A votre avis

Pourquoi n'écoute-t-on pas les musulmans modérés ?

Mercredi 1 novembre 2017 par Perla Brener
Publié dans Regards n°871 (1011)

Les faits. La recommandation de la commission d’enquête sur les attentats terroristes de mettre un terme à la convention qui, en 1969, a confié la Grande Mosquée du Cinquantenaire (Bruxelles) à l’Arabie saoudite a relancé le débat en Belgique sur les dérives de certains imams et le « silence » de la majorité. Quelle est l’influence étrangère sur l’islam de Belgique ? Les alertes et appels à la vigilance des musulmans dits modérés ont-ils été entendus ? Leur donne-t-on suffisamment la parole ? Experts et acteurs de terrain nous ont livré leurs points de vue.

 

« Je ne sais pas dans quelle mesure la formulation “musulmans modérés” est la bonne », confirme Xavier Luffin, professeur de littérature arabe (ULB). « Ce qui est certain, c’est qu’il y a bien plusieurs manières d’aborder l’islam dans le monde musulman lui-même, au-delà d’une lecture littéraliste : de la lecture interne, mais progressiste de certains philosophes comme Nasr Hamid Abu Zayd, au rejet total de la religion revendiqué par Boualem Sensal ou Rachid Boudjedra en Algérie par exemple, en passant par la lecture critique des textes comme celle d’Abdenour Bidar et de nombreux autres. En tout cas, toutes ces voix se font entendre aujourd’hui, par le biais de leurs livres et de leurs prises de position dans la presse, y compris en Europe. Mais d’une part, ces différentes grilles de lecture ne sont pas toujours faciles à assumer dans le monde musulman en raison des risques évidents qu’elles impliquent - rien que dans le cas de l’Egypte des années 1990, pensons à l’assassinat de Farag Foda, à la tentative d’assassinat de Naguib Mahfouz, et à l’exil forcé de Nasr Hamid Abou Zayd. D’autre part, elles embarrassent paradoxalement certains intellectuels occidentaux eux-mêmes (pensons aux réactions suscitées par l’article de Kamel Daoud après les incidents de Cologne, ou aux difficultés de Hamed Abdel-Samad pour trouver un éditeur), tantôt par idéologie (faisant par exemple de l’islam la religion du Tiers-Monde opprimé par l’Occident), tantôt par crainte pour la paix sociale, ou simplement par peur d’être taxé d’islamophobes. Tout cela donne souvent l’impression que le soutien à ces voix discordantes, pourtant très nombreuses, est parfois trop timide en Occident ». 

« Personne n’a oublié, qui que nous soyons, le terrorisme abject et aveugle et les actes barbares, que nous avons subis en plein cœur de Bruxelles d’une violence extrême », insiste la sociologue, femme de terrain et de conviction, Mariem Bouselmati. « La parole est donnée, mais les messages que l’on véhicule ne sont pas écoutés, car les musulmans dits modérés sont considérés comme des personnes qui critiquent la religion, alors que c’est faux. C’est juste une opinion qui fait partie du paysage belge à laquelle la majorité adhère, mais discrètement, pour ne pas subir de pression. Les médias ont un rôle important à jouer sur ce sujet », estime-t-elle. Selon Mariem Bouselmati aussi, la qualification « modérés » pose problème : « Cette appellation amène une certaine confusion et corrobore l’idée que la règle générale est à l’extrémisme et au radicalisme et, par effet extraordinaire, on trouve quelques modérés alors que la majorité des musulmans a choisi de s’exprimer à travers le sens de la citoyenneté, de l’humanisme, de l’engagement et de la fraternité qui pour moi est une forme d’intégration aux valeurs de la société », souligne-t-elle. « Ce qui nous montre que l’islam n’est pas homogène et reflète bien une certaine diversité que l’on rencontre dans la vie de tous les jours. De plus, beaucoup de musulmans ne mettent pas en avant leur confession réelle, mais s’affirment seulement comme des citoyens respectant l’Etat de droit. Ils sont d’abord des citoyens belges. Et après seulement, ils se déterminent par leur foi, leurs idées philosophiques et leurs cultures qui se traduisent par un islam ouvert et tolérant. Pour faire émerger un dialogue constructif, certains intellectuels et acteurs de terrain n’hésitent pas à arborer un islam positif. Pour cela, il est important de continuer à développer des échanges, des dialogues afin de créer des espaces de citoyenneté, des lieux de paroles en intégrant un socle de valeurs communes, afin de pérenniser le vivre-ensemble, la culture de la paix, la liberté d’expression et le respect mutuel ».

Hamid Benichou

est policier dans la zone Nord, à Bruxelles. « Je n’étais pas le seul à dénoncer les discours haineux, antisémites, rétrogrades tenus dans plusieurs mosquées du royaume, et même en dehors de celles-ci durant toute une période allant de 1990 jusqu’aux années 2010 », affirme-t-il. « Nos responsables politiques surtout bruxellois étaient informés, mais, hélas, n’en avaient rien à faire de nos cris et de nos alertes, tant que les victimes du terrorisme se trouvaient de l’autre côté de la Méditerranée. Oui, ils nous ont pris de haut étant donné que le sujet n’était ni porteur ni prioritaire. Leur seule priorité à l’époque était de mettre en place le Fond d’impulsion à la politique des immigrés (FIPI) et de ramener coûte que coûte le calme en utilisant tous les moyens, y compris en ouvrant la porte aux imams et responsables de mosquée qui sont devenus pour eux des interlocuteurs privilégiés. A Saint-Josse, Saint-Gilles, Molenbeek et dans d’autres communes, les imams sont devenus les leaders des citoyens de culture musulmane et étaient consultés dans la gestion sécuritaire locale, moyennant des contreparties. Je l’ai vécu personnellement dans la plus petite commune du royaume en tant qu’agent de quartier. Les discours haineux ont repris de plus belle, des prédicateurs étrangers se sont installés et ont pris en main l’éducation religieuse de la première génération et de leurs enfants via les écoles coraniques, tout cela sans aucun contrôle. Cela nous a menés à la situation conflictuelle que nous connaissons (rejet, haine et peur) qui a engendré les attentats horribles sur Bruxelles et dans d’autres villes européennes. Doit-on tourner la page, je ne le pense pas. Les citoyens belges de culture musulmane ont été pris en otage non seulement par les responsables politiques de l’époque et même actuels, mais aussi par les imams fanatisés. Je maintiens que certains religieux doivent faire un pas de côté et laisser le groupe social de culture musulmane respirer l’air frais de la société sécularisée qui lui donne toutes les garanties pour vivre paisiblement et librement sa spiritualité ».  

Mohamed Azaitraoui

est conseiller musulman auprès des I.P.P.J. (Institutions publiques de protection de la jeunesse) de Whauthier-Braîne et de Braîne-Le-Château. « Je constate que le pouvoir politique n'élargit pas son éventail d'écoute à la communauté musulmane », déplore-t-il. « Ce dit pouvoir met en exergue quelques podiums, soit extrémistes, du point de vue idéologique, soit imprégnés d'un autre extrémisme dans la façon de gérer le dossier du culte dans ce pays. La communauté musulmane en Belgique est très diversifiée, et reste, dans sa grande majorité, une communauté œuvrant pour la paix et le vivre-ensemble. Un gouvernement qui se respecte doit tendre la bonne oreille aux dires des citoyens qui ne se sentent pas représentés par une institution qui se compose et se décompose selon des principes tiers-mondistes. La déontologie en vigueur en Belgique doit servir de phare dans la gérance de l'institution représentative de l'islam dans ce pays, pour éviter tout dérapage, et Dieu sait qu'il y en a », affirme Mohamed Azaitraoui. « Il faut écouter les hommes de terrain, écouter les différents imams, professeurs, conseillers, commerçants, fonctionnaires, et tout musulman Lambda qui cherche à vivre un islam de paix dans cette diversité que nous vivons en Belgique. La mise à l'écart de la majorité musulmane est un “radicalisme” maquillé pour la mettre devant le fait accompli, et qui pourra faire naître un radicalisme “de protestation” contre cette façon de les voir comme une minorité immature, qu'on peut gérer comme on le faisait dans les républiques bananières ».

« Quand les premiers Marocains et Turcs sont arrivés en Belgique (en 1964), nos dirigeants ont commis deux fautes politiques énormes dont nous payons les conséquences encore de nos jours », explique Chemsi Cheref-Khan, humaniste de culture musulmane. « D’abord, ils ne se sont jamais donné la peine (car ils ne s’en souciaient pas) d’expliquer à ces nouveaux venus comment ils pouvaient vivre leur islamité dans une démocratie libérale comme la nôtre. Ensuite, au lieu de s’inspirer de l’islam “modéré” des Marocains, ou de l’islam “laïque” des Turcs, ils se sont tournés vers les Saoudiens wahhabites, voyant à tort en eux le “Vatican de l’islam” », déplore l’administrateur de La Pensée et les hommes. « Non contents de faire entrer le “loup wahhabite” dans la bergerie, ils se sont compromis, par la suite, pour des  raisons essentiellement électoralistes, avec des dirigeants de mosquées, sous l’influence des salafistes et autres “fréristes”. Nous avons semé l’“islamisme”, idéologie politique totalitaire qui instrumentalise la religion, pour récolter le djihadisme. L’urgence aujourd’hui est de soutenir les “démocrates musulmans” qui, eux, ont le mérite de concilier leur islamité avec notre citoyenneté, dans le respect et le partage des mêmes valeurs qui sont à la base de nos sociétés démocratiques ».


 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Mohamed Azaitraoui - 7/11/2017 - 19:21

    Il est certain que le modèle "Séoudien" n'est pas le modèle rêvé pour la Belgique ou pour l'Europe. "L'Islam des Marocains", comme le dit Monsieur Chemsi Cheref-Khan est plus modéré. Et je peux confirmer qu'il est le plus utile, et le plus adéquat pour l'Europe, comme pour la Belgique. Le danger peut venir de quelques Marocains qui cherchent à plaire, et à faire entendre aux politiques le discours qu'ils veulent entendre. Alors une fois leur confiance acquise, ils abusent dans la gérance de la mission qui leur a été confiée, et bonjour au clientélisme et à l'opportunisme. Ce qui se passe maintenant. Quand la déontologie administrative est bafouée, quand des décisions se prennent au nom d'une communauté, alors qu'elle n'est même pas consultée, et même les membres de l'institution qui les représente ne le sont pas, bonjour aux dégâts!

  • Par sylvain assouline - 7/11/2017 - 20:35

    Ils sont legion les moderes. Malheureusement ils ont soit la tete dans le sable. Soit la peur des fanatiques les terrorise.

  • Par ARABDIOU HAKIM - 8/11/2017 - 18:45

    L'expression "musulman modérés" est une stupide et faisant le jeu dans une certaine mesure des islamistes. Il existe d'un côté les musulmans et de l'autre les islamistes dans leur deux versions : intégristes et fondamentalistes.

    Pendant très longtemps, qu'on parlait d'islam (y compris s'agissant d'islamisme) on donnait systématiquement et exclusivement la parole aux islamistes. Durant les massacres qu'ils commentaient en Algérie (des dizaines par semaine) à les islamoterroristes étaient en France célébrés comme des victimes et comme des héros par les grands journaux, une bonne part de l'extrême gauche et du Parti socialiste, et le gouvernement de Tony Blair en Grande-Bretagne.