Procès de l'attentat du Musée juif de Belgique

Le procès tant attendu

Vendredi 1 Février 2019 par Géraldine Kamps
Publié dans Regards n°1037

Quatre ans après l’attentat du Musée juif de Belgique, le procès de Mehdi Nemmouche, accusé d’être le tueur, et Nacer Bendrer, de lui avoir fourni les armes, a débuté le 7 janvier 2019 et devrait se poursuivre jusqu'au 1er mars devant la Cour d’assises de Bruxelles. Un procès empli d’émotion, malgré le cynisme de la défense, et dont nous vous livrons les premiers moments clés.

L’attentat du 24 mai 2014, qui a coûté la vie à Alexandre Strens, Dominique Sabrier, Emanuel et Miriam Riva, est sans doute le premier de la longue série d’attentats djihadistes qui s’en est suivie à travers l’Europe. Les quelque 400 journalistes accrédités pour l'occasion l'attestent.

Après la constitution du jury, assis face aux avocats des parties civiles et les deux accusés dans leur cage de verre, le procès a démarré ce 9 janvier par la lecture de l’acte d’accusation : 184 pages, revenant en détail sur le déroulement des faits, le modus operandi du tueur, le témoignage de ceux qui l’ont croisé avant et après l’attentat, d’autres visiteurs du Musée présents pendant la tuerie, de voisins de la rue des Minimes, la fuite de Mehdi Nemmouche vers Marseille, son arrestation presque par hasard dans un bus en provenance d’Amsterdam connu pour ses trafics de drogue, et ses premières déclarations aux enquêteurs, avant qu’il ne fasse valoir son droit au silence.

Nemmouche détenait les armes  de l’attentat

La lecture de l’acte d’accusation aura permis de mettre en lumière plusieurs éléments d’importance. L’analyse de l’ordinateur portable trouvé sur Mehdi Nemmouche lors de son arrestation le 30 mai 2014 a révélé sept vidéos de revendication de la tuerie sur lesquelles apparaissent les objets trouvés sur lui lors de son arrestation : un drap blanc avec des inscriptions en langue arabe, des munitions, une kalachnikov, un revolver, une paire de lunettes, une casquette, une petite caméra et une veste bleue.

Si l’accusé a refusé un « prélèvement » de sa voix en vue d’une comparaison avec la voix off des vidéos, une comparaison par un ingénieur mène à la conclusion qu'il existe une « identité de voix » entre celles-ci. Les journalistes otages en Syrie qui seront entendus le 7 février ont également reconnu la voix comme celle de l’un de leurs geôliers, qu’ils ont identifié comme étant l’accusé. Le lieu de tournage a lui aussi pu être identifié comme étant la chambre occupée par Mehdi Nemmouche pendant près de deux mois à Molenbeek, en avril et mai 2014.Enfin, l’expert en balistique a formellement attesté que les deux armes retrouvées en possession de Mehdi Nemmouche, lors de son arrestation à Marseille -un fusil mitrailleur « Crvena Zastava » de type kalachnikov et un revolver « Llama »- étaient bien celles qui ont servi lors de l’attentat.

Aux côtés de Mehdi Nemmouche, dans le box des accusés, le Marseillais Nacer Bendrer est soupçonné d’avoir fourni les armes utilisées dans la tuerie. S’il dit ne pas cautionner le djihadisme, il est néanmoins fiché depuis 2010 comme musulman extrémiste en raison de ses liens avec des groupes radicaux. Arrêté dans le cadre de l’enquête sur l’attentat au Musée juif le 9 décembre 2014, Nacer Bendrer se serait comme Medhi Nemmouche radicalisé en prison, où il a fait de nombreux séjours depuis l’adolescence pour des faits de vol, de rébellion, d’outrages et d’infractions de roulage. C’est au centre de détention de Salon-de-Provence, dans le sud de la France, qu’il a fait la connaissance de Mehdi Nemmouche.

Confronté durant l’enquête à son co-accusé, Mehdi Nemmouche a assuré que Bendrer n’avait rien à voir avec les faits. Une déclaration paradoxale pour les enquêteurs, qui se sont étonnés que Nemmouche puisse le disculper si lui-même n’était pas l’auteur de la tuerie.

Selon l’enquête, Mehdi Nemmouche est bien l’auteur de l’attaque du Musée juif. Il est, selon l’accusation, l’homme visible sur les images de caméras de vidéo-surveillance dans et autour du musée lors de l’attaque, et qui ont fait l’objet d’un avis de recherche largement diffusé les jours suivant les faits.

La thèse du complot pour défense

Après l’acte d’accusation, Me Virginie Taelman, Henry Laquay et Sébastien Courtoy, avocats de Mehdi Nemmouche, ont procédé à la lecture des 18 pages de leur acte de défense.

Laquay et Courtoy sont bien connus pour leurs prises de position, ayant reçu en 2012, des mains de Dieudonné, une « quenelle d’or ». Henri Laquay est resté proche du Front National auquel appartenait déjà son père et dont il défend régulièrement les intérêts. Il compte aussi parmi ses clients des associations issues des milieux catholiques intégristes. Sébastien Courtoy a lui été le conseil de l’ancien député Laurent Louis, condamné en 2015 pour négationnisme. Après avoir défendu le Centre islamique belge (CIB), où certaines de ses conclusions avaient dû être modifiées pour ne pas tomber sous le coup de la loi, il a été l’avocat de l’ancien secrétaire national du FN Georges-Pierre Tonnelier, ainsi que de Dieudonné devant les tribunaux belges. Depuis quelques années, il s’est spécialisé dans les affaires liées au terrorisme djihadiste et s’était déjà retrouvé avec Laquay dans la défense de prévenus condamnés pour participation à des activités terroristes.

Après une valse de récusations et de défection de plusieurs jurés, l’acte de défense confirmera toutes les appréhensions que l’on pouvait avoir. Medhi Nemmouche contestant être le tueur, ses avocats n’hésitent pas à affirmer que « non, il ne s’agit pas d’un attentat terroriste, mais bien d’un assassinat ciblé visant des agents du Mossad ! », et réclament simplement l’acquittement de leur client.

Au cœur du système de défense d’un terroriste, la thèse du complot aura donc pu pénétrer ainsi, en toute liberté, en 2019, au sein du Palais de Justice de la capitale européenne. Au nom de « l’immunité de plaidoirie », explique Me David Ramet, avocat des deux filles du couple Riva assassiné. Tous les coups sont donc permis.

Face à l’abject, certains journaux voient clair. « Le roman fantastique proposé par le mutique Nemmouche », titre Le Soir. « La sulfureuse ligne de défense des avocats de Mehdi Nemmouche », estime Le Parisien. « L’argumentaire complotiste de Mehdi Nemmouche », confirme Le Vif. Alors que Nemmouche fait une nouvelle fois valoir son droit au silence -« un paradoxe pour quelqu’un qui se dit innocent », relèvera l’avocat général Yves Moreau-, ses avocats insistent sur l’absence d’ADN de leur client sur la porte d’entrée du Musée juif, alors qu’il l’aurait manipulée à trois reprises. Ils reviennent sur la photo sans lunettes qui aurait permis de l’identifier, alors que le tueur, lui, en portait. Ils contestent surtout n’avoir jamais utilisé le mot « complot », tout en se réaffirmant « stupéfaits que deux comptables du Mossad aient eu la malchance de mourir dans un attentat que l’EI n’a jamais revendiqué ». Ils parlent de « traquenard », de « manipulation » et de « photos truquées », sans détenir pour autant les originaux...

La dignité des parties civiles

Les premières auditions des parties civiles le 18 janvier sont une occasion pour l’avocat général de demander le visionnage de sept auditions de l’accusé réalisées pendant sa garde à vue à Paris. « Des auditions interpellantes », justifie l’avocat général, « où l’on voit Mehdi Nemmouche prendre un air goguenard, faire de l’humour, se marrer parfois, comme s’il était au Club Med. Et parler des Juifs, d’une façon très éclairante ». Sa demande sera acceptée.

Annie Adam, la maman d’Alexandre Strens, qui venait d’être engagé au Musée à contrat indéterminé avant d’y perdre la vie, rendra un magnifique hommage à son fils, « un garçon gentil, travailleur, généreux, qui aimait rendre service, dont le seul souhait était d’étudier. Alexandre était passionné d’histoire et de musique, et terminait son mémoire en économie internationale ». Une femme forte et digne, « une mère à qui on a coupé les ailes », qui déclarera avoir confiance en la Justice. Une occasion pour la défense de poursuivre dans le nauséabond, tentant de semer le doute : « Alexandre Strens avait clairement une double identité. Cela nous a été confirmé par son petit ami dont nous avons demandé l’audition. Son père était fiché à la Sûreté de l’Etat pour des activités avec l’ambassade d’Iran… ».

La parole sera ensuite au président du Musée, Philippe Blondin. Avec la lecture des statuts de son institution pour lever toute ambiguïté sur ses objectifs strictement culturels. A la question de la présidente « Connaissiez-vous le couple Riva ? », sa réponse sonnera comme une mise au point à l'adresse de la défense : « Le couple Riva se trouvait au Musée comme cette pauvre victime thaïlandaise au marché de Noël de Strasbourg. Mais les avocats de Nemmouche diront que c’est aussi un complot ! »

Philippe Blondin reviendra sur le fonctionnement des deux boutons placés sous le bureau d’accueil permettant pour l’un la démagnétisation de la porte d’entrée, pour l’autre l’appel d’une société de sécurité reliée par téléphone. Il précisera enfin que « le Musée n’a pas été la 5e victime de l’attentat » et qu'il a ajouté à ses missions l’ouverture aux autres cultures, « la nécessité de jeter des ponts pour mieux se connaître ».

Me Courtoy poursuit dans sa logique d’un assassinat ciblé qui innocenterait son client. « Pourquoi un terroriste s’attaquerait-il à un Musée, alors qu’une synagogue est toute proche, avec beaucoup plus de monde ? » Et d’ajouter : « Ce n’est pas moi qui ai parlé des agents du Mossad, c’est le journal Haaretz , le plus sérieux d'Israël ! »

Les images des caméras  de surveillance

Il ne faudrait qu'une seconde à l’accusation pour rétorquer que la synagogue était protégée par des militaires, à la différence du Musée, et que « cette rumeur reprise par le journal Haaretz s’est avérée infondée », selon la Sûreté de l’Etat. Mais le dernier mot est à la défense.

Les audiences se terminent par le visionnage des enregistrements vidéo par les caméras de surveillance du Musée, montrés au public pour la première fois. On y voit le tueur abattre froidement ses quatre victimes et s’en aller, le tout en à peine plus de 80 secondes. On y voit les badauds découvrir avec effroi ce qui vient de se produire en apercevant les deux corps du couple Riva dans le hall d’entrée. On y voit les secours essayer d’ouvrir la porte du bureau d’accueil, qui s’est refermée de l’intérieur. On y reconnait Alexandre Strens, gisant sur le sol, encore vivant. Il est le seul à ne pas avoir été tué sur le coup et mourra de ses blessures le 6 juin 2014. Sa maman dans la salle ne peut retenir ses larmes. Le silence est pesant. Mehdi Nemmouche reste impassible. A ce stade de la procédure, les parties civiles n’ont pas encore eu l’occasion de contrer les élucubrations fantasques de la défense. Il leur reviendra de les démonter point par point et de faire valoir toutes les preuves qui accablent Mehdi Nemmouche. Leur plaidoirie sera essentielle pour mettre un terme à cette tribune offerte aux partisans du complot et de la haine des Juifs. Pour que justice soit faite. 

La parole aux parties civiles

Me Michèle Hirsch
est l’avocate du Centre de coordination des organisations juives de Belgique (CCOJB). « Notre tâche consiste d’abord à démontrer devant la Cour d’assises que les preuves de la culpabilité de Nemmouche comme auteur de la tuerie du Musée juif de Belgique au nom de l’Etat islamique sont accablantes », souligne-t-elle. « Ensuite, nous tâcherons de démontrer que l’attentat commis par Nemmouche contre une cible juive est le premier attentat d’une série d’attentats djihadistes commis en Belgique et en France par l’Etat islamique. Najim Laachraoui, qui a commis l’attentat de Zaventem et a aussi participé à celui du Bataclan, était aux côtés de Nemmouche en Syrie lorsque ce dernier était le geôlier des journalistes otages de l’Etat islamique. De Syrie, il a également été en contact avec Abdelhamid Abaaoud, le chef opérationnel des attentats de Paris de novembre 2015… Initialement, Mehdi Nemmouche avait prévu de filmer son acte au moyen d’une caméra fixée sur sa veste comme l’avait fait à Toulouse Mohammed Merah. Sa caméra n’a pas fonctionné. Quand il est revenu à son appartement à Molenbeek, il a alors enregistré des vidéos dans lesquelles il revendique l’attentat du Musée juif, devant les armes qui y ont été utilisées posées devant lui, et regrette ne pas avoir pu filmer l’attentat qu’il a commis au nom de l’Etat islamique en Irak et au Levant. En menaçant : “Ce n’est que le début d’une longue série d’attaques sur Bruxelles. Nous avons la ferme détermination à mettre cette ville à feu et à sang”. Les attentats de Paris et de Bruxelles en sont la tragique démonstration », affirme-t-elle..
Me Hirsch se dit « stupéfaite » de la stratégie de défense des avocats de Nem-
mouche. « C’est en réalité une tribune qui est donnée à des thèses complotistes et antisémites. L’antisémitisme a été érigé en système de défense ! », dénonce celle qui rappelle la haine des Juifs que l’accusé a exprimée tout au long du dossier.

Me David Ramet est l’un des avocats de Shira et Ayelet Riva, les deux filles du couple d’Israéliens qui se trouvait au Musée le 24 mai 2014, à l’occasion de ses 18 ans de mariage. Les deux filles devaient être auditionnées comme partie civile le 31 janvier. « Entendre la défense exposer ses théories complotistes et fantasques est pour elles une vraie épreuve », affirme Me Ramet.« Elles savent que leurs parents étaient tous les deux retraités de la fonction publique depuis deux ans au moment de l’attentat. Leur mère a travaillé quelques années comme économiste comptable pour le Mossad, ce qui n’en fait pas un agent secret ! Elle se lançait dans la création de bijoux fantaisie, lui dans le caritatif, pour aider les jeunes entrepreneurs », s'indigne-t-il. « Je ne pensais pas que la défense irait jusque-là. C’est dramatique et dommage qu’elle ne se cantonne pas aux arguments juridiques et préfère user des éventuelles faiblesses et passions des jurés en faisant le procès des victimes. La plaidoirie des avocats ne peut être le prétexte à une tribune anti-israélienne et/ou antisémite. Le dossier contre Nemmouche est de toute façon accablant, et ce, qu’il parle ou pas. Nous avons les preuves que le couple Riva se trouvait au Musée tout à fait par hasard et nous restons sereins ».

Me Maxime Nardone est l’un des avocats du Musée juif de Belgique. « La stratégie de défense des avocats de Nemmouche était à redouter, et on ne sait pas encore jusqu’où il est capable d’aller », prévient-il. « Il va chaque jour, par l'intermédiaire de ses conseils, rajouter ce qu’il appelle des preuves destinées en réalité à détourner le débat des choses fondamentales. Pour se faire passer pour une victime à laquelle tout serait en plus refusé, alors qu’il sait pertinemment que ses demandes sont irréalistes (Mehdi Nemmouche a justifié son silence par le refus de la Cour d’entendre les 130 témoins demandés par la défense, ndlr). Parce qu’il n’a rien d’autre à dire, tellement le dossier est accablant. Je ne connais pas beaucoup d’avocats qui auraient accepté d’entrer dans ce jeu-là. C’est très choquant, parce qu’à la fois ils n’utilisent jamais le mot “complot”, mais ils le sous-entendent et c’est ce qui va en être logiquement déduit. C’est leur but. Le problème est la visibilité que cela donne à ces thèses lorsqu’elles sont relayées sans contradiction. Mais les jurés n’ont eu jusqu’à présent qu’un son de cloche, et le Parquet comme les avocats des parties civiles auront l’occasion de démonter chaque argument pour lever tous les éventuels doutes ».

 
 

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