L'opinion de Grégoire Jakhian

Que faire des commémorations des génocides ?

Mardi 4 avril 2017 par Grégoire Jakhian, Avocat au Barreau de Bruxelles
Publié dans Regards n°859

Yom HaShoah, soulève les mêmes interrogations que le 24 avril, date de la commémoration du génocide des Arméniens en 1915. Les risques de dérive sont identiques. La Shoah est le génocide des génocides, même si elle est la fille de celui de 1915, comme les travaux des historiens allemands le révèlent régulièrement.

 

Trop souvent en diaspora ou ailleurs ne voit-on pas dans ces jours l’occasion rituelle de célébrer le culte d’un dieu sans titre : le génocide ? Ce génocide n’oblitère-t-il pas l’ère pré-génocidaire et ne distribue-t-il pas abusivement des certificats de légitimité ? Le génocide entraîne un repli de la raison sur soi et l’étiolement du regard sur le monde. A quoi servent dès lors ces commémorations pour les héritiers et les autres ? Malgré elles, les Tutsi ont été génocidés en 1994 sans que les Arméniens, les Juifs et les autres n’aient réagi avant et pendant les massacres. Que faisons-nous, que pouvons-nous faire pour les Tutsi du Burundi en 2017 ?

Les héritiers des génocides devraient être porteurs d’un devoir d’action citoyenne et non d’un droit à une rente politique ou historique. A la différence de la Shoah, le génocide de 1915 n’est pas reconnu par l’Etat qui a succédé à son auteur. Pire, cet Etat le nie officiellement en toute impunité. Et pourtant, en tant que petit-fils d’un survivant, je vis avec cette injustice, mais je trouve un réconfort fraternel dans les liens que les survivants tutsi tentent de retisser avec leurs bourreaux hutu.

Pourquoi ne pas faire des commémorations annuelles des génocides un point de départ ou une embouchure d’un noble fleuve cicatrisé, se jetant dans une mer nouvelle, plutôt qu’un labyrinthe aux parois en miroirs, où même les souvenirs ne réfléchiraient plus ? Les commémorations ne sont pas abouties si les jeunes Juifs et les jeunes Arméniens ignorent l’histoire de tous les génocides. Le souvenir seul est stérile, comme dans un conte de Borgès.  Qu’est-ce que les victimes auraient dit de Yom HaShoah ou du 24 avril ? Auraient-elles approuvé ? Y auraient-elles vu une inutile ostentation ou un nécessaire hommage ? Y auraient-elles assisté si elles avaient eu le pouvoir surnaturel d’un invisible observateur revenant des morts ? Je pense à quelques survivants. Leurs réactions étaient diverses. Certains fuyaient ces commémorations et d’autres s’y accrochaient. Pourquoi ne pas admettre une même diversité de réactions parmi nos contemporains ? Je pense à Ruth Klüger, pour la possibilité d’une origine détachée de la Shoah. Je pense à Nathalie Skowronek, pour la possibilité d’un droit à l’oubli. Elles m’accompagnent au 24 avril. Mais je pense aussi à Imre Kertesz et à l’omniprésence obscurcissante de la Shoah. Il ne voulait pas réduire Auschwitz à « une affaire entre Allemands et Juifs ». Il voulait envisager la Shoah comme « un vécu universel ». Il transmet la Shoah à toutes les générations futures qui en feraient la demande. Cette extension du domaine de la généalogie est due à un survivant de la Shoah…

Arrivera un temps où le génocide sera commémoré sans que le mot génocide (créé par Raphael Lemkin en étudiant les massacres d’Arméniens qui ne s’appelaient pas encore génocide) ne recouvre encore un sens, un peu à la manière de certaines fables où une statuette est vénérée sans que les adorateurs sachent ou se souviennent pourquoi. Pour éviter d’en arriver à une telle impasse inexorable, les pleurs et les lamentations doivent sinon céder, au moins se joindre à une parole sociale audible et engagée vers et pour celui qui n’est pas juif ou arménien (à supposer que la définition du Juif et de l’Arménien en diaspora soit communément admise). Les Tutsi agissent dans le concret que leur deuil ne parvient pas à voiler. Chez les Arméniens, le deuil est aussi transmis par le virus du négationnisme de l’Etat turc.

L’ensablement provoqué par un génocide est durable et accaparant, même plusieurs dizaines d’années après sa perpétration. Je m’interroge sur ses rémanences aussi surprenantes qu’hétérogènes. La mort a occupé un thème central au pavillon israélien à Venise. Trop d’étudiants universitaires arméniens consacrent des travaux de fin d’année au génocide. Le génocide fait des survivants et de leurs héritiers une conséquence. Je suis aussi frappé par la similitude comportementale d’une grande partie du monde politique belge. La sympathie se fait trop souvent faiblesse ou lâcheté face à l’antisémitisme ou au négationnisme. Mais cette similitude s’étend aussi à Israël et à la République d’Arménie qui peuvent faire du génocide une arme diplomatique ou politique. Comme si une victime d’un génocide devait dicter le tracé d’une frontière ou le contenu d’une loi attentatoire de droits fondamentaux.

Je souhaite conclure en relevant qu’en 2017, Yom HaShoah est célébré aussi un 24 avril. Une chaîne d’union se forme entre descendants grâce au hasard du calendrier. A l’avenir, il revient à chacun la responsabilité de substituer de la volonté au hasard pour penser ensemble, au moins une fois par an, quel que soit d’ailleurs le jour, mais aussi pour apprendre à rire ensemble. 


 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Walensky - 3/05/2017 - 12:48

    Toujours le devoir de memoire pourque plus jamais les genocides
    ne se reproduisent .