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Projet Aladin, un pont entre cultures

Mardi 6 décembre 2011 par Propos recueillis par Perla Brener
Publié dans Regards n°745

Les faits. Le 8 décembre 2011, au parlement bruxellois, les amis belges du Projet Aladin ont été officialises. Une nouvelle antenne, au cœur de l’Europe, pour « franchir le fosse de l’ignorance dans la langue de l’autre ». Lance sous le parrainage de l’Unesco en mars 2009, soutenu par plus d’un millier d’intellectuels, universitaires et personnalités publiques issus de plus de 50 pays, le Projet Aladin vise« a promouvoir le rapprochement interculturel, en particulier entre juifs et musulmans, fonde sur la connaissance mutuelle, l’éducation et le respect de l’histoire, le refus des conflits de mémoire et la primauté du dialogue ».

 
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Son originalité : familiariser des personnes de diverses cultures avec l’histoire, la religion et la culture de l’autre dans leur propre langue maternelle, grâce à l’aide des nouvelles technologies. Déjà riche d’un site internet multilingue, le Projet Aladin présentait en octobre à la Foire internationale du livre de francfort 18 ouvrages sur la shoah en arabe et en persan, parmi lesquels Le journal d’Anne Frank, si c’est un homme de Primo Levi ou Shoah de Claude Lanzmann. Et les projets éducatifs et pédagogiques abondent. Si tous louent les ambitions d’Aladin, les avis sur la méthode utilisée apparaissent plus mitiges.

Hubert Benkoski est le coordinateur des amis belges du projet Aladin. Il en résume ainsi la philosophie : « Autrement ! Aller vers l’autre autrement dans sa langue et par les supports qui lui sont accessibles en direct, à volonté et gratuitement. Sans angélisme ni compromission, le Projet Aladin est beaucoup plus qu’une idée, c’est un train d’espoirs, qui accélère à mesure que les wagons s’ajoutent... Comme aujourd’hui le premier wagon de la Belgique. Je suis si heureux que ce train-là soit enfin sur les rails, d’avoir pu y sauter en marche, d’y trouver tant d’amis de toutes cultures, de toutes convictions, de tous les espoirs. Je suis venu voir de mes propres yeux l’étendue du mal que l’être humain peut faire (…). Nous devons apprendre a nos jeunes dans les mosquées, les églises et les synagogues ce qui s’est passé à Auschwitz”… ce sont les paroles du grand mufti de Bosnie, Mustafa Ceris. Le Projet Aladin a parlé de Primo Levi dans dix villes du monde arabo-musulman et il en sera bientôt de même à Bruxelles. Nous parlerons aussi des communautés juives en terre d’islam, des justes musulmans parmi les nations. Le Projet Aladin, par son site et sa bibliothèque accessibles en ligne, brise le monopole des productions antisémites et négationnistes, des appels à la haine. Depuis mon engagement dans le projet Aladin, j’ai rencontre -en Belgique- beaucoup d’amis musulmans qui pensent autrement, l’expriment et adhèrent sans réserve au texte fondateur du Projet Aladin, l’appel à la conscience”. J’ai la conviction que chacun d’entre nous, quelle que soit sa fonction ou sa place, peut faire en sorte que l’humanité avance ou recule. Ensemble, nous tendons la main à tous ceux qui rêvent, comme nous, d’un avenir de paix, de justice, de respect ».

Journaliste et écrivain français, Antoine Vitkine a réalisé une quinzaine de films documentaires, dont un intitulé Mein Kampf, c’était écrit, portant sur la diffusion de l’ouvrage à travers le monde et les effets qu’il continue d’avoir sur les populations. Il connait bien l’histoire du monde arabe, mais ne la juge pas centrale. « Je pense que les questions politiques et géopolitiques sont beaucoup plus décisives », estime-t-il. « Porté sur l’histoire et la culture, le Projet Aladin est très ambitieux et il faut l’être pour avancer. C’est un travail long et subtil, mais face à des esprits aussi échauffés que ceux que l’on trouve en Egypte par exemple, très éloignés d’une posture de raison, il constitue, à court comme à moyen terme, une goutte d’eau dans l’océan. Je pense que les choses commenceront véritablement à bouger quand la situation géopolitique bougera, et quand le conflit israélo-palestinien, pour ne citer que lui, trouvera un règlement pacifique. Le sentiment d’injustice qui en découle, à tort ou à raison, n’est pas à sous-estimer et est la cause de beaucoup de choses, bien plus que le rapport à l’histoire ».

Chef de projet du Centre d’éducation à la citoyenneté du CCLJ, travaillant toute l’année avec les élèves des écoles de la Communauté française, Ina Van Looy se réjouit de la création des Amis belges du Projet Aladin. « Ce programme d’abord pensé pour les pays où la désinformation, voire la négation, règne à propos de la Shoah se doit de rayonner en Belgique. La section belge offre deux facettes qui sont essentielles à notre travail de terrain dans les écoles francophones : elle fédère des personnalités de tous bords et de toutes confessions autour de l’enseignement de la Shoah et de la connaissance de l’autre, et elle diffuse du matériel pédagogique de qualité pour déconstruire les préjugés à l’égard des Juifs et des musulmans dans la perspective du vivre ensemble”. Dans le cadre de notre programme de sensibilisation au crime de génocide, il n’est pas rare que les élèves nous interpellent sur le génocide” des Palestiniens. Nos discussions nous permettent de revenir ensemble sur les origines du conflit israélo-palestinien et d’expliquer en quoi la situation actuelle n’a rien à voir avec un génocide. Nous tentons d’élargir leur angle de compréhension d’un conflit qui se limite parfois à une vision très manichéenne de l’histoire. Ces échanges peuvent débuter dans une atmosphère houleuse, mais nous parvenons très vite à installer le respect et l’écoute. Dans leurs questionnements, ces élèves nous prouvent qu’ils sont, en réalité, en demande de rencontre et de dialogue. Il nous importe de montrer l’exemple du Projet Aladin, ici en Belgique, et de bénéficier de ses outils pédagogiques ».

Spécialiste d’histoire juive européenne, rédacteur en chef de la Revue d’histoire de la Shoah et responsable éditorial au Mémorial de la Shoah (Paris), Georges Bensoussan a consacré une grande partie de ses travaux à l’antisémitisme, au sionisme et à la question du lien mémoire/histoire. « Le Projet Aladin a de bonnes ambitions »affirme-t-il,« mais ses finalités posent problème ». Il s’en explique :« La traduction en turc, en arabe et en persan d’œuvres sur la Shoah et de la Shoah est une bonne chose, comme de faire connaître par le papier ou en ligne un certain nombre de textes essentiels. Mais quelles en sont les arrière-pensées politiques ? Si l’on pense que l’on pourrait venir à bout du refus arabe en mettant l’accent sur la connaissance de la Shoah, on fait fausse route. S’il est essentiel de connaître la tragédie de l’autre, on n’achète pas la reconnaissance politique par la compassion. Le droit de vivre ne se mendie pas, il ne se négocie pas. De surcroît, miser sur la compassion et sur une histoire victimaire traduit une méconnaissance profonde des structures mentales du monde arabo-musulman. Enjoliver l’histoire des Juifs en terre arabe au cours des cent dernières années qui ont précédé l’exil, relève au mieux de l’erreur historique, au pire de l’imposture. En une génération à peine (1945-1970), les Juifs du monde arabe sont partis en masse. Les trois quarts d’entre eux ont gagné l’Etat d’Israël. Si la guerre israélo-arabe (1948-1949) et la naissance d’Israël ont évidemment joué leur rôle dans cet exode, le passé de dhimmitude des Juifs en terre arabo-musulmane a bien davantage compté au moment des indépendances arabes. Le Projet Aladin est donc une bonne chose à la condition de ne pas prendre de libertés avec l’histoire des Juifs de l’Orient arabe. Près de 850.000 Juifs, souvent profondément arabes de langue et de civilisation ont brutalement quitté leurs terres natales. Et spoliés au passage. La réconciliation avec le monde arabe est possible à la condition qu’il se mette à écrire son histoire et à sortir de sa mythologie. Faire entendre l’histoire de la Shoah est une chose excellente, mais pas au prix d’une occultation du passé ».

Vice-président honoraire du Parlement francophone bruxellois, Mahfoudh Romdhani a un autre point de vue. « Le Projet Aladin est unique dans son genre », affirme-t-il. « On sait qu’il existe des associations pro-palestiniennes et des associations pro-israéliennes, et c’est justifié des deux côtés. Mais voilà ce nouveau projet qui unit et ne divise pas : son objectif est d’aller chercher dans l’histoire, dans la culture de l’autre, ce qui rapproche et non ce qui sépare; quel bel idéal ! Ca me rappelle la fraternité entre Averroès et Maimonide. Ce projet a pour ambition d’être international. Prévenir, c’est mieux que guérir : vu notre mosaïque bruxelloise, l’antenne belge s’inscrit totalement dans ce projet. Il ne faut surtout pas de repli sur soi, mais aller à la rencontre de l’autre, des autres, main tendue et cœur ouvert. L’indifférence, l’ignorance d’autres cultures entraînent un enfermement sur soi. Ici, à Bruxelles, cette antenne est un tout nouveau-né : il est beau et ses parents sont heureux de vous annoncer cette bonne nouvelle. Les seuls cadeaux qu’Aladin voudrait recevoir, c’est votre main pour l’aider à grandir. Les politiques voient dans ce projet un point de rencontre, d’échange et de découverte ».


 
 

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