Gdansk/Inauguration

Musée d'histoire et raison d'Etat en Pologne

Mardi 2 mai 2017 par Roland Baumann
Publié dans Regards n°861 (1001)

La politique obscurantiste du gouvernement polonais menace la survie et l’intégrité scientifique du nouveau Musée de la Seconde Guerre mondiale de Gdansk (MIIGM) qui a ouvert ses portes début avril.

Fondé en 2009 sous le gouvernement de Donald Tusk et confié à la direction de l’historien Pawel Machcewicz, le Musée de la Seconde Guerre mondiale de Gdansk (MIIGM) est une institution d’envergure internationale dont le parcours d’exposition a été conçu par la société bruxelloise Tempora et un comité international d’historiens réputés. Selon Pawel Machcewicz, « le Musée de la Seconde Guerre mondiale inscrit notre expérience dans le contexte européen et international, aidant ainsi à la compréhension à la fois de ses caractéristiques distinctives et des aspects qu’elle partage avec les autres nations ».

Loin de partager ce point de vue universaliste, le ministre de la Culture et de l’Héritage national du gouvernement ultra-conservateur dirigé par le parti « Droit et Justice » (PIS), après sa victoire aux élections d’octobre 2015, a vite manœuvré pour s’assujettir le MIIGM dont le contenu participerait selon lui d’une « culture de la honte » nuisible à la Pologne. Contestations en justice de cette ingérence politique par la direction du musée, protestations d’institutions muséales et de la communauté universitaire, en Pologne comme à l’étranger, publication du catalogue de l’exposition permanente du MIIGM, suivie de son inauguration fin janvier 2017, et enfin de son ouverture au public le 23 mars dernier, rien n’a fait fléchir l’autoritarisme étatique. Le 6 avril, Pawel Machcewicz et son équipe ont été remplacés par une nouvelle direction, plus docile ! 

Malhonnêteté des critiques étatiques

Présent au MIIGM les 6 et 7 avril derniers, j’ai vu l’afflux de visiteurs, polonais ou étrangers, curieux de découvrir ce nouveau grand musée européen, proche du vieux centre historique de la ville et du Centre européen de la Solidarité dont l’exposition permanente retrace l’histoire du mouvement Solidarność. Le visiteur attentif et curieux découvre d’emblée la malhonnêteté des critiques étatiques formulées contre le nouveau musée.

Une première section du parcours muséal souterrain est destinée aux enfants, montrant le grand conflit de 1939 à 1945, à travers les métamorphoses d’un appartement familial à Varsovie. La structure de l’exposition permanente, chronologique et thématique se dispose de part et d’autre d’un long couloir axial, facilitant les pérégrinations des visiteurs et dans lequel des vitrines évoquent la vie quotidienne durant la guerre et l’Occupation.

Comme le souligne d’emblée un texte d’introduction, le second conflit mondial est provoqué par les régimes totalitaires de l’Allemagne nazie et de l’URSS ! Un montage audiovisuel projeté sur écran panoramique présente les faits marquants de la Grande Guerre, évoque le traité de Versailles et le contexte de montée des totalitarismes en Russie, en Italie, puis en Allemagne. Le décor d’une rue commerçante de Varsovie évoque la renaissance de la Pologne après 1918. « La paix à tout prix ? » nous mène à la guerre d’Espagne, au réarmement… à l’Anschluss. Du global à l’histoire locale : « Mourir pour Dantzig ? ». Déclarée « ville libre », sous la protection de la SDN, la cité-Etat de population allemande devient l’enjeu du contentieux germano-polonais. Photos et écrans interactifs permettent d’explorer le paysage de Dantzig et ses lieux de mémoire, dont la synagogue détruite par les nazis en mai 1939. Un couloir aux murs couverts de drapeaux nazis et soviétiques évoque le pacte Ribbentrop-Molotov, dont les clauses secrètes partagent les zones d’influence respectives. L’important espace consacré à l’invasion de la Pologne, par l’Allemagne le 1er septembre 1939, puis par l’URSS le 17 septembre, met en valeur la défense héroïque du dépôt militaire polonais à Westerplatte, proche du site du musée. On découvre les atrocités commises par les Allemands dès le début de la guerre, contre des Juifs, ou même des prisonniers de guerre. La représentation du siège de Varsovie met en valeur les souffrances des civils. Comme le précisent les textes de l’exposition et du catalogue, la France et la Grande-Bretagne déclarent la guerre à l’Allemagne le 3 septembre, mais ne lancent pas d’offensive à l’Ouest. Malgré la défaite, le gouvernement polonais ne capitule pas et exilé en France, puis en Grande-Bretagne, poursuit la lutte, appelant à la Résistance en Pologne occupée.

Résistante de la première heure, Elzbieta Zahorska est condamnée à mort et exécutée en novembre 39, pour avoir déchiré une affiche de propagande allemande. La guerre soviétique contre la Finlande est suivie d’une grande salle sur les victoires de l’Axe en 1940-1942 : surmontés d’une grande réplique de bombardier Stuka, uniformes, armes, maquettes, objets militaires divers nous plongent dans l’univers de la « Guerre éclair ». Suit la « guerre impitoyable » dont sont l’objet les prisonniers de guerre soviétiques, les civils affamés du siège de Leningrad, les victimes des raids de la Luftwaffe à Varsovie et Londres, mais aussi celles des effroyables bombardements américains sur Tokyo en mars 1945. La famine est utilisée comme arme de guerre par les Allemands contre les Juifs au ghetto de Varsovie, mais aussi à Athènes en 1941-1942…

Horreurs de l’occupation allemande et soviétique

Ce même comparatisme inspire toute l’exposition à travers ses dix-huit sections : ainsi dans les politiques d’occupation et la collaboration, marquant bien les différences radicales le sort des pays d’Europe occidentale avec celui de toute l’Europe de l’Est ou des Balkans, l’exposition représente aussi les horreurs de l’occupation soviétique en 39-41, ainsi que de l’occupation japonaise en Asie et dans le Pacifique. On traverse le couloir central pour entrer dans le dédale de salles dominées par la terreur en Pologne occupée : dans le Gouvernement général contre les élites polonaises, contre des communautés villageoises liquidées en représailles contre les actions de la Résistance. Terreur soviétique contre les officiers et fonctionnaires polonais, assassinés en masse par le NKVD en 1940 à Katyn, etc. Aux déportations massives de populations de régions entières liées aux projets de colonisation allemands (ainsi à Zamosc) répondent les déportations massives exécutées « contre les ennemis de classe » dans l’Est de la Pologne rattachée à l’URSS. Sont successivement évoqués les déportations au travail (20 millions d’esclaves du Reich), le système concentrationnaire nazi, le meurtre de masse de handicapés, etc.

La section 9 de l’exposition décrit avec rigueur les étapes de la Shoah : les pogroms organisés dans les territoires occupés par les Soviétiques en 1939-1941 et envahis par les armées allemandes à l’été 1941, comme à Jedwabne, Kovno (Lithuanie), Lviv (Ukraine) ou Iasi (Roumanie) ; la « Shoah par balles », l’extermination des Juifs polonais, le meurtre de masse des Juifs d’Europe à Auschwitz-Birkenau...

Une large place est donnée à la Résistance, non seulement en Pologne à travers ses grands symboles (Etat polonais clandestin, A.K., Jan Karski, Irena Sendler, etc.), mais dans toute l’Europe occupée. Un montage audiovisuel honore la mémoire des combattants juifs du ghetto de Varsovie, des insurgés de Varsovie, Paris et de Slovaquie en 1944, de Prague en mai 1945… Il serait fastidieux de détailler la suite des sections de l’exposition, sachant qu’elles couvrent pourtant tous les grands symboles de l’épopée polonaise dans la Seconde Guerre mondiale et dans l’après-guerre. Ainsi au milieu d’une rue en ruines se dresse un char T34 soviétique symbolisant l’ordre nouveau instauré en Pologne et ailleurs en Europe de l’Est après la défaite du nazisme.

Démis de ses fonctions de directeur le 6 avril dernier, Paweł Machcewicz remarque : « Le nouveau directeur annonce qu’il va introduire des changements dans l’exposition afin de répondre aux critiques formulées par des “experts” conservateurs qui considèrent qu’il faut y donner plus de place à l’Eglise catholique et aux soldats polonais. D’autres auteurs de l’exposition et moi-même allons défendre juridiquement l’intégrité de l’exposition avec l’aide bénévole d’un excellent avocat de Varsovie, spécialiste des droits d’auteur. L’opinion publique internationale peut nous aider dans ce combat, en dénonçant les changements opérés dans l’exposition par le nouveau directeur aux ordres du gouvernement ».

Museum of the Second World War
80-831 Gdansk, Ul. Dluga 81/83
Infos : www.muzeum1939.pl

 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/