Fraternité 2017

Pourquoi le populisme séduit-il ?

Mardi 14 novembre 2017 par Nicolas Zomersztajn

Les démocraties occidentales et d’Europe orientale se heurtent aujourd’hui à un mouvement populiste de rejet des élites et des institutions démocratiques. Bien qu’elle représente une menace pour nos sociétés, la rhétorique populiste séduit de plus en plus de citoyens. Cette problématique sera abordée à l’occasion de l’édition 2017 de « Fraternité » le mercredi 6 décembre 2017 à 20h30 au Centre culturel Jacques Franck.

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    Pas un jour ne passe sans que le terme « populisme » soit prononcé. Non pas que le populisme vienne de faire son entrée dans le langage courant du débat public, mais des mouvements et des personnalités puisent de plus en plus et sans complexe dans le registre populiste pour se hisser sur le pavois du pouvoir. Qu’entendons-nous donc par populisme, cette notion fourre-tout que d’aucuns utilisent à tort et à travers pour disqualifier leurs adversaires politiques ? « Je n’y vois pas une idéologie, mais plutôt un discours ou une rhétorique faisant la part belle aux émotions et à la flatterie, tout en évacuant la raison », souligne Henri Deleersnijder, professeur d’histoire, collaborateur scientifique à l’Université de Liège et spécialiste du populisme. « L’exaltation du peuple et l’appel direct à ce peuple sans passer par le moindre corps intermédiaire constituent un élément essentiel du populisme. Mais de quel peuple parle le populiste ? Un peuple monolithique, mythique et sacralisé. Et un peuple qu’un leader estime incarner parce qu’il prétend en être issu et en connaitre donc les véritables aspirations ».

    Le peuple est une notion variable aux contours plutôt flous. Les populistes visent-ils tout le peuple, c’est-à-dire l’ensemble de la population d’un territoire ? « Quand un populiste comme Donald Trump invoque la notion de peuple, il vise exclusivement le petit blanc du Rust Belt et les protestants évangéliques », fait remarquer Guy Haarscher, philosophe et professeur émérite de l’Université libre de Bruxelles (ULB). « Il n’inclut dans le peuple ni les minorités (noirs, hispaniques, asiatiques, etc.) ni les populations des grands centres urbains globalisés ». Et c’est dans ces zones qu’évoluent les élites que conspuent sans cesse les populistes de tous bords.

    « Trahison des élites »

    Cette hostilité aux élites apparaît d’ailleurs comme un autre fondement déterminant de la rhétorique populiste. « Dans la rhétorique populiste, la volonté et les attentes sociales du peuple ne sont pas rencontrées ni satisfaites en raison de la trahison des élites ou d’un groupe perçu comme étranger », indique Pascal Delwit, politologue et professeur à l’ULB. Qu’elles soient politiques, intellectuelles, économiques et syndicales, les élites sont précisément accusées de trahir et de manipuler ce bon peuple, intrinsèquement pur et innocent. « En accusant les élites de se nourrir honteusement de ce bon peuple, la rhétorique populiste est donc empreinte de démagogie », ajoute Henri Deleersnijder. « Et la démagogie est systématiquement maniée par un leader charismatique et télégénique. Ce qui signifie que les partis populistes sont hyper personnalisés. Il en résulte que toutes les institutions donnant à la démocratie sa vitalité (les partis politiques, la presse, les syndicats, la justice) sont diabolisées, voire rejetées, car jugées inutiles, superflues et nuisibles ».

    Entre le dirigeant populiste et le peuple, toute médiation disparaît. Il dirigerait seul et concentrerait tous les pouvoirs entre ses mains. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, les populistes se présentent comme des démocrates authentiques. « En réalité, les dirigeants populistes ont une conception très verticale du pouvoir, très éloignée des fondements démocratiques », soulève Guy Haarscher. « Ils incarnent le peuple et ils ne lui demandent pas du tout sa participation au pouvoir. Ce qu’ils recherchent, c’est le plébiscite pour gouverner comme bon leur semble. On le voit bien chez Orban et Erdogan. Ils jouent sans cesse la fibre populaire contre tous les ennemis du peuple, que ce soient les ennemis de l’intérieur (les élites) ou les ennemis de l’étranger : la finance internationale ou le FMI. Pour Trump, la tentation est la même, mais il doit faire face à l’équilibre des pouvoirs solidement ancré dans la tradition démocratique américaine ». Cette volonté de se débarrasser de toutes ces institutions et ces médiations constitue également un des dangers du populisme. « En niant ainsi la complexité du réel, le populisme constitue une menace pour la représentation démocratique, sinon une voie toute tracée vers une forme de régime autoritaire comme ce fut le cas dans les années 1930 et comme c’est le cas aujourd’hui en Hongrie ou, dans une moindre mesure, en Pologne », constate Henri Deleersnijder.

    Pathologie de la démocratie

    Le populisme a beau être forgé à partir du terme « peuple », il n’en demeure pas moins qu’il ne se distingue pas par le respect du peuple qu’il méprise allègrement en lui attribuant les pensées les plus abjectes et en titillant ses instincts les plus bas. « Les populistes invoquent le peuple et prétendent parler au nom du peuple, mais il est surtout question de l’étrangler tel un serpent qui hypnotise tout cru sa proie avant de l’avaler », déplore Jean-Pol Hecq, directeur de communication du Centre d'Action Laïque (CAL). « C’est d’ailleurs la grande faiblesse de notre démocratie. Elle permet à des courants politiques qui lui sont résolument hostiles de s’exprimer et de se développer. Comme si la démocratie créait son propre poison. Je vois donc le populisme comme un sous-produit de la démocratie ». Le populisme serait-il inhérent à la démocratie ? « C’est une pathologie de la démocratie », insiste Guy Haarscher. « Elle est toujours présente. Depuis le 19e siècle, il existe des mouvements populistes, mais dans les périodes d’instabilité et de doute quant au bon fonctionnement de la démocratie et lorsque les citoyens ont le sentiment que le système démocratique dysfonctionne et ne les protège plus, les populistes ont une marge de manœuvre beaucoup plus large ».

    Pour certains, le populisme est un mal qui ne touche que la droite de l’échiquier politique. Pourtant, historiquement, le populisme est apparu à gauche : il apparaît au 19e siècle aux Etats-Unis, sous la bannière du People’s Party qui se caractérise par un conservatisme religieux et un progressisme social. A la fin du 19e siècle, les populistes russes, les Nardodniki, forment un mouvement spirituel de retour au peuple et à la terre pour évoluer ensuite vers le terrorisme et finir par être liquidés par les bolchéviques qui privilégient les ouvriers aux paysans. Aujourd’hui, certains dirigeants de la gauche radicale n’hésitent pas à revendiquer ouvertement une approche populiste. « Il existe un débat au sein de la gauche radicale sur la nécessité d’emprunter une approche populiste », explique Pascal Delwit. « La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon a clairement choisi cette approche populiste de simplification à outrance du débat, même si « Podemos » en Espagne et Syriza en Grèce l’ont rejetée. L’avantage de la posture populiste réside dans son simplisme qui leur permet d’être binaires et ainsi de bien marquer leur différence ».

    Pour Henri Deleersnijder, « Mélenchon se livre plutôt à un remake de la lutte des classes avec d’un côté les plus modestes, et de l’autre, l’oligarchie et son chien de garde, la médiacratie. Ces termes sont utilisés par Jean-Luc Mélenchon. Il est périlleux de les prononcer, car ils pourraient vite glisser vers un populisme de droite ou d’extrême droite ». La philosophe belge Chantal Mouffe a également théorisé ce populisme de gauche radicale en suggérant que les affects ne soient pas uniquement le monopole du populisme de droite ou d’extrême droite. « Elle considère donc que les affects, c’est-à-dire les simplifications outrancières, peuvent être utilisés à des fins sociales et de gauche. C’est risqué, car ces simplifications entrainent la confusion et la démagogie », regrette Henri Deleersnijder.

    Simplisme et démagogie

    Alors pourquoi un discours fondé sur la démagogie et le mensonge exerce-t-il une telle séduction dans nos sociétés démocratiques ? « Le populisme séduit par son simplisme », estime Jean-Pol Hecq. « Sa rhétorique explique de manière simpliste des phénomènes complexes. Et comme les scrupules n’ont pas tendance à étouffer les populistes, ces derniers ne craignent pas de pousser la simplification à outrance jusqu’au mensonge ». La démagogie séduit énormément, mais elle doit se comprendre en étant replacée dans le contexte de méfiance grandissante envers la démocratie. « Le système démocratique ne peut fonctionner que si la confiance existe », juge Henri Deleersnijder. « Certaines enquêtes d’opinion ont bien montré qu’il y a un appel à plus d’autorité au sein de la population. Comme si notre démocratie ne pouvait plus résoudre les difficultés socio-économiques actuelles. C’est dans ce contexte que le populisme surgit en apportant des réponses simplistes et séduisantes là où les élites ont du mal à résoudre une situation difficile et complexe ». Mais Henri Deleersnijder souhaite aussi ajouter une explication à caractère psychanalytique : « Nous vivons dans des sociétés anxiogènes. Quand les gens ont peur, ils se comportent comme des enfants en appelant leurs parents. Cette demande s’exprime donc politiquement comme un appel à un sauveur providentiel, le dirigeant populiste, qui pourrait évacuer l’anxiété dans laquelle le citoyen est englué ». Dans un tel contexte, il est certain que les populistes, quels qu’ils soient et où qu’ils se trouvent, ont une autoroute devant eux. « D’où la nécessité de les tenir à l’œil », conclut Henri Deleersnijder.

    Infos et réservation : 02/543.01.01 ou info@cclj.be


     
     

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    http://www.respectzone.org/fr/
    • Par Etienne - 1/12/2017 - 16:48

      Le populisme n'est-il pas aussi un concept ad hoc, forgé pour parfois disqualifier certaines catégories de l'électorat?
      N'est-on pas souvent le populiste de quelqu'un d'autre?

      Ainsi, début septembre, l'Anversoise Caroline Bastiaens (CD&V) a emmené une mission économique avec des chefs d'entreprises de sa ville en Israël (l'objet était l'informatique).
      Aussitôt le PVDA, a déposé une motion pour interdire à la ville d'organiser de telles missions à l'avenir. La motion a été cosignée par le SPA et Groen.
      La revue juive anversoise a invité Wouter Van Besien, un des chefs de file de Groen Anvers, à expliquer sa position. Van Besien n'a pas daigné répondre.
      Les écolos plus populistes que le Belang (qui, à ma connaissance, ne s'est pas opposé à la mission)?
      Beaucoup hésiteront à répondre oui à cette question. Celle-ci était d'ailleurs volontairement provocatrice.
      Toute ironie mise a part, il n'en demeure pas moins que leur position semble répondre ici aux critères du populisme cités dans l'article: discours simplificateur, jeu sur les émotions, volonté de séduire, répugnance à argumenter rationnellement...

    • Par Aron - 3/12/2017 - 21:36

      Agiter la menace d'un populisme supposé être forcément le faux-nez d'un fascisme renaissant constitue la tactique la plus triviale des prolégomènes d'un despotisme européiste qui prétend faire le bien du peuple mais sans le peuple mais qui défend surtout, en réalité, les intérêts des grands groupes industriels. Plutôt que de stigmatiser par principe l'opposition, ouvrez le débat et répondez aux arguments des eurosceptiques.https://www.youtube.com/watch?v=Pvn1AWl0zHc