Mensch de l'année 2013

Paul Danblon : Le savoir en partage

Mardi 4 Février 2014 par Nicolas Zomersztajn
Publié dans Regards n°792

Chimiste, musicien et comédien de formation, Paul Danblon a mené pendant plus de 35 ans une carrière de journaliste scientifique à la RTBF avant de diriger l’Opéra royal de Wallonie. Préoccupé par la transmission des savoirs et des arts auprès du grand public, ce fidèle membre du CCLJ a également marqué de son empreinte la laïcité à travers son humanisme et sa détermination à jeter des ponts entre les différents courants religieux et philosophiques.

 
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    Paul Danblon naît le 25 juillet 1931 à Bruxelles. Sa famille vit rue des Minimes. Son père, Marcel, tient une mercerie et sa mère, Blanche, est secrétaire dans une étude de notaire jusqu’à la naissance de Paul. Bien que Marcel Danblon soit plutôt anticlérical, Paul est baptisé à l’Eglise du Sablon. Il est vrai que sa mère est catholique. Il devient ensuite enfant de choeur et fait sa communion. Mais dès l’âge de 8 ans, sa ferveur catholique est ébranlée par une confidence que sa mère lui fait à propos de Saint-Nicolas : « Tu es un grand garçon maintenant et il est temps que tu le saches : Saint-Nicolas n’existe pas. C’est papa et moi qui t’achetons tes cadeaux ». Et d’ajouter : « Saint-Nicolas n’existe pas, mais le petit Jésus si ». A partir de cette confidence, Paul Danblon évolue progressivement vers l’incroyance, même si comme il l’avoue, il ne peut se montrer indifférent à ce que pensent et ressentent les gens animés par la foi.

    Il terminera ses études secondaires à l’Athénée d’Ixelles. L’école joue un rôle fondamental dans la formation de Paul Danblon. Il y trouve des maîtres qui l’ont poussé à poursuivre dans les voies qu’il souhaite explorer, que ce soit les sciences, la musique ou le théâtre. Il entame ensuite des études de chimie à l’Université libre de Bruxelles (ULB), tout en accomplissant la prouesse de suivre simultanément des cours de piano au Conservatoire où il obtiendra un premier prix. Il trouve également le temps de participer à l’aventure du Jeune théâtre de l’ULB dont sont issus de nombreux pionniers de la télévision belge. « Il était brillant, mais il n’avait pas le temps de se consacrer pleinement à la chimie », se souvient Jacques Broekhuyzen, condisciple de Danblon à l’ULB et membre de la troupe du Jeune théâtre. « Il est plutôt maladroit en laboratoire. Si bien que Lucia de Brouckère, professeur de chimie à l’ULB et grande militante laïque, lui a fait promettre qu’il ne ferait jamais de chimie ! ».

    Pionnier du journalisme scientifique

    Paul Danblon devient ensuite professeur de chimie à l’Athénée de Saint-Josse, tout en s’intéressant aux médias que ce soit la radio, mais aussi la télévision naissante. Pendant son service militaire, il réussit à faire ses premiers pas à la radio en jouant au piano des petites pièces de musique pour accompagner certaines émissions de Radio-Jeunesse sur les ondes de l’INR. Georges Van Hout, ancien président du Jeune théâtre, producteur d’émissions de radio à l’INR et fondateur de « La Pensée et les hommes », fait entrer Paul Danblon à l’INR comme journaliste scientifique. Paul Danblon connaît aussi les débuts de la télévision au moment de l’Exposition universelle de Bruxelles en 1958. « Tout était à inventer, et comme mon père est un boulimique ayant soif et faim de tout, il se lance avec passion dans cette aventure », explique sa fille cadette Emmanuelle Danblon, professeur d’argumentation à l’ULB. Il jouit d’une liberté totale, la direction ne lui impose rien du tout. « Cela lui a permis de proposer aux téléspectateurs toutes ses curiosités et aussi toutes ses passions. Et lorsqu’il rencontre ma mère, il propose une série d’émissions consacrées à l’amour. Lorsqu’ils deviennent parents de deux filles, il conçoit et présente “L’Enfant et nous”, etc. ». En ce début des années soixante, Paul Danblon donne un cours de journalisme à l’INSAS et c’est dans cette école qu’il rencontre Tamara qui y suit des cours pour parfaire sa formation d’animatrice au Centre des jeunes. C’est le coup de foudre et le début d’une longue histoire d’amour. Deborah nait en janvier 1968 et Emmanuelle en mai 1969.

    Au sein de l’équipe Science qu’il dirige, Danblon va concevoir et présenter des magazines scientifiques (Connaissance du réel, Elémentaire mon cher Einstein, Le Point de la médecine, etc.), des émissions et de nombreuses soirées thématiques. En matière de journalisme scientifique, on peut considérer qu’il y a un « Made in Danblon ». Il réunit des experts et des savants très pointus pour expliquer au plus grand nombre des notions compliquées et complexes. Il accomplit cette mission de transmission des connaissances scientifiques de manière magistrale. Loin d’être un vulgarisateur, Danblon est un passeur : sans jamais simplifier outrancièrement, il s’efforce d’expliquer des démarches et des concepts compliquées. Françoise Wolff, journaliste scientifique ayant travaillé dans l’équipe de Danblon et ensuite productrice et chef de service des programmes scientifiques à la RTBF, a été profondément marquée par Paul Danblon qui l’a fait entrer dans son équipe en 1972. « Pour qu’on comprenne bien que nos émissions s’adressent à tous, tant aux profanes qu’aux scientifiques, il avait recours à la métaphore de l’étable où le cheval pur-sang, le mulet et l’âne mangent le même foin avec le même appétit en dépit de leurs différences. Je n’ai jamais oublié cette image et j’ai toujours veillé à l’appliquer dans mes émissions ». La plus grande source de fierté de Paul Danblon lorsqu’on évoque ses émissions scientifiques, c’est d’entendre les gens dire : « Quand Danblon explique, on comprend ».

    Jeteur de ponts

    Paul Danblon est aussi un jeteur de ponts. Il ne se cantonne pas aux émissions scientifiques. Il est à l’écoute de la société et des problèmes auxquels elle est confrontée. Bien qu’il s’efforce d’éclairer les problèmes de société à la lumière des sciences, Paul Danblon s’ouvre aux sciences humaines, aux philosophies et aux religions. Cela donne comme résultat des émissions comme « Terre des hommes », « Babel » ou encore « Europe, terre d’humanisme ». Comme dans la Tour de Babel, l’idée de ces séries d’émissions consiste à rassembler des individus très différents et antagonistes a priori pour montrer qu’à travers le débat et la discussion, il existe des fondements de connaissance qui les unit. « Cette émission illustre parfaitement l’idéal humaniste auquel il est toujours attaché », souligne Emmanuelle Danblon. « Aux yeux de mon père, pour devenir un honnête homme à la Montaigne, il ne faut absolument pas séparer les domaines du savoir, et donc pratiquer comme lui les sciences, les arts et les lettres ». 

    Grâce à « Terre des hommes », il a aussi montré qu’à côté des catholiques, des Juifs et des protestants, il existe la laïcité et la libre pensée. Cela lui a aussi permis d’exprimer ses convictions laïques. C’est dans le sillage de « Terre des hommes » que Paul Danblon rejoint l’Assemblée générale de La Pensée et les hommes, l’association diffusant notamment en radio et en télévision les principes de laïcité et de libre examen depuis 1956. « On oublie souvent que Paul Danblon n’a participé à aucune des émissions de La Pensée et les hommes », insiste Jacques Lemaire, professeur à l’ULB et président de La Pensée et les hommes. « Le règlement de la RTBF interdit aux journalistes et aux membres du personnel de cette institution de collaborer aux émissions concédées aux cultes ou philosophies. Cela n’a évidemment pas empêché Danblon d’être très actif au sein de La Pensée et les hommes. Il faut attendre son départ de la RTBF pour qu’il apparaisse enfin dans nos émissions ».

     

    La Fête de la jeunesse laïque

    Bien que son engagement au sein de La Pensée et les hommes et du Centre laïque d’audiovisuel (CLAV) soit important, Paul Danblon va marquer la laïcité de son empreinte avec la création de la Fête de la jeunesse laïque. Lorsqu’il enseigne la chimie à l’Athénée de Saint-Josse, Paul Danblon observe que les enfants fréquentant le cours de morale laïque se sentent dépossédés de quelque chose par rapport aux autres enfants. Il se dit que ces enfants doivent aussi avoir une fête marquant le passage symbolique de l’enfance à l’adolescence. Avec sa femme Tamara, ils conçoivent, organisent et animent en 1964 la Fête de la jeunesse laïque. Des dizaines de milliers d’enfants y participeront et cette fête permet encore aujourd’hui à des enfants d’entrer dans l’adolescence dans un contexte laïque. « La Fête », explique Paul Danblon, « enchaîne des dialogues évoquant le monde idyllique où se manifestent le droit à la différence, la tolérance, la paix, la fraternité, la liberté. Ils alternent avec des images fortes, celles du monde perfectible où les enfants vivent et où existent la guerre, la misère, la désolation... Car ce monde est perfectible ».

    Chez Paul Danblon, il y a la science, mais il y a aussi la musique. Fin des années 1970, Paul Danblon prend un congé sans solde de deux ans pour composer Cyrano de Bergerac, un opéra qui se jouera en 1980 à l’occasion du 150e anniversaire de la Belgique. « Il compose la nuit sur son piano dans le salon situé juste à côté de ma chambre. C’est très romantique, mais cela m’a causé de nombreuses nuits blanches », sourit Emmanuelle Danblon. Auparavant, il avait déjà réalisé un remarquable documentaire sur Maurice Ravel (L’Enfant et les sortilèges). Grâce aux entretiens que lui ont accordés des contemporains de Ravel, ce film fera autorité. Un autre défi musical sera la direction de l’Opéra royal de Wallonie qu’il assure entre 1992 et 1996. Comme en science, Danblon s’efforce aussi de communiquer au grand public sa passion pour la musique. Une des premières mesures décidées par Danblon lorsqu’il prend la direction de l’Opéra royal de Wallonie est d’installer les surtitres. C’est important, car à cette époque beaucoup de maisons d’opéra considèrent que ce procédé, en vigueur partout aujourd’hui, est superflu.

    Fidèle au CCLJ

    Et le judaïsme dans tout ça ? Car c’est bien le titre de Mensch que lui attribue aujourd’hui le CCLJ. Son mariage avec Tamara Galperin le familiarise évidemment avec le judaïsme, mais il n’est pas totalement ignorant de la question pour autant. Quelques fréquentations et de saines lectures lui ont déjà permis de saisir les nuances de l’identité juive. « Mais tout cela est assez livresque et fort théorique », répond Paul Danblon quand on l’interroge sur cette question. « J’ai donc été confronté à tout cela de plus près chez moi, avec Tamara et des amis, et au Cercle ». « Le Cercle », voilà un terme que seuls les plus anciens membres du Centre communautaire laïc juif (CCLJ), prononcent. Oui, Paul Danblon compte aujourd’hui parmi les plus fidèles membres du CCLJ depuis sa création en 1959. Cette année-là, il est invité à y donner une conférence sur le cosmos ! « Il faut croire que mes propos sur les galaxies n’ont pas déclenché d’opposition majeure puisque nos relations ont continué », fait remarquer Paul Danblon à l’occasion du 25e anniversaire du CCLJ dont il fut le président du comité chargé d’organiser les célébrations. Et d’ajouter : « Sans doute n’ai-je pas été le plus assidu des membres, mais il me semble qu’à ma manière, j’ai été fidèle au CCLJ ».

    Une fidélité indéfectible qui le mènera aux côtés de Tamara à aider le CCLJ à concevoir le rituel de la cérémonie de clôture de l’Année de judaïsme des Bnei-Mitzva. On ne compte pas non plus le nombre impressionnant de conférences et de colloques auxquels Danblon a participé à la tribune du CCLJ. A cet égard, il est essentiel de souligner le rôle moteur qu’il a joué dans l’organisation du colloque Judaïsme et laïcité en 1986, organisé dans le sillage du 25e anniversaire. Sous son impulsion, les actes de ce colloque international ont été publiés dans un numéro de la revue de La Pensée et les hommes. Mais ce colloque a surtout marqué les consciences. « C’est à partir du colloque Judaïsme et laïcité que j’ai commencé à m’intéresser activement au judaïsme », affirme Alexandre Wajnberg, journaliste scientifique à la RTBF. « Dans le monde juif, beaucoup de gens ne cessent de marteler que le judaïsme laïque est la porte de sortie du judaïsme. Ils ont raison, mais à moitié. C’est effectivement une porte, mais c’est surtout une porte d’entrée. En ce qui me concerne, c’est de cette manière que je suis revenu au judaïsme et la présence de Danblon n’y est pas étrangère. J’étais éloigné du judaïsme, mais grâce à ce colloque, j’ai découvert que j’en étais en réalité très proche ». Paul Danblon ne laisse pas non plus indifférents les Juifs attachés à la tradition religieuse. « Autant que j’ai pu le percevoir, Paul Danblon vit avec une empathie profonde à l’égard des Juifs. A tel point que certains ont pu à tort penser qu’il était juif », reconnaît Thomas Gergely, directeur de l’Institut d’études du judaïsme de l’ULB.

    Bonheur de vivre et gai savoir

    Danblon est-il un Mensch ? « Evidemment qu’il est Mensch », réagit Alexandre Wajnberg. « C’est l’exemple même de l’homme qui a le souci des autres et qui s’intéresse aux gens. Et comme le judaïsme le recommande, il a posé sa marque dans la société ». Jacques Sojcher, philosophe et professeur émérite de l’ULB, ne dément pas : « Rien de ce qui est humain ne lui est étranger ». Tous ceux qui le connaissent apprécient son sens du partage et sa générosité. « Quand il vous voit, il vous salue toujours généreusement et fraternellement », poursuit Jacques Sojcher. « Danblon est très sensible à l’amitié », confirme Jean-François Boucher, ancien caméraman de Danblon et président du CLAV. « Il aime d’ailleurs exprimer son amitié. Quand on était réuni pour un bon repas, il nous disait qu’il aimait cela. Il nous disait toujours : “Mes petits camarades, qu’on est bien ensemble”. Il devait nous le dire, c’était important pour lui ». Profondément humaniste, Danblon est guidé par le bonheur de vivre, le gai savoir, l’ouverture vers d’autres disciplines, et surtout le souci des autres.


     
     

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    http://www.respectzone.org/fr/
    • Par André Versaille - 10/02/2014 - 17:32

      Excellente initiative du CCLJ.
      Paul Danblon est un grand bonhomme. Je peux me permettre cette familiarité parce qu'il sait combien je l'estime et le respecte : tant l'intellectuel que l'épicurien du "bonheur de vivre".
      Avec toutes mes amitiés.

      André Versaille

    • Par Edgard Poot - 9/03/2014 - 19:11

      Je l'ai rencontré à l'école de musique de St josse -Schaerbeek en solfège supérieur.... mais lui était doué...
      je l'ai retrouvé à l'ULB, au jeune Théâtre, il en fut un des présidents. Nous avons été de pas mal de pièces.
      Nous nous sommes revu dans des milieux laïques.
      Il est toujours aussi rayonnant, le verbe haut et le rire homérique.
      Né, tous les deux , sous le signe du Lion, il me traite de lionceau... Mon volume et ma taille justifie amplement ce nom.
      J'espère pouvoir, longtemps encore, le fréquenter.

    • Par J.H. Vuijge - 30/08/2014 - 17:55

      En 1978, j'ai eu l'honneur de pouvoir enregistrer en images et son « la fête de la jeunesse laïque » à l'auditorium Paul Janson de l'ULB, où participaient mes deux enfants.
      Paul DAMBLON & son épouse Tamara étaient formidables.
      Il me serait très agréable si je pouvais encore le rencontrer.

    • Par Quentin Danblon - 12/09/2015 - 3:35

      Je découvre cet article a l'instant, il parle de mon oncle, je n'en savais pas autant de lui, et je suis encore plus fière d’être un Danblon

    • Par Debroux Marie-j... - 19/02/2017 - 16:39

      Félicitations monsieur Danblon...Heureux anniversaire.
      J'ai eu la chance de connaître votre papa au conservatoire royal de Bruxelles en 1964 monsieur Sévenans. J'avais comme instrument principal le violoncelle et je suivais les cours de piano d'accompagnement chez votre papa dont j'ai gardé un très bon souvenir!
      Je me souviens de votre pasage à l'académie de musique de Wavre en tant que conférencier. Vous m'avez dédicacé le livre "Petite abeille" pour mon petit fils Lucas!
      Vous êtes monsieur Danblon une encyclopédie vivante,vous en savez des choses,nous vous écoutons chaque semaine à la radio:"La troisième oreille" Continuez à nous distiller votre savoir!
      Votre papa aurait été fier de vous entendre parler!
      Marie-jeanne Debroux-Vansamillette "La Pastorale" 1495 Tilly (Brabant wallon.