L'humeur

Le prérequis arménien

Mardi 4 Février 2020 par Joël Kotek, Directeur de publication
Publié dans Regards n°1058

Une fois n’est pas coutume, je ne vais pas trop m’épandre sur l’incapacité de nos médias à dénoncer les manifestations d’antisémitisme, au-delà de l’extrême droite s’entend. En Belgique francophone, l’antisémitisme est de droite ou n’est pas, d’où le silence, même pas embarrassé, à chacun des dérapages d’un intellectuel ou d’un militant proche des milieux islamiques ou progressistes.

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    Ainsi, aucun des multiples dérapages de Me Jean-Marie Dermagne n’a jamais fait l’objet du moindre recadrage médiatique ou politique. Cet ancien conseil de l’humoriste (antisémite) Dieudonné est pourtant familier des posts conspirationnistes, soi-disant antisionistes. En juin 2016, on le voit, par exemple, reproduire un message du dessinateur d’extrême droite Noël Gérard, alias Joe Le Corbeau, selon lequel « il reste seulement neuf pays dans le monde sans une banque centrale Rothschild : étonnant, non ? ». Une infox des plus absurdes, mais très populaires au sein de l’Alt-right mondiale. Ce post est évidemment de nature antisémite, et certainement pas antisioniste. Outre que les Rothschild ne sont pas israéliens, ils ne contrôlent évidemment pas la moindre banque centrale, pas même celle d’Israël.

    En France, son cas aurait été réglé en deux temps, trois mouvements, à l’exemple de celui du socialiste Gérard Filoche exclu du Parti socialiste. Il est vrai que notre homme n’est pas un pékin ordinaire : c’est une notabilité progressiste wallonne : ancien bâtonnier, ancien responsable régional de la Ligue des droits de l'Homme, ancien directeur du Service de recherche en Droit de l'enseignement de l'UCL, j’en passe et des meilleurs. On comprend dès lors pourquoi, devant pareille impunité, notre réincarnation d’Edmond Picard*, à ne surtout pas confondre avec le colonel Picquart**, ne cesse de récidiver dans la dénonciation maladive de la pieuvre sioniste !

    Tout dernièrement, suite à l’assassinat du boucher de Syrie, l’Iranien Qassem Soleiman, il s’est fendu d’un post disculpant les Américains : « Les vrais maîtres du monde, ce sont les Israéliens. Trump, le sinistre fanfaron, n’est (comme ses prédécesseurs) que leur marionnette armée. Ce sont eux qui tirent ». De là à le qualifier d’antisémite, il n’y a qu’un pas que franchit, fort heureusement à ma place, le site RésistanceS.be dont il fut pourtant l’un des nombreux soutiens. Je cite le communiqué de sa rédaction : « La croyance dans une “domination mondiale”, dont le centre décisionnel se trouverait en Israël, appartient à la propagande antisémite classique, modernisée et adaptée au contexte international actuel ».

    Si je suis loin de partager toutes les analyses de ce site d’information sur l’extrême droite, je ne puis que témoigner de mon admiration à l’égard de ses animateurs qui n’hésitent pas à s’en prendre aux leurs, non sans courage et à propos. C’est encore Résistances.be, en la personne de Claude Demelenne et de Manu Abramowicz, qui entreprit, aux côtés d’une poignée de militants socialistes -Merry Hermanus, Simone Susskind et Jérémie Tojerow, pour ne pas les nommer-, de dénoncer les accointances d’extrême droite de l’Emir de St Josse.

    Sans ces courageux lanceurs d’alerte, le PS n’aurait certainement pas pris la difficile et courageuse décision de l’exclure de ses rangs. Si les écuries d’Augias sont loin d’être lavées, cette décision va manifestement dans le bon sens. Le Parti socialiste tente manifestement de renouer avec ses valeurs, bref son ADN d’origine. Le temps où Philippe Moureaux invitait en guest star, sans la moindre vergogne et Mecca Cola inclus, frère Tariq Ramadan semble en tout cas révolu. Rien de trop étonnant avec un parti désormais dirigé par un tandem de haut vol, Paul Magnette au fédéral et Ahmed Laaouej au régional bruxellois.

    Manifestement, le négationnisme n’a plus sa place au sein du PS. Car, à tout bien penser, la vraie question posée par les élus belges d’origine turque porte moins sur leurs éventuels liens avec l’extrême droite turque que sur leur incapacité à contredire la politique et le roman national turcs, notamment s’agissant du génocide des Arméniens, des Grecs pontiques et des Syriaques d’Asie mineure. A mon avis, tous les partis démocratiques devraient exiger de leurs futurs candidats issus de la diversité turque de reconnaître, en prérequis, le génocide de 1915. Je ne doute pas un instant qu’il se trouvera de nombreux Belges d’origine turque accepter de franchir le pas. Prenons le cas de l’Allemagne où c’est un député d’origine turque, l’écologiste Cem Özdemir, qui fut à l'initiative de la résolution sur la commémoration du génocide des Arméniens adoptée à la quasi-unanimité par le Bundestag le 2 juin 2016. Il est évident que cet Özdemir-là ne sera jamais nommé ambassadeur de Turquie. On pourrait encore citer le cas de la députée social-démocrate Cansel Kiziltepe qui a fait l’objet de menaces. La reconnaissance du génocide perpétré par les Jeunes-Turcs devrait constituer un des marqueurs éthiques de la politique belge. 

    * Sénateur socialiste et théoricien antisémite.

    ** Officier détenant les preuves de l’innocence de Dreyfus.


     

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    http://www.respectzone.org/fr/
    • Par Amos Zot - 6/02/2020 - 9:20

      Je ne vois pas comment nos médias pourraient " dénoncer les manifestations d’antisémitisme, au-delà de l’extrême droite" quand la plupart d'entre eux usent quasi quotidiennement de doubles standards à l'encontre d'Israël qui sont en fait des appels à la haine des Juifs et évidemment de l'antisémitisme (voir définition IHRA ).