L'édito

Un philosémitisme d'un genre nouveau

Mardi 4 décembre 2018 par Nicolas Zomersztajn, Rédacteur en chef
Publié dans Regards n°1034

Dans un discours qu’il prononçait à Ankara le 21 novembre dernier devant des élus locaux, le président turc Recep Tayyip Erdogan s’est à nouveau distingué par son antisémitisme, en s’en prenant au milliardaire et philanthrope américano-hongrois George Soros qu’il accuse de soutenir Osman Kavala, un homme d’affaires turc actif dans la défense de la démocratie et la diversité culturelle, en détention arbitraire depuis octobre 2017.

« Qui se trouve derrière lui ? Le célèbre Juif hongrois Soros. Cet individu envoie des gens à travers le monde pour diviser et déchirer les nations et emploie l’argent qu’il possède en grande quantité à cet effet ».

Ce n’est pas la première fois qu’Erdogan tient des propos anti-
sémites, et ce ne sera sûrement pas la dernière. Ces propos entrent en résonance avec la campagne virulente que mène le Premier ministre hongrois contre le même George Soros. Ce dernier est sans cesse accusé par Viktor Orban de comploter contre la Hongrie à travers ses ONG défendant la transparence démocratique, les médias indépendants et de véritables contre-pouvoirs. Orban affirme même que George Soros aurait conçu un plan visant à faire entrer chaque année en Europe un million de migrants !

Le plus étonnant est que le Premier ministre hongrois se défend d’être antisémite. N’a-t-il pas déclaré en janvier 2018 que « les Juifs peuvent se promener à Budapest en portant la kippa sans être importunés. Où est-ce encore possible ailleurs en Europe ? ». Orban peut même compter sur Benjamin Netanyahou pour le laver de toute accusation d’antisémitisme chaque fois que des Juifs de diaspora s’indignent de dérapages. Il est vrai que le gouvernement hongrois mène une politique étrangère résolument favorable au gouvernement Netanyahou, en bloquant notamment plusieurs décisions européennes contre l’occupation et la colonisation des territoires palestiniens.

En admettant qu’Orban soit philosémite, comment expliquer alors que la rhétorique utilisée contre Soros soit identique à la propagande antisémite des années 1930 rendant les Juifs responsables de tous les maux qui frappent la Hongrie ? Ainsi, lorsqu’il présente Soros comme « un ennemi différent de nous » et qu’il 
déclare : « Il utilise la ruse, est bas et menteur. Nous sommes nationaux, il est international. Nous croyons au travail, il croit en la spéculation ». Orban puise dans un lexique exacerbant les fantasmes antisémites d’une société hongroise où les préjugés envers les Juifs sont encore tenaces.

Une chose est certaine, Orban et tous ses semblables à travers le monde ne supportent pas ce que Soros incarne : le Juif libéral, ouvert sur le monde, critique, progressiste et attaché à l’Etat de droit comme fondement de la démocratie. Cette hostilité n’est pas neuve. Dans un essai sur la rencontre des Juifs avec la modernité, le penseur libéral britannique d’origine juive russe Sir Isaiah 
Berlin comparait les Juifs à des voyageurs 
débarquant par hasard dans une tribu dont les coutumes leur sont inconnues et qui, après s’être familiarisés avec le mode de vie de cette tribu, finissent par éprouver un sentiment profond d’appartenance à celle-ci. Mais en raison de leur passion de regarder le monde d’un œil critique, de ne pas se contenter de l’ordre des choses et de tout vouloir redresser, les Juifs suscitent l’hostilité des indigènes de la tribu qui se retournent contre eux.

Dans un monde idéal, cet esprit critique et cette capacité de 
remise en question constituent une force. Mais dans un monde dangereux où sévissent des dirigeants autoritaires diffusant la peste nationaliste que Stefan Zweig qualifiait de « poison de notre culture européenne », ils fragilisent les Juifs qui redeviennent les boucs émissaires privilégiés des bâtisseurs de certitudes et des diffuseurs de haine. 


 

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