Le carnet de route d'Elie Barnavi

Netanyahou, le début de la fin

Mardi 6 mars 2018 par Elie Barnavi, Ancien ambassadeur d'Israël
Publié dans Regards n°878 (1018)

Mouvementé mois de février. Et d’abord, à tout seigneur tout honneur, la publication tant attendue des conclusions de la police dans deux affaires de justice qui risquent d’envoyer Benjamin Netanyahou devant les tribunaux : les dossiers dits 1000 et 2000 dont j’ai déjà fait état dans ces colonnes. 

 

La férocité des conclusions a frappé de stupeur les observateurs. Dans ces deux affaires, l’homme est soupçonné de corruption aggravée, de fraude et d’abus de confiance.En attendant que la police démêle l’écheveau du dossier 3000, une énorme affaire d’achat apparemment frauduleux en Allemagne de sous-marins et de vaisseaux destinés à la protection des plateformes gazières, un autre dossier, 4000 dans le jargon des limiers, vient de déboucher sur la garde à vue de plusieurs de ses proches. Celui-ci implique le Premier ministre dans une affaire louche de presse, une de plus. Ici, il s’agirait d’un donnant-donnant où, en échange d’avantages accordés au patron de la compagnie de télécommunications Bezeq, il aurait bénéficié, lui et sa femme, d’un traitement de faveur de la part du principal site d’informations du pays, propriété du même magnat et ami du couple Netanyahou. Assurément, il faudra des mois avant que les recommandations de la police se muent en mise en examen. Mais on voit mal comment le parquet, puis le procureur général qui a le dernier mot, pourraient faire autrement que de mettre l’intéressé en examen. Le sort de « Bibi » semble scellé.

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Avec l’environnement régional qui est notre lot, il serait pourtant bon d’avoir un Premier ministre qui ne soit pas constamment obsédé par sa survie. Le samedi 10 février, en effet, un drame d’une tout autre nature se jouait dans le nord du pays. Au petit matin, un drone iranien était abattu au-dessus du territoire israélien. Dans la foulée, la chasse israélienne a pulvérisé la moitié de la défense anti-aérienne syrienne, en même temps que le centre de contrôle iranien. Mais les Israéliens ont perdu un appareil, touché par les éclats d’un missile syrien. C’était la première fois que Tsahal, souverain dans l’espace aérien de la région, perdait un appareil depuis 1982. Cependant, la principale nouveauté de l’opération réside ailleurs. Jusqu’ici, l’Iran agissait par l’intermédiaire de ses alliés locaux - notamment l’armée syrienne et le Hezbollah libanais. Cette fois, il s’est trouvé directement confronté à Israël. En fait, on est passé tout près d’une nouvelle guerre au Proche-Orient. S’il n’y a pas eu d’escalade, c’est parce que Poutine ne l’a pas voulu : un coup de téléphone furieux à Netanyahou a suffi pour tuer dans l’œuf la volonté de l’Etat-major de poursuivre l’offensive en Syrie. Les Américains aux abonnés absents, c’est Poutine qui fait figure de maître du jeu dans la région. C’est un nouveau chapitre géostratégique qu’elle vient d’inaugurer.

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Les Américains ? Justement, fin janvier, Mike Pence s’est rendu pour la première fois au Proche-Orient en sa qualité de vice-Président des Etats-Unis. L’objet principal de sa visite était la situation misérable des communautés chrétiennes dans le berceau de leur foi. Accessoirement, il s’agissait aussi de pousser Israéliens et Palestiniens à faire la paix. Deux buts hautement respectables - et complètement ratés.

A vrai dire, ils avaient disparu du viseur du vice-Président avant même de monter dans son avion, tous deux victimes de la décision unilatérale de son patron de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël, décision à laquelle lui, Pence, avait poussé de toutes ses forces. Les dignitaires religieux chrétiens des trois pays visités, Israël, Egypte et Jordanie, ont refusé de le rencontrer, de même que les dirigeants palestiniens. Dans un geste naguère inimaginable, le Président palestinien, Mahmoud Abbas, a proclamé le naufrage du rôle des Etats-Unis comme « honnête courtier » au Proche-Orient. Ce qui est resté du volet « paix » de son voyage est une phrase de son discours à la Knesset où il a réaffirmé le soutien de Washington à la solution à deux Etats « si les deux parties sont d’accord ». Nous voici bien avancés.

Extraordinaire discours au demeurant. Lardé de références bibliques à la promesse divine au peuple juif relative à la Terre d’Israël et à Jérusalem, assortie de l’assurance que l’ambassade américaine serait bien transférée dans la capitale avant la fin de 2019, ce fut une adresse hallucinée, qui tenait davantage du sermon évangéliste que d’une déclaration de politique étrangère. Sans surprise, la droite de l’hémicycle et le gouvernement l’ont ovationné debout ; la gauche, ou ce qui en tient lieu, tétanisée, est restée coite. Les seuls qui ont osé protester, les députés arabes de la Liste unie, avaient été proprement expulsés pour avoir brandi des pancartes portant « Jérusalem est la capitale de la Palestine ». Là encore, pas un mot de la gauche sioniste.

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Pendant ce temps, à Davos, Donald Trump a annoncé que Jérusalem était « off the table », entendez ne constituait plus un sujet de négociation. Etant donné que, de toute manière, il n’y a pas de négociation, cela ne porte pas vraiment à conséquence. Cependant, la méthode semble prometteuse. Car pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? D’autres questions embarrassantes pourraient faire l’objet du même traitement : le tracé des frontières, le statut des implantations, le sort des réfugiés… Il ne restera plus qu’à signer le traité de paix prévoyant, pourquoi pas, la création d’un Etat palestinien. « Si les deux parties le souhaitent », bien entendu.

Cette façon d’envisager le rôle des Etats-Unis dans le conflit israélo-palestinien est significative d’un phénomène plus large, dont on n’a pas encore pris toute la mesure : le retrait de l’Amérique des affaires du monde, ou, dit autrement, la fin du « siècle américain » inauguré dans la Première Guerre mondiale. Les Etats-Unis restent la puissance mondiale dominante, sans rival en fait. Mais, comme le montrent les choix budgétaires et les orientations diplomatiques de l’administration Trump, l’Amérique a succombé à un tropisme vieux comme la République elle-même : la tentation isolationniste. L’ironie de cette histoire est que ce choix invite d’autres puissances à s’engouffrer dans le vide ainsi créé : au Proche-Orient, on l’a vu, la Russie ; ailleurs, la Chine. « America first » n’est pas seulement un slogan déplaisant, qui fleure bon le fascisme américain d’avant-guerre ; c’est aussi un slogan creux.

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J’ignore comment on dit en polonais « Poland first », mais cela doit bien avoir un équivalent local. Le gouvernement ultra-nationaliste au pouvoir à Varsovie vient de faire voter une loi scélérate qui criminalise toute mention du rôle des Polonais dans le génocide des Juifs.

Toute nation cherche à embellir son passé. On peut aussi comprendre que les Polonais n’aiment pas que l’on évoque les « camps d’extermination polonais » alors qu’il s’agit de camps allemands installés sur le territoire de la Pologne occupée. Mais les démocraties adultes ne légifèrent pas sur l’histoire nationale pour en cacher les aspects les plus déplaisants. Au contraire, lorsqu’elles s’y résolvent, ce qui ne va pas sans débat, elles le font pour interdire de les minimiser et pour défendre la mémoire des victimes. Mais la Pologne de Kaczynski et consorts n’est pas une démocratie adulte.

Ce n’est pas vraiment un scoop. Les lecteurs se souviendront peut-être de l’affaire du Musée de la Seconde Guerre mondiale de Gdansk, dont j’ai rendu compte dans ces colonnes. Ou de la campagne haineuse dont a été victime l’historien Jan Tomasz Gross, auteur de Les Voisins, un massacre de juifs en Pologne (Fayard, 2002), livre dans lequel il imputait aux Polonais le massacre de 1.600 Juifs dans la localité de Jedwabne, le 10 juillet 1941.

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Bien entendu, le gouvernement israélien a condamné cette loi négationniste. A juste titre. Israël a été créé pour servir de havre aux survivants des camps de la mort comme aux Juifs persécutés à travers le monde, tel est son principal titre de légitimité aux yeux des nations. Nous nous souvenons que des bateaux chargés de réfugiés ont erré de port en port en quête d’un « asile de nuit » (Herzl), et que tous les pays éclairés ont claqué la porte au nez des désespérés.

Aujourd’hui, Israël s’apprête à expulser les quelque 40.000 Africains, essentiellement soudanais et érythréens, dont 5.000 enfants, qui y ont trouvé un « asile de nuit ». Le choix qui leur est laissé est simple : le départ « volontaire » vers des pays tiers non spécifiés, en fait le Rwanda et l’Ouganda, ou l’emprisonnement indéfini. Le gouvernement assure avoir signé des accords à cet effet avec ces pays. Les autorités ougandaises se taisent ; les Rwandais ont affirmé avec force qu’aucun accord de ce genre n’existe et qu’il n’est pas question d’accepter des êtres humains forcés au départ contre leur gré. Mais quelque 20.000 ont déjà été expulsés, et les témoignages qui nous parviennent de leurs tribulations font se dresser les cheveux sur la tête.

Il faut le dire avec force, cette affaire porte un coup terrible à la légitimité historique de l’Etat juif. Du coup, quelle créance accorder à la longue complainte à l’endroit des nations qui nous ont tourné le dos à l’heure la plus sombre de notre histoire ? Et au nom de quel droit moral dénoncer le négationnisme du gouvernement polonais ?

Heureusement, la résistance s’organise. Pétitions d’intellectuels, pilotes d’El Al qui ont annoncé qu’ils refuseraient d’acheminer les expulsés, rescapés de la Shoah qui se sont portés volontaires pour les abriter… Face à un gouvernement de démagogues fascistoïdes qui ne cherche même plus à masquer ses pulsions racistes, cette campagne prouve que tout n’est pas encore perdu.


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Rachèle - 8/03/2018 - 16:41

    Le CCLJ comblé de bonheur.
    Son allié fidèle, Elie Barnavi crache sur le premier ministre démocratiquement choisi par les israéliens et sans attendre le CCLJ abreuve ses lecteurs de cette littérature nauséabonde au lieu de laisser la justice faire son travail comme elle l'a déjà fait pour l'ancien président Katsav et l'ancien premier ministre Olmert.
    Décidément rien ne change rue Hôtel des Monnaies sauf le président.

  • Par Raymond - 10/03/2018 - 18:11

    "Face à un gouvernement de démagogues fascistoïdes qui ne cherche même plus à masquer ses pulsions racistes, cette campagne prouve que tout n’est pas encore perdu"

    On se demande bien qui est le démagogue et si ce n'est pas l'auteur de cet article

  • Par Elie Vamos - 5/04/2018 - 10:48

    Les signataires (Rachal et Raymond qui n'osent pas signer de leur nom) des deux réactions ci-dessous sont-ils des simples lecteurs de ce blog ou sont-ils membres ou sympathisants du CCLJ ? Dans le premier cas, disons simplement que leur réaction n'a pas beaucoup d'intérêt. Dans le second cela m'inquiéterait quant à l'évolution du CCLJ. Je ne demande évidemment pas de dénonciation. Mais dans le premier cas de figure j'ai le sentiment que ce site est visité régulièrement par éléments hostile aux débats au sein du CCLJ.

  • Par Daniel GRAU - 5/04/2018 - 13:59

    Bonjour Elie Vamos,

    Je ne vous cache pas être assez déçu de lire que pour le cas où Rachèle et Raymond que je ne connaient ne devaient être que de simples lecteurs de ce blog leur réaction n'auraient pas beaucoup d'intérêt.

    La richesse d'un forum comme celui-ci n'est il pas précisément que chacun, de quelque opinion qu'il soit, puisse librement s'exprimer ?

    D'autre part, pour quelle raison des sympathisants du CCLJ ne pourraient pas avoir une opinion critique vis-à-vis des idées émises par Mr Elie Barnavi alors que ce dernier soutient et est soutenu par le même CCLJ.

    Etre sympathisant du CCLJ ou de toute autre institution signifie t-il dire amen à toutes les idées émises par cette institution sans avoir aucun sens critique ? C'est en tout cas ce que vous semblez dire.

    J'avoue ne pas très bien comprendre le sens de vos propos.