Antisémitisme/Enquête

Pas de lien entre antisémitisme et arrivée des migrants ! Oui, mais méthodologiquement...

Mardi 29 mai 2018 par Nicolas Zomersztajn

Marco Martiniello, professeur de Sociologie et spécialiste des migrations à l’Université de Liège, et Muriel Sacco, chercheuse en sciences politiques à l’Université libre de Bruxelles, ont présenté les conclusions d’une enquête qu’ils ont menée sur l’impact éventuel de l’arrivée des migrants du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord sur l’augmentation de l’antisémitisme en Belgique. Si les résultats sont rassurants, la méthodologie laisse songeurs...

 

Il s’agit en fait du volet belge d’une enquête européenne commanditée par la fondation d’utilité publique allemande EVZ (Remembrance, Responsability and Future) qui souhaitait absolument répondre à cette question qui la préoccupait.

Lors de la présentation du rapport, les deux chercheurs ont eu l’occasion de préciser leur méthodologie. « D’abord, nous avons récolté et analysé tout ce qui existait sur ces questions : les données de Myria (le Centre fédéral Migration), les enquêtes d’opinion qui ont été réalisées, etc., et on les a complétées par une enquête plus qualitative avec des experts clés et des personnes qui ont une expérience de terrain – au sein des organisations juives de Belgique et parmi celles qui travaillent avec les nouveaux migrants – et avec certains nouveaux migrants eux-mêmes. C’est un travail qui a duré un an », explique Marco Martiniello.

Les enquêtes qualitatives réalisées auprès des migrants eux-mêmes constituent effectivement un outil précieux pour mesurer l’existence ou l’absence d’antisémitisme dans leur chef. Sur base d’entretiens où la personne interrogée peut préciser son propos, le chercheur cerne mieux un phénomène qu’il peut affiner et nuancer.

Combien de migrants ont-ils rencontrés ? C’est à ce moment-là que le visage des deux chercheurs se fige, même si Muriel Sacco se résout à répondre à cette question évidente dans le cadre d’une enquête sociologique : « Nous avons interrogé trois migrants » !

Faille méthodologique

Vous avez bien lu, trois migrants. Il convient donc de s’interroger sérieusement sur les implications méthodologiques d’une telle enquête qui ne recueille que trois témoignages de migrants alors qu’ils constituent le véritable objet de ladite enquête.

Méthodologiquement, cela ne tient pas. N’importe quelle enquête en science sociale est réalisée à partir d’un échantillon d’une population ou d’un groupe cible afin d’en estimer les caractéristiques et opinions. Et ce n’est qu’ensuite que les chercheurs peuvent mener des entretiens approfondis à partir d’échantillons plus restreints. Mais plus restreint ne signifie ni confidentiel ni insignifiant.

Il ne faut pas être grand clerc pour comprendre qu’aucun chercheur digne de ce nom ne peut prétendre dégager des conclusions à partir d’une enquête réalisée sur trois personnes alors que des dizaines de milliers de migrants provenant des Moyen-Orient et d’Afrique du Nord sont arrivés en Belgique depuis 2015.

N’importe quel jury de mémoire ou de thèse aurait renvoyé à ses chères études un étudiant ou un doctorant qui aurait osé présenter une enquête ne comprenant qu’un échantillon de trois personnes.

C’est alors que nous leur faisons remarquer la faille méthodologique de cette enquête. Les réponses que les deux chercheurs nous donnent sont très éloignées des préoccupations scientifiques : manque de temps, de moyens, difficulté de réaliser des entretiens avec des migrants… Fort bien. Mais pourquoi ne pas en tirer les conclusions qui s’imposent ? De nombreux chercheurs à travers le monde ont été amenés à constater qu’il est difficile voire impossible de mener certaines enquêtes.

De ces trois migrants, nous ne saurons que peu de choses : une Guinéenne et deux Erythréens dont l’un d’entre eux tenait des propos antisémites. Faut-il alors en déduire qu’un tiers des migrants sont antisémites ? En toute logique, c’est la conclusion qui s’imposerait. Mais avec trois migrants sondés…

C’est donc en s’appuyant surtout sur les données quantitatives disponibles que les deux chercheurs belges soulignent qu’il n’y a pas de montée d’antisémitisme en Belgique depuis 2010 et qu’il n’y a aucun lien qu’on peut faire aujourd’hui entre l’arrivée de ces migrants et l’antisémitisme. « Les données dont on dispose ne permettent pas, d’une part, de montrer qu’il y a une augmentation d’actes antisémites depuis une dizaine d’années, et d’autre part, de lier ceux-ci à la présence des nouveaux migrants », explique Marco Martiniello. « Et ce qui est intéressant, c’est que l’on arrive globalement à des conclusions semblables dans les cinq pays étudiés ». Il s’empresse de souligner qu’il n’est nullement question de nier l’antisémitisme : « C’est une réalité qui reste préoccupante, mais qu’aujourd’hui on ne peut absolument pas lier à l’afflux de nouveaux réfugiés, de nouveaux demandeurs d’asile, de nouveaux migrants ».

Bonne nouvelle à annoncer

Comment expliquer qu’aucun journaliste ayant consacré de longues pages à cette enquête n’ait même pas posé la question de la taille de l’échantillon ? Peut-être parce qu’il y a une bonne nouvelle à annoncer et que des chercheurs sérieux y apportent leur caution scientifique.

En dépit de cette lacune majeure, il convient de reconnaitre que cette enquête s’appuie toutefois sur une documentation importante recueillie notamment auprès des acteurs concernés et des spécialistes de l’antisémitisme et qu’elle ne cherche pas à évacuer le problème : « Dans tous les pays examinés, les attitudes antisémites sont plus fréquentes au sein des minorités musulmanes que dans l’ensemble de la population », peut-on lire dans le rapport global concernant les cinq pays envisagés (Belgique, France, Allemagne, Pays-Bas et Royaume-Uni).

Une question majeure demeure : pourquoi mener une enquête sur base d’une hypothèse formulée par une fondation allemande inquiète de voir ses concitoyens associer l’émergence de l’antisémitisme et d’autres fléaux (sexisme, homophobie, terrorisme, etc.) en Allemagne à l’arrivée des migrants du Moyen-Orient depuis 2015 ? De tels phénomènes n’ont pas défrayé l’actualité belge. Des faits analogues à ceux de Cologne (agressions de femmes) ne se sont pas produits en Belgique et la mobilisation citoyenne en faveur des migrants a plutôt montré que l’opinion publique belge se montrait plutôt ouverte et tolérante sur cette question.

On peut surtout regretter qu’une étude d’une telle ampleur sur l’antisémitisme n’ait pas abordé de manière plus large cette problématique en étendant l’enquête aux populations belges, quelles qu’elles soient (musulmans compris) comme l’avait fait en 2011 l’étude universitaire « Jong in Brussel » menée par le sociologue Mark Elchardus, professeur à la VUB. Le questionnaire de cette enquête avait été soumis à quelque 2.800 jeunes, et non pas trois, issus de 32 écoles secondaires flamandes, sur les 42 recensées à Bruxelles. A travers ce questionnaire, l’enquête a pu révéler que plus de 50% des élèves musulmans exprimaient de l’antisémitisme.

Il se peut que dans les mois à venir, cette lacune sera comblée par un chercheur qui nous livrera les conclusions de son enquête sur l’antisémitisme en Belgique francophone. En attendant, continuons de faire preuve de générosité et d’ouverture en accueillant dignement ces migrants en quête d’un avenir meilleur.


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par De Lathouwer Claude - 29/05/2018 - 17:35

    Excellente analyse Nicolas. Peut-être trop généreux - inconditionnel- dans tes conclusions?

  • Par Jacky - 29/05/2018 - 20:09

    En clair, ces chercheurs de Liège et de l’ULB ne sont pas des chercheurs et le journaliste du Soir (car il faut citer le nom du journal qui relaie une non-information). On est curieux de savoir quelle suite les Facultés et la Rédaction en Chef du Soir apporteront à la publication de données non scientifiques.

  • Par Kalisz - 30/05/2018 - 8:31

    Triste pays qui avalise des soi-disant analyses scientifiques, que la RTBF a grandement diffusées sans un seul commentaire critique. Des scientifiques qui, de surcroit, partent de leurs aprioris idéologiques.
    Dans l'affaire du nouveau terroriste de Liège, ce sont les Ministres qui avalisent la régularité de son congé pénitentiaire. Surtout Geens. Hallucinant. Une seule préoccupation : ne pas heurter les musulmans. Mais combien d'épopées meurtrières faudra t'il pour prendre les mesures adéquates et pour cesser d'être dans le déni? Froid dans le dos .

  • Par michel - 30/05/2018 - 9:10

    cette étude parle d'actes sans évaluer leur indice de fréquence et leur indice de gravité ce qui serait bien le minimum dans une enquête universitaire. Il existe pourtant, hélas, des chiffres en se basant sur le rapport 2016 de Rapport de l'observatoire de la laïcité en France: "Les actes antisémites restent à un niveau très élevé (808 actes) et les actes antimusulmans ont triplé en un an (429 actes contre 133 l’année passée)." L'Observatoire évite soigneusement de rapporter ces chiffres aux effectifs supposés des Français de confession juive et des français et étrangers de confession musulmane.
    Si l'on estime la population juive de France laïcs et religieux à 800 000 et la population musulmane de France entre 6 et 8 millions nous n'avons pas du tout le même taux de fréquence.
    Le taux de fréquence pour les actes antisémites est de 1010 (même calcul que pour les accidents du travail: nombre d'accidents x 1000000/nombre de personnes) et de 71,5 pour les actes anti musulmans. Selon ces chiffres un juif a 15 fois plus de risque d’être agressé qu'un musulman, on est loin de cette quasi équivalence faite par cette organisme paragouvernemental en donnant seulement les chiffres bruts.
    De la même manière cette étude reprend les présentations gouvernementales et médiatiques qui tirent un trait d'égalité entre actes antisémites et actes anti musulmans en n'établissant pas d’indice de gravité. Et les actes antisémites se distinguent par leur barbarie (Ilan Halimi, les trois enfants de l'école de Toulouse...), les meurtres et blessures. Les auteurs de ce rapport se comportent comme si un une rayure de carrosserie de voiture était mise à égalité avec un accident de voiture mortel puisque dans les 2 cas il s'agit d'un accident. En termes scientifiques cela pose question.