Belgique/Analyse

Une politique migratoire "humaine et ferme"...

Jeudi 1 Février 2018 par Nicolas Zomersztajn
Publié dans Regards n°876 (1016)

Bien que la Belgique figure parmi les pays européens ouverts en matière d’accueil des migrants, l’approche inflexible de la problématique des migrants soudanais et les déclarations musclées du Secrétaire d’Etat à la Migration font de la fermeté et de la répression la marque de fabrique de la politique migratoire menée par le gouvernement fédéral.

groupe de réfugiés attendant le soir au parc Maximilien, Bruxelles

Parc Maximilien, Bruxelles

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    « Le gouvernement applique une politique migratoire humaine et ferme », a déclaré à plusieurs reprises le Premier ministre Charles Michel. De nombreuses études montrent effectivement que la Belgique est plutôt accueillante, même si ce n’est pas toujours fait avec le plus grand enthousiasme. « Entre 2015 et 2016, la Belgique a enregistré 5.942 demandeurs d’asile par million d’habitants, alors que la moyenne européenne est de 5.976 », confirme Jean-Michel Lafleur, directeur adjoint du Centre d’études de l’ethnicité et des migrations de l’Université de Liège et chercheur spécialisé en migrations contemporaines. « Cette statistique fréquemment mise en avant nous laisse penser que la Belgique prend sa part en matière d’accueil des réfugiés. Et la Belgique se situe légèrement au-dessus de la moyenne européenne avec 3.100 demandes acceptées par million d’habitants, alors que la moyenne européenne tourne autour de 2.500. La Belgique fait donc ce qu’elle doit faire et à certains égards, elle se montre plus généreuse que d’autres Etats européens ».

    Communication agressive

    Toutefois, l’opinion publique retient surtout la fermeté du très polémique secrétaire d’Etat à la migration, Théo Francken. Ce dernier se plaît à livrer sur les réseaux sociaux un état des lieux des opérations de police qui visent à l’interpellation des migrants qui séjournent sans titre de séjour valable au parc Maximilien à Bruxelles. « La communication autour de cette politique migratoire est agressive », déplore Jean-Michel Lafleur. « Les aspects répressifs de cette politique sont systématiquement mis en avant à travers la publication des chiffres d’expulsion et de détention. De nombreux rapports de la Commission européenne, l’OCDE et la Banque nationale de Belgique insistent chaque année sur l’importance de la migration pour le marché du travail et pour le bien-être économique d’un pays. Or, ces données ne sont jamais communiquées par le gouvernement actuel ». Certains observateurs cherchent toutefois à nuancer le rapport ambigu entre le discours et l’action du gouvernement. « Bien sûr, le populisme de Francken est détestable », admet Marcel Sel, journaliste ayant longuement attiré l’attention sur le danger de la N-VA. « Le verbe et l’action sont deux choses différentes. Francken parle la langue vulgaire d’un certain “peuple” qui pense être d’autant mieux compris. Et il applique en son nom une politique qu’il revendique “sévère, mais juste”. Ce peuple acclame. Sévère : les séjours illégaux ne sont pas tolérés. Juste : les “vrais” réfugiés sont protégés. Ce sont ces deux bilans, le verbal et l’actif, qui font son succès ». Il n’empêche que le gouvernement surfe régulièrement sur la limite entre la fermeté d’une politique migratoire et le respect des droits humains, sans pour autant les violer tous les jours. « La marque de fabrique de Théo Francken est de danser sur la limite », résume François De Smet, directeur de Myria, le Centre fédéral Migration.

    C’est effectivement le dossier complexe des migrants soudanais et érythréens sur lequel le gouvernement se montre particulièrement intraitable qui suscite les polémiques. Ces migrants constituent ce que les spécialistes appellent une « migration de transit ». La plupart d’entre eux ne souhaitent pas déposer de demande d’asile en Belgique, mais n’aspirent qu’à rejoindre l’Angleterre. Ils se retrouvent dans les rues de Bruxelles parce qu’ils ont du mal à passer en Angleterre. Le sentiment d’être si près du but explique beaucoup de choses dans leur attitude atypique. « Il est difficile pour ces migrants de faire un deuil migratoire quand ils pensent être à côté du pays où ils rêvent de s’installer », fait remarquer François De Smet. « Par ailleurs, ils sont encouragés par les passeurs à ne faire confiance à personne et à ne pas demander l’asile en Belgique. Il est compréhensible que le gouvernement ne souhaite pas que ces migrants restent dans les rues. Mais de là à les arrêter et à les placer en centres fermés pour les renvoyer le plus vite possible vers le Soudan ou un autre pays européen, il y a un pas que je ne franchirai pas, d’autant plus que des alternatives existent ». Les Soudanais ne demandent pas l’asile parce qu’ils ont peur d’être rapatriés dans un autre pays européen en vertu du règlement de Dublin. Comme ils sont arrivés en Europe via l’Italie, ils risquent d’être renvoyés vers ce pays déjà surpeuplé dans ses capacités d’accueil de migrants. Ils sont ainsi coincés dans une zone grise où la Belgique peut prétendre respecter le droit : comme personne ne demande l’asile, l’Etat n’a donc pas d’obligation envers ces migrants. « En revanche, cette zone grise met surtout en exergue la non-assistance des autorités à des personnes dans une situation de grande fragilité », rappelle Jean-Michel Lafleur.

    Collaboration avec le Soudan

    Le problème le plus préoccupant est celui de la collaboration « technique » avec le Soudan afin de faciliter le rapatriement de ses ressortissants. La situation de ce pays en matière de respect des droits fondamentaux y est décrite comme alarmante par les instances internationales. « Quand bien même on décide de les arrêter et de les expulser, on doit respecter l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’homme en vertu duquel nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants », insiste François De Smet. « Cela inclut évidemment les renvois d’individus vers un Etat où ils risquent de subir ces traitements inhumains ou dégradants. Ce qui est probablement le cas des Soudanais et des Erythréens. Qu’a fait la Belgique pour s’assurer que les gens qu’elle renvoie ne risquaient pas d’être maltraités à leur retour ? Nous n’avons toujours pas de réponse à cette question fondamentale ».

    Certains observateurs relativisent en rappelant que d’autres gouvernements européens ne font pas mieux que la Belgique. « Comme dans tout procès, la logique eût voulu qu’on juge la politique de Théo Francken sur sa réalité globale et qu’on la compare aux politiques passées et aux politiques voisines, parce que les migrations impliquent de nombreuses autorités et ont des effets économiques, politiques, humains extrêmement complexes. Ce droit au benchmarking est un minimum », estime Marcel Sel. Cet argument que les défenseurs de la fermeté ne cessent d’invoquer résiste difficilement au regard critique des spécialistes de la migration. « Soyons sérieux, le gouvernement français fait l’objet de critiques très sévères sur son traitement de la crise des migrants », glisse François De Smet. « Ce n’est pas parce que d’autres gouvernements européens, et même de gauche, collaborent avec le Soudan que nous devons en faire autant. Nous pouvons aussi avoir un niveau d’exigence plus élevé et plus conforme à nos critères en matière de respect des droits de l’homme ».

    Si les autorités belges ne veulent pas que se crée au parc Maximilien de Bruxelles une « jungle de Calais », elles doivent informer les migrants sur la réalité de leur situation particulière et les possibilités qui s’offrent à eux. « L’information communiquée n’est pas complète », avance François De Smet. « Tout comme je ne pense pas que l’accompagnement psycho-social leur ait été fourni de la même manière qu’en France lorsque la jungle de Calais a été démantelée. Il y a sûrement beaucoup plus à faire en matière d’information des migrants soudanais ou érythréens pour qu’ils prennent conscience que leur rêve d’Angleterre est une chimère ». Il est nécessaire que les autorités belges prennent des mesures pour que les migrants puissent vivre décemment dans l’attente de la poursuite de leur projet migratoire. « Cette politique répressive crée surtout de la détresse et une dépendance envers la société civile. L’Etat doit donc cesser de harceler ces migrants et ceux qui pallient son défaut d’intervention. Il est temps qu’il propose à ces migrants de transit un logement temporaire pour qu’ils ne soient pas à la rue », soutient Jean-Michel Lafleur.

    Générosité citoyenne

    Jusqu’à présent, le gouvernement n’entend pas proposer à ces migrants de transit une structure d’accueil temporaire. Le seul moyen de survie réside dans l’aide fournie par des initiatives citoyennes généreuses à l’instar de la Plateforme de soutien aux réfugiés active au parc Maximilien de Bruxelles. « Cela prouve que le gouvernement exagère lorsqu’il prétend que c’est grâce à la fermeté de sa politique qu’il n’y a pas de jungle de Calais en Belgique. Il doit reconnaitre avant tout que c’est grâce à la générosité de ces citoyens que les migrants ne traînent pas dans les rues », précise François De Smet.

    Cette mobilisation citoyenne nous apprend aussi que notre société ne nourrit pas envers les migrants l’hostilité sur laquelle des dirigeants politiques fondent leur discours. Dès que les gens sont en contact avec des migrants, ils font preuve de générosité en prenant même le risque d’accueillir chez eux des gens qu’ils ne connaissent absolument pas. « En venant en aide concrètement aux migrants du parc Maximilien, ils ont pris conscience de la réalité migratoire et ils sont surtout convaincus que leur mobilisation fait société », constate Jean-Michel Lafleur.

    La visibilité que ces plateformes citoyennes ont acquise est-elle suffisamment importante pour que les autorités belges modifient leur approche répressive ? C’est peu probable. Le Secrétaire d’Etat à la Migration a davantage conçu sa politique comme une communication permanente que comme un véritable instrument de régulation des migrations. Et en raison de son obstination à ne pas créer d’appel d’air, on imagine mal le gouvernement mettre en place une réelle structure d’accueil et d’accompagnement des migrants de transit.  


     
     

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