Editorial

Le philosémite ambigu

Mardi 3 avril 2018 par Nicolas Zomersztajn, Rédacteur en chef de Regards
Publié dans Regards n°880 (1020)

L’identité est une notion complexe difficile à saisir. Mais comme le soulignait Ludwig Wittgenstein en 1913, « L’identité, c’est le Diable en personne, et d’une immense importance ; bien plus que je ne le pensais ». Il faut donc se confronter à cette question. Sinon, elle sera abandonnée à ceux qui la brandissent pour mieux stigmatiser et exclure l’Autre. Bart De Wever, bourgmestre d’Anvers et leader de la NVA, en a fait récemment une formidable démonstration.

Dans un entretien qu’il a accordé le 18 mars 2018 à De Zondag, Bart De Wever explique que la pratique de l’islam est source de tensions et contraint la société majoritaire à redéfinir son identité. Le journaliste lui reprochant de ne pas être aussi critique envers la communauté juive qu’il ne l’est envers les musulmans, Bart De Wever répond : « Les Juifs orthodoxes attachent aussi beaucoup d’importance aux signes extérieurs de la foi. Mais ils en acceptent les conséquences. Je n’ai encore jamais vu de Juif orthodoxe à un guichet. Ils évitent les conflits. C’est la différence. Les musulmans revendiquent une place dans l’espace public, dans l’enseignement, avec leurs signes de croyance extérieurs. C’est ce qui crée des tensions ».

Sa critique des Juifs orthodoxes s’apparente plutôt à un éloge, notamment en leur attribuant la qualité d’éviter les conflits, alors que les musulmans, pris dans leur globalité, créent des tensions. Avec de tels propos, comment ne pas semer la zizanie dans la très cosmopolite Métropole dont il est le premier magistrat. Pourtant, ce que Bart De Wever dit des Juifs orthodoxes n’est pas faux. Ne pouvant pousser l’autarcie jusqu’au bout de sa logique, les Juifs orthodoxes et ultra-orthodoxes évitent le plus possible de nouer des contacts avec le monde non juif. Pour ce faire, ils pratiquent le repli communautaire. Certains ont même réussi à recréer un véritable shtetl au cœur d’Anvers. Il arrive parfois que cette stratégie de l’évitement atteigne ses limites et présente alors le visage peu reluisant d’une communauté religieuse fondamentaliste aux pratiques archaïques, notamment lorsqu’un de ses dirigeants refuse ostensiblement de serrer la main du ministre de la Justice parce que c’est une femme !

Il est même surprenant qu’un responsable politique insistant sans cesse sur la nécessaire intégration des minorités à la Flandre considère le repli communautaire des Juifs orthodoxes d’Anvers comme une qualité. S’il fallait les soumettre au parcours d’intégration
(Inburgering) que la Flandre a mis en place pour favoriser l’intégration des étrangers, le Bourgmestre d’Anvers serait amené à constater que ses administrés juifs orthodoxes ne partagent guère les valeurs citoyennes.

En fonction des nécessités du débat politique, Bart De Wever voit donc dans le Juif ce qu’il veut bien y voir. Aujourd’hui, le repli communautaire des Juifs orthodoxes est une qualité qu’il loue publiquement. Mais demain, il y verra un défaut insupportable marquant l’inadéquation de leur mode de vie aux valeurs de la Flandre dynamique et triomphante qu’il entend incarner.

Cet entretien a le mérite de ressusciter la figure du philosémite ambigu. Tantôt c’est la souffrance juive qui nourrit sa fascination pour les Juifs. Tantôt c’est une qualité réelle ou fantasmée (discrétion, sens des affaires, intelligence, etc.) qu’il attribue aux Juifs. Il peut donc louer l’opiniâtreté des Juifs un jour pour ensuite la dénoncer virulemment comme de l’entêtement et de l’obstination. A la fascination peut alors succéder l’agacement.

Il convient donc pour les Juifs de ne pas se réjouir des lauriers que nous lance Bart De Wever, d’autant plus qu’ils sont attribués quelques mois avant les élections communales. Enfin, et c’est insupportable, il loue les Juifs en les opposant aux musulmans pour mieux les stigmatiser. S’il a fait le choix de la stigmatisation des musulmans, qu’il le fasse seul… sans nous y associer.


 

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