le monde entier ? Qu’en est-il de Simon Kimbangu, le prophète non violent, emprisonné par les Belges durant trois décennies, ou du gouverneur Pierre Ryckmans, qui choisit de placer le Congo dans le camp des alliés, pour n’en citer que quelques-uns ? Comment se fait-il qu’aucune fresque ne relate le million de Tutsi rwandais  massacrés en 1994, victimes d’une haine largement semée par la colonisation belge ? L’histoire ne progresse pas avec des soustractions, des biffures inspirées par le politiquement correct, des défenestrations aux mobiles équivoques », souligne Colette Braeckman. « Elle s’écrit en intégrant toutes les luttes, tous les courages, et si l’on veut que les jeunes trouvent un sens au présent et acceptent de construire l’avenir, il faut enrichir leur ligne du temps non pas avec des anathèmes, mais avec la vérité. Avec toutes les vérités. Et prendre le temps de les enseigner ».

« Malgré son histoire comme institut colonial, le Musée royal de l’Afrique centrale (MRAC) a adopté depuis 2000 une approche beaucoup plus critique sur notre passé colonial par des expositions temporaires comme ‘Exit Congo’ (2000-2001), ‘Mémoire du Congo. Le temps colonial’ (2005) et ‘Indépendance ! 50 ans d’indépendance racontés par des Congolais’ (expo sur base de témoignages congolais) (2010) », précise Guido Gryseels ((c) Willem Deleeuw), directeur général. « Nous avons également réorganisé notre salle d’histoire en 2007, en collaboration avec la diaspora africaine, et avons accordé de l'attention aussi à la violence dans l’Etat indépendant du Congo. La prochaine exposition permanente (le Musée étant actuellement fermé pour rénovation, ndlr) sera d’une part focalisée sur l’Afrique contemporaine et présentera d’autre part une vue critique et contemporaine du passé colonial belge et de la violence au Congo pendant l’époque de Léopold II. Nous ferons une distinction entre le ‘système colonial’ qui, par définition, a une connotation négative et les contributions d’individus qui souvent ont travaillé dans les colonies avec beaucoup de dévouement et de bonnes intentions. L’information sur le passé colonial doit nécessairement être maintenue, actualisée et contextualisée. Il est important d’informer les futures générations que certains de nos problèmes de la société multiculturelle, comme le racisme, trouvent leur origine (pour une partie) dans le passé colonial. Les monuments et les plaques commémoratives sur le passé colonial en Belgique doivent rester à leur place, puisqu’ils font partie de notre histoire, mais en étant contextualisés ».


 
 

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