A propos d'un propos

Le "progressistejuif"

Vendredi 1 juin 2018 par Alain Mihàly

L’interview récente (intitulée « L'Union des progressistes juifs de Belgique déplore un manque de pression sur Israël ») par la RTBF d’un « progressistejuif » (progressiste juif) archétypal a été vue plus de 100.000 fois. Il y a donc quelque raison à questionner le discours déployé.

L’identité du progressistejuif est entièrement absorbée par le politique, réduit lui-même à un antisionisme basique et essentialiste. Ce positionnement, qui représente le dernier stade du communisme juif, assure au progressistejuif une place de choix au panthéon de la gauche radicale.

Pour asseoir son « élection », source de sa jouissance narcissique, le progressistejuif articule son discours autour de deux topos interdépendants : celui du chantage à l’antisémitisme et celui de la représentation.

Le progressistejuif archétypal, qui se présente comme historien, s’en prend à « l’arme de l’antisémitisme » en manifestant bien de ses deux mains que le terme « antisémitisme » doit être mis entre guillemets. Selon son propos, « sont accusés d’antisémitisme tous ceux qui critiquent Israël », ce qui a pour conséquence de décourager de nombreuses personnes de « s’intéresser » à la Palestine. Il importe donc de ne pas succomber à ce chantage.

Si le procédé de la qualification antisémite est récurrent au sein de la droite communautaire pro-israélienne, il est faux de poser comme proposition absolue que « toute critique » est qualifiée d’antisémite. Mais surtout, cet argumentaire suggère clairement que « l’antisémitisme » (avec ses guillemets de rigueur) n’existe fondamentalement que comme fiction mise au service d’une politique. Face au développement manifeste d’un antisémitisme qui s’est montré meurtrier dans de nombreuses circonstances récentes, cette attitude présente des aspects révisionnistes. Elle a également pour conséquence de vider de toute question la problématique de l’antisémitisme contemporain.

L’historien militant est ensuite amené paradoxalement à énoncer que « des préjugés antisémites se développent » mais uniquement, parce que cela lui permet de soutenir qu’ils « sont en lien avec ce qu’il se passe là-bas » et donc de projeter la responsabilité de ce phénomène sur Israël et les sionistes. [Notons que si les poussées de haine antisémites peuvent être corrélées à des évènements précis, il ne s’agit pas d’un lien de cause à effet. La haine du Juif ne s’explique pas dans l’Histoire par des faits, mais par des fantasmes collectifs et des projections. L’antisémitisme est un préalable et non la conséquence d’événements conflictuels].

C’est aussi parce que le propos s’inscrit dans un contexte où la Palestine occupe une place symbolique et identitaire centrale dans la psyché « progressiste » qu’il doit être tenu. L’existence au monde du progressistejuif en dépend. Un exemple récent donne la mesure de ce qui est en jeu : H. Le Paige, journaliste et commentateur célébré, n’a pas craint d’écrire dans un article intitulé « Israël est une litanie meurtrière » paru sur le blog de la revue Politique que « le sort du peuple palestinien n’a pas d’équivalent dans l’histoire du monde ».

Le topos du chantage à l’antisémitisme a pour fonction et résultat d’absoudre les antisionistes antisémites de leurs péchés. L’affirmation répétée de cette innocence conduit évidemment l’antisioniste antisémite à chérir ce « bon Juif » qui le dédouane et, parallèlement, à maudire le « mauvais Juif » qui le dénonce.

Le topos de la représentation est tout aussi vital. Il apparaît ici en ces termes : « L’Etat d’Israël se présente toujours comme représentant d’Israël et des Juifs. Ils confondent les deux, c’est complètement usurpé. Il ne représente pas les Juifs du monde entier ».

L’Etat d’Israël ne « représente » pas les Juifs, mais il fédère les communautés juives sur la base minimale d’un soutien à son existence. De fait, de manière dominante, le soutien va bien au-delà jusqu’à, la plupart du temps, une approbation massive et automatique. Ce paradigme est questionnable mais il ne légitime en rien le moindre racisme anti-Juif.

Ce que vise en réalité ce topos, c’est l’existence d’une communauté juive liée à Israël ainsi que tout ce qui pourrait « faire » communauté, dans la droite ligne du projet communiste juif originel. L’affirmation de l’inexistence d’une communauté permet au progressistejuif et à ses institutions (présentes là où il y a précisément des communautés juives) de donner plus de poids à son propos. S’il y a, non pas une minorité face à une majorité, mais une juxtaposition de minorités disparates, sa légitimité s’en trouve renforcée. L’existence même de l’interview dont il est question ici prouve que cette stratégie a atteint son but.

Son statut procure au progressistejuif une jouissance narcissique générée par trois facteurs concomitants :

- Le rejet par la communauté juive, qui ne peut que s’amplifier au fur et à mesure du déploiement de la crise antisémite et de la radicalisation conjointe et médiatisée du progressistejuif.

- Le sentiment d’appartenir à une avant-garde porteuse d’une vérité radicale. Ce sentiment relève tout autant d’une posture léniniste, conforme à l’histoire de ce courant politique juif, que d’une réinterprétation inconsciente et excluante, de type essénien, de « l’élection » divine.

- La réception énamourée de son discours au sein de la gauche radicale antisioniste.

Les deux topos blanchissent les antisémites de gauche et permettent de s’attirer leurs bonnes grâces. Si la faute est israélienne, sioniste et communautaire et que cette affirmation émane du progressistejuif, le statut de celui-ci n’en sera que plus élevé. Il se prémunit, qui plus est, des effets de cet antisémitisme tout en permettant à ce dernier de s’exprimer à l’égard des autres Juifs, coupables de ne pas se désolidariser, comme lui, des méfaits d’Israël.

Le propos et le statut du progressistejuif représentent de ce fait un rouage instrumental de la machinerie antisémite en action à gauche.


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Sedziejewski albert - 1/06/2018 - 14:14

    En accord complet avec votre critique de l'upjb

    Mais pourquoi Regards continue de publier des informations à propos des activités de l'upjb?!

    Ils ont droit à leurs opinions mais on n'est pas obligé de leur faire de la pub!

    Salutations

  • Par Rédaction Regards - 1/06/2018 - 14:29

    Monsieur Sedziejewski,
    nous ne reprenons pas systématiquement toutes les activités de l'UPJB, et rarement les conférences politiques. Nous nous limitons généralement aux activités culturelles qui peuvent également intéresser nos lecteurs. En dehors du festival Klezmer, aucune ne figure dans Regards depuis le mois de mars.
    Bien à vous
    La Rédaction

  • Par ezekiel - 1/06/2018 - 16:41

    Réponse à la Rédaction :

    Même cela c'est déjà trop. C'est de l'incohérence de les critiquer et de parler d'eux en même temps c'est aussi ce que vous faites avec Israël vous en parler et n'avez de cesse de critiquer le gouvernement légitimement élu par les israéliens

  • Par Sedziejewski - 2/06/2018 - 11:17

    je ne m'associe en rien au commentaire de ezkiel, et soutient le CCLJ dans son combat pour une solution juste au Moyen-Orient

    Depuis quand ne peut pas critiquer un gouvernement légitimement élu?

  • Par TontonMordechai - 4/06/2018 - 16:42

    Très bon article ! Merci pour ce rappel d'un positionnement qui, lié à la volonté absolue de ne voir dans le sort du monde que l'éternel cliché domineurs-dominés, n'est plus capable d'articuler le début d'une "pensée" sur le sujet. Il n'est du coup pas étonnant que les meilleurs ennemis du progressistejuif soient bien davantage les modérés du CCLJ qui, eux aussi dans la volonté d'une paix juste au Proche-Orient, préfèrent le risque d'une pensée critique que la sécurité d'une idéologie n'existant que pour elle-même...Penser contre soi-même, oser se tromper, c'est décréter que la certitude n'est pas l'aboutissement d'une pensée mais son remplacement !